Montée Top 14/Pro D2 – Grand écart dans les budgets, « ascenseur mortel »… Comment aider le promu à rivaliser avec le Top 14 ?

Depuis 2018, un seul promu de Pro D2, l’Aviron bayonnais, est parvenu à véritablement s’installer en Top 14. Grenoble, Biarritz, Montauban, Oyonnax et dernièrement Vannes ont fait l’ascenseur, quand l’usap s’accroche depuis quatre saisons.

Il y a quelque chose de paradoxal dans notre rugby professionnel : le championnat de Pro D2 n’est jamais apparu aussi attractif, disputé et finalement riche en candidats à la montée. Mais, une fois l’accession décrochée, le promu est face à un gouffre qu’il ne parvient pas à combler pour rattraper le niveau de ses concurrents et être à la hauteur du Top 14. Mission impossible en quelques semaines.
Les chiffres sont là, implacables. Hormis Perpignan en 2021 et Bayonne en 2022, aucun club de Pro D2 n’est parvenu à chambouler la hiérarchie du Top 14 depuis 2018. L’Usap, par trois fois en quatre ans, s’est sauvée in extremis lors de l’access-match face au finaliste malheureux du Pro D2. « Pour aller chercher le maintien, c’est extrêmement difficile. Le ticket d’entrée est de plus en plus élevé, constate Thierry Blandinières, le président de Brive, candidat déclaré à la montée. Désormais, le budget pour être dans les douze premiers du Top 14, c’est autour de 35 millions d’euros de budget. En Pro D2, quand nous avons 20 millions, nous jouons le haut du tableau. Il faut donc trouver 15 millions d’euros pour s’installer, ce qui est considérable. »

Un constat partagé par bon nombre de ses concurrents. Dont le manager de Provence rugby, Philippe Saint-André : « Tu ne peux pas espérer exister dans l’élite à moins de 30 millions d’euros. La moyenne des budgets se situe autour de 38-39 millions d’euros, et 90 % des clubs qui sont au maximum du salary cap autorisé. »

Ce chiffre de 30 millions résume à lui seul le problème. Il y a quelques années, un club de Pro D2 pouvait imaginer franchir le cap du Top 14 avec un budget de 22 à 24 millions d’euros. Aujourd’hui, le fossé s’est creusé avec la progression inexorable de l’élite… « Quand on a lancé le projet il y a trois ans, je pense qu’à 24-26 millions, nous étions bons pour être dans le top 12, maintenant c’est plus de 30. Donc ça fait réfléchir », poursuit Blandinières avant d’ajouter : « Faire l’ascenseur en permanence, c’est mortel pour un club. » Cet autre constat est partagé par plusieurs clubs ambitieux de Pro D2. « C’est usant d’avoir à jongler entre les modèles », abonde Gregory Di Marco, directeur général d’Oyonnax. Alors, que faire ? Plusieurs pistes existent, même si aucune n’a encore fait consensus.

1. Le premier de la saison régulière automatiquement promu

C’est la proposition la plus évidente : revenir à la formule qui prévalait avant 2018. Le premier de la phase régulière de Pro D2 monterait directement et les phases finales désigneraient le deuxième représentant du Pro D2 appelé à disputer le barrage d’accession face au 13e de Top 14. L’intérêt est évident : le futur promu connaîtrait son destin plusieurs semaines avant la fin du championnat. Il pourrait anticiper son recrutement, sécuriser certains joueurs, travailler son budget et préparer beaucoup plus sereinement son arrivée dans l’élite. Philippe Saint-André y voit comme une vraie piste. « Actuellement quand le club obtient sa montée en Top 14 à la mi-juin, il se retrouve avec un marché de joueurs bouché. Même avec deux millions de masse salariale à dépenser en cas d’accession en Top 14, tu n’as plus de « top joueurs ». Si le premier de la phase régulière monte, cela peut être intéressant à condition de le savoir tôt dans la saison… »

Pour Martin Michel, le Directeur général de Vannes qui est monté par deux fois à l’issue de la phase finale, la montée directe du premier au classement est une piste à creuser. « Permettre au premier de la phase régulière de Pro D2 de monter directement en Top 14 serait un élément. Aujourd’hui, le format des compétitions établi en Top 14 et Pro D2 ne permet pas l’émergence d’un club pour perturber les équilibres en place. »

Michael Ruru et le RC Vannes avaient déjà connu la saison de Top 14 il y a deux ans. Midi Olympique – Patrick Derewiany

Néanmoins, faire monter automatiquement le premier de la saison régulière reviendrait à changer une formule qui fonctionne remarquablement bien sur le plan du spectacle. Depuis 2018, les phases finales ont en effet donné une nouvelle dimension au Pro D2. Yann Roubert est bien placé pour le savoir : en 2016, alors président de Lyon, il avait bénéficié de ce confort en étant directement promu après avoir terminé premier de la phase régulière. Mais l’actuel président de la LNR défend aujourd’hui la formule actuelle. « Depuis 2018, les phases finales ont été dynamisées par la nouvelle formule. Elle est plus « rugby » et offre au Pro D2 une couverture médiatique sans précédent. Pour moi, la formule n’est pas menacée. » Sébastien Tillous-Borde, manager de Montauban, rappelle également ce que le rugby perdrait en supprimant ces rendez-vous : « Sans les phases finales, nous n’aurions pas vécu cette aventure incroyable il y a deux ans, dont on se souviendra longtemps. Les phases finales, c’est l’essence de notre sport. Sans elles, le rugby n’est plus vraiment le rugby. »

2. Limiter les prêts de joueurs de Top 14

Autre piste, plus indirecte : revoir le système des prêts entre clubs de Top 14 et de Pro D2. Pour le club de Pro D2, l’intérêt est immédiat. Il récupère un joueur très souvent jeune, possiblement à fort potentiel, et il peut ainsi renforcer son effectif à moindre coût. Mais le bénéfice est limité dans le temps. Le joueur repart généralement dans son club d’origine, au mieux à l’issue de la saison où le promu arrive en Top 14. Surtout, ce système a un effet pervers : à force de s’appuyer sur des joueurs prêtés, certains clubs de Pro D2 peuvent avoir moins intérêt à développer leur propre formation.

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Jean-Baptiste Aldigé, le président de Nice qui avait fait l’ascenseur quand il dirigeait le Biarritz olympique, abonde et va plus loin. Il estime que plusieurs évolutions réglementaires ont contribué à accentuer le déséquilibre entre les deux divisions : « Je cite la nouvelle répartition des droits télévisuels qui sont passés d’un partage 60 %-40 % Top 14-Pro D2 à 70 %-30 % ; le système des prêts de joueurs de Top 14 ; les crédits salary cap internationaux ; la réforme des indemnités de formation… Pour moi, ces quatre règles ont renforcé le Top 14 au détriment du Pro D2. » Limiter les prêts pourrait donc renforcer les clubs de Pro D2 sur le long terme. Mais, à courte échéance, cela risquerait surtout de les priver de précieux atouts pour essayer de monter.

3. Donner un bonus de salary cap au promu

C’est sans doute la mesure la plus facile à imaginer, et peut-être la plus difficile à calibrer. Le principe serait d’accorder au club promu un crédit supplémentaire d’un ou deux millions d’euros sur sa masse salariale afin de lui permettre de renforcer son effectif au moment où il arrive en Top 14. Après tout, l’histoire montre que certaines équipes ont utilisé leur montée pour changer immédiatement de dimension. Toulon (en 2008), le Racing 92 (2009) ou Lyon (2016) étaient notamment parvenus à attirer des joueurs de premier plan (Wilkinson, Steyn, Chabal…) et avaient su construire une équipe capable de jouer les phases finales. Plus près de nous, en 2023, Bayonne (avec notamment le renfort de Camille Lopez) avait de suite intégré la première moitié du classement du Top 14 décrochant d’emblée sa qualification pour la Champions Cup.

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« Un bonus crédit salary cap, pourquoi pas. Mais, en général, l’équipe qui monte est très loin d’atteindre le plafond », observe Grégory Di Marco (Oyonnax). L’exemple de cette saison est assez parlant : Vannes dispose d’un budget et d’une masse salariale éloignés des standards des équipes qui jouent régulièrement en Top 14, quand, en plus, la plupart des clubs de l’élite sont déjà proches du plafond autorisé. Du côté de Provence rugby, Philippe Saint-André sait pourtant déjà ce qu’il pourrait faire d’une telle marge : « Si je monte, j’aurais de la masse salariale supplémentaire à dépenser. » De quoi attirer un ou plusieurs joueurs de niveau international… Le bonus serait donc particulièrement utile à un club qui dispose déjà d’une puissance financière suffisante pour l’exploiter. Pour d’autre, cela resterait théorique.

Il n’y a probablement pas de solution miracle mais une certitude s’impose : si l’écart continue de se creuser entre le Top 14 et le Pro D2, le problème du promu n’en sera que plus difficile à résoudre.

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