Loin des terrains depuis près d’un an, Jonathan Danty raconte ses nuits de douleur, ses envies d’arrêter, son recours à une psy et ce traumatisme de 2023 qui ne s’est jamais vraiment refermé.
Jonathan Danty a maigri. Beaucoup, même. Debout devant nous, dans son maillot jaune et noir, « Fatou » ne ressemble plus tout à fait au type aux rondeurs sympathiques qu’on avait toujours connu. On lui dit : « Vous avez une taille de guêpe ! » Il se marre : « Non, ça, c’est l’effet du maillot jaune et noir ! » Danty, quoi. Une vanne d’abord. Le reste après. Parce que le reste est évidemment moins drôle. Voilà bientôt un an qu’il ne joue plus au rugby. Un an ou presque à regarder les autres courir, plaquer, gagner, perdre. Un an à attendre. À compter les semaines, puis à ne plus les compter du tout. Le 13 septembre 2025, à Clermont, un plaquage à deux comme il en avait déjà subi mille autres avait tout arrêté. Le genou droit. Encore lui. Rupture du ligament croisé, double ligamentoplastie derrière et, pour horizon, une phrase du chirurgien dont il comprit rapidement la portée : « douze mois de convalescence, a minima ».
Le temps est un drôle d’adversaire pour un sportif. Johnny Sexton nous en avait parlé un jour, alors qu’il tentait de régler ses problèmes de commotions : on passe sa carrière à vouloir le retenir et, lorsqu’on se blesse, on ne sait soudain plus quoi en faire. Les journées sont longues, les nuits davantage encore. Et les questions finissent par arriver par vagues. De fait, Danty en avait quelques-unes. « Allais-je pouvoir un jour rejouer au rugby ? Fallait-il que je tire un trait sur ma carrière au beau milieu de la convalescence ? Des fois, j’avais envie de tout envoyer valser. Ce sont mes proches qui m’ont convaincu de ne pas précipiter ma décision. Je les ai écoutés et j’ai décidé de prendre ce possible retour comme un challenge. J’ai bien fait. »
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J’aurais préféré jouer douze mois sur douze plutôt que de vivre un tel cauchemar
Il savait que ce serait long. Il n’avait pas compris que ce serait aussi douloureux. Les premières semaines, surtout, furent terribles. « Le chirurgien m’avait mis en garde sur le fait que le post-opératoire serait très difficile. Mais j’avais eu du mal à mesurer à quel point : la douleur m’empêchait littéralement de dormir et c’est à ce moment-là que je commençais à cogiter. Je tournais, je virais, je pensais à mille choses. Pour ne pas saccager les nuits de mon épouse, j’allais dormir avec mes béquilles sur le canapé du salon. Ça a duré quatre mois. C’était l’enfer. » À la douleur, on finit par s’habituer. Il y a les soins, les exercices, les rendez-vous. Les petits progrès qu’on fête parce qu’on n’a plus grand-chose d’autre à fêter. Le reste, c’était une autre affaire. Danty avait passé sa vie à être attendu quelque part. À l’entraînement. Dans un vestiaire. Sur une feuille de match. Et puis, soudain, plus rien. Le samedi arrivait et personne n’avait besoin de lui. « Je suis toujours parti du principe qu’on n’était que de passage mais là, j’avais vraiment le sentiment de ne plus exister. Les gens pensent parfois que nous, les joueurs, nous vivons très bien le fait d’être blessés et d’être payés pour rester allongés. Je peux vous jurer que j’aurais préféré jouer tous les week-ends, douze mois sur douze, plutôt que de vivre un tel cauchemar. Dans ma carrière, j’ai souvent porté le costume de super-héros sans toujours penser à ce qu’une carrière peut être aussi fragile. »
De ces mois interminables, Danty, qui reprendra la compétition en octobre, aura pourtant tiré quelque chose. « Bizarrement, le fait de me retrouver seul m’a poussé à une introspection que je n’avais jamais faite avant cela. Tout d’un coup, j’avais tellement de temps devant moi… Je n’étais pas habitué à ça et, plutôt que de jouer à la Playstation, j’ai décidé de travailler sur moi et de me remettre en question. J’ai vu une psy et je continue de la voir. » Car derrière les questions du présent, une autre commençait à prendre de la place : celle de l’après. « Pour différentes raisons, je voulais consulter depuis longtemps : parce que cette saison était potentiellement la dernière, parce que je redoutais l’après-rugby. »
« Je n’ai pas assez de patience pour entraîner la génération Z »
Hasard ou pas, il lit en ce moment Les Jours d’après, le livre de Steve Mandanda. L’ancien gardien de l’OM et des Bleus y raconte notamment cette fin que les grands sportifs savent rarement dater, et qu’ils repoussent parfois jusqu’à ce que le corps ou les circonstances choisissent pour eux. Mandanda a fini par s’arrêter à 40 ans. Danty en a 33 et ne sait pas encore quand viendra son tour. Entraîner ? Il y a pensé. Il a même validé son diplôme à Marcoussis, voilà un an et demi. « Mais bon… » Quoi ? « Je n’ai pas la fibre. Je n’ai pas assez de patience pour entraîner la génération Z : trop connectée, trop “TikTokée”. Non, non, je ne pourrais pas. » Alors Danty regarde ailleurs. Titulaire d’un master en management, il s’intéresse aujourd’hui au métier de maître d’œuvre et doit prochainement effectuer quelques journées d’immersion en entreprise. Le projet reste à dessiner. Mais au moins existe-t-il désormais.
À force de remuer ses doutes, Danty a aussi compris une chose : cette démarche, il aurait probablement dû l’entreprendre bien plus tôt. Trois ans plus tôt, précisément. À l’automne 2023, lorsqu’il lui fallut encaisser l’élimination des Bleus en quart de finale de la Coupe du monde face aux Springboks (28-29).
« Il m’a fallu des semaines avant de digérer cet échec. C’était le dernier grand défi de ma carrière et j’ai eu du mal à encaisser cette défaite. Je me suis enfermé chez moi pendant des jours, le temps que tout redescende. » La chute fut d’autant plus brutale qu’elle succédait à quatre mois vécus dans une drôle de bulle. « Après avoir passé tout ce temps avec le groupe France, le retour à la réalité a été difficile. J’avais vécu hors du monde pendant des semaines : je ne débarrassais pas la table, je ne faisais ni la lessive ni la vaisselle. Soudain, le quotidien m’a rattrapé et cette période fut délicate. […] J’aime ma famille plus que tout, ce n’est pas ce que je veux dire. Mais tout à coup, j’étais redevenu un papa normal, un papa qui emmène son gamin aux toilettes et au parc. » Il marque une pause, reprend : « Mon objectif, ça n’a jamais été de participer à la Coupe du monde. Mon objectif, c’était de la gagner. » Alors, pour oublier, il a voulu enchaîner : « Là-aussi, j’ai demandé à Ronan O’Gara de rejouer le plus vite possible. Je pensais que ça m’aiderait à passer à autre chose. Mais j’étais dans un mauvais mood. Le deuil n’avait pas été fait et un soir, alors que j’étais capitaine du Stade rochelais à Jean Bouin, j’ai mal réagi à une faute de mon vis-à-vis Jeremy Ward et lui ai donné un coup de pied au sol. Je n’étais pas aligné. J’étais plein de rancœur à cette époque et j’aurais alors dû aller voir quelqu’un. J’ai choisi de garder tout pour moi et ce fut une erreur ».
Depuis, il parle. « Je me faisais tellement chier entre octobre et février que j’ai décidé de revoir le quart de finale face aux Springboks. Ce que j’en ai conclu ? Bof… L’amertume était toujours la même. Ce traumatisme, je l’aurai toute ma vie. » Et Ben O’Keeffe, alors ? Danty n’a pas changé d’avis. « Sur un terrain, tu peux te tromper, je n’ai aucun problème avec ça. Mais quand l’image d’une action litigieuse passe sur l’écran géant, ça vaut le coup d’y revenir, je crois… » Un genou se répare. Le reste est régi par d’autres lois.
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