Denis Philipon, président de Provence Rugby – Fondateur PDG de Voyageprivé et à la tête du club aixois depuis quatorze ans, Denis Philipon, 59 ans, plutôt discret dans les Médias, a accepté de livrer ses impressions à Midol à quatre jours du début de saison de son club très ambitieux en Pro D2. Avec force et détermination tout en conservant une certaine humilité dans ses propos.
Vous êtes à la tête du club aixois depuis quatorze ans maintenant, pourtant on vous connaît peu. Pouvez-vous nous raconter le début de l’aventure ?
Comme souvent, le début de l’histoire est fait de rencontres. Nous étions trois à avoir créé notre boîte Voyage Privé, en 2004 : mon meilleur ami Nicolas Joffrin, mon frère et moi. Elle s’est beaucoup développée et, en 2009, on s’est un peu arrêtés et on a voulu donner du sens à Voyage Privé, à notre action. On avait envie de participer à l’éclosion de notre territoire, la Provence, à son rayonnement. J’adore cette région, moi le Béarnais. J’y finirai d’ailleurs mes jours. Avec tous les actionnaires salariés de la boîte, on s’est orientés vers plusieurs actions sociétales. On a créé une fondation qui s’occupe des gamins des quartiers, l’École des XV ; on a lancé un incubateur social qui accompagne les start-up ; on a été une main tendue pour le handicap puisqu’aujourd’hui nous avons un restaurant dans le centre-ville d’Aix tenu par des personnes handicapées, ainsi que notre cantine. On a créé un fonds carbone qui protège les forêts et replante des arbres. Et puis, on avait envie de participer à l’éclosion de ce territoire, de s’investir. On a analysé tout ça sereinement. On ne voulait pas entrer en politique, on ne voulait pas d’un sport individuel. Et puis, on a fait une forte rencontre, une très belle rencontre, un soir, non prévue, avec Lucien Simon, alors président du Pays d’Aix Rugby Club. Ce dernier m’a fait comprendre qu’après toutes ces années, il fallait passer à une autre étape. J’ai donc pris le relais en essayant de donner une vision à plus long terme pour le club, de le développer, de le faire grandir avec l’ensemble des acteurs de ce territoire. Aujourd’hui, Provence Rugby est le seul club qui rayonne dans un triangle qui va de Montpellier à Toulon et jusqu’à Lyon. Il compte désormais une cinquantaine de clubs partenaires étroitement liés pour la formation des jeunes, et on va essayer de continuer dans ce sens. Voilà un peu le début de l’histoire.
Vous êtes dans le monde de l’entreprise, fondateur et PDG de Voyage Privé. A-t-il été difficile de basculer dans le monde du sport de haut niveau ?
Clairement. J’avais lu une citation de Daniel Herrero qui disait : « Le monde de l’entreprise et le monde du rugby, ce sont les mêmes ressorts. » En fait, après quatorze ans de présidence, je ne partage pas du tout cet avis. (rires) Oui, bien sûr, c’est le management d’un collectif large. Provence Rugby, aujourd’hui, c’est 160 fiches de paie, mais on ne manage pas un club de rugby comme une entreprise, même si parfois il y a des choses qui se ressemblent. ça a été long de comprendre les enjeux, la complexité du rugby. Je continue d’ailleurs, on continue tous ensemble à comprendre. C’est très différent, et tant mieux, pour de multiples raisons !
Depuis quatorze ans, quelles sont, selon vous, vos plus belles réalisations ?
Quatorze longues années déjà ! J’ai voulu cette présidence plutôt discrète, car j’ai voulu construire d’abord. Je me souviens que nous étions sixièmes en Fédérale 1 avec peu de monde présent dans le stade. On avait fait un grand sondage sur le cours Mirabeau où seulement 15 % des personnes interrogées savaient qu’il y avait un club de rugby à Aix. Mes prédécesseurs avaient tout fait et mis tout leur engagement pour donner le meilleur, et c’est grâce à eux aussi que nous en sommes là. Mais nous étions un jeune club qui avait tapé une fois ou deux à la porte de la Pro D2, mais qui était redescendu aussitôt. On a donc construit brique par brique ce club, cette aventure collective, cette histoire avec notamment le Campus comme modèle social. Et aujourd’hui, Provence Rugby a franchi un cap. On vient de loin et ce qui me rend le plus heureux aujourd’hui, c’est de voir ce stade à guichets fermés depuis 35 matchs, avec une belle ambiance. Les gens sont heureux. Maintenant, il y a encore une preuve plus importante à aller chercher : la preuve par la gagne !
Quels sont les chantiers futurs à mettre en œuvre ?
On a un plan stratégique. Aujourd’hui, on a stoppé notre campagne d’abonnement à 5 600 spectateurs. Notre seule priorité, c’est l’agrandissement du stade Maurice-David avec, à terme, une enceinte de 20 000 places. L’énorme priorité, c’est le stade. L’autre priorité, bien sûr, c’est de gagner le titre en Pro D2 et de monter en Top 14. En résumé, je dirais même que nous avons trois objectifs : la montée de l’équipe première, celle des espoirs également, et l’agrandissement du stade, qui est vital pour le club afin d’accueillir plus de monde. On sait que nous faisons, à l’heure actuelle, beaucoup de « malheureux » qui ne peuvent pas venir voir Provence Rugby et nous soutenir.
Avez-vous des regrets sur certaines décisions prises depuis que vous êtes à la tête du club ?
Je ne suis pas de ceux qui disent qu’ils ne regrettent rien. Il y a plein de choses que je ferais sans doute différemment. Mais, je le répète, il a fallu du temps pour mieux comprendre, pour me sentir crédible, légitime dans ce rôle de président. Il a fallu beaucoup travailler, donc forcément, j’ai fait beaucoup de bêtises, des petites et des grosses. Même si, au final, on n’a pas à rougir de ce qui a été fait. Mais les ressorts du rugby restent les mêmes depuis toujours, pour embarquer tout le monde dans une belle et grande aventure collective. Il faut une identité forte, une cohésion très forte, il faut que le rugby soit au cœur du projet. C’est le plaisir que l’on y prend. On a aussi beaucoup structuré et il faut sans cesse travailler sur les fondamentaux en maintenant le rugby au cœur du projet, je le répète. Il faut une âme très forte dans ce club. Je me souviens encore de ces jeunes qui nous ont encouragés à Colomiers pour notre demi-finale en mai : c’est cela qui fait chaud au cœur, et c’est cela notre avenir également.
Sur le plan sportif, quels sont les objectifs de Provence Rugby cette saison ?
On peut dire que la saison dernière est un tournant, c’est une étape de franchie pour notre club, même si hélas on a perdu la finale de Pro D2 et l’access match – à regret d’ailleurs, car je pense qu’il y avait la place. Mais on a gagné quelque chose. On a gagné de la crédibilité, on a gagné de la confiance. On ne regarde plus Provence Rugby comme un outsider sympathique, mais plutôt comme l’un des favoris désormais. Si l’on parle d’ambition, ici à Provence Rugby, elle ne se déclare pas, elle se travaille. C’est la première saison où on va partir dans la peau d’un des favoris, donc l’enjeu va être de savoir comment on va être constants et réguliers au niveau des résultats pour rester au sommet et assumer ce statut. On a continué à structurer avec Philippe Saint-André, qui se concentre sur son rôle de directeur du rugby ; Sébastien Fouassier est devenu entraîneur principal sur le terrain ; Jules Plisson nous a rejoints pour la technique individuelle et le jeu au pied. L’effectif a été stabilisé et reconduit à 75 %. Douze recrues ont été choisies et mûries pour un collectif plus dense et homogène, sans oublier une équipe administrative très forte et compétente. Et avec un public toujours plus présent. Cette mobilisation est ressentie à chaque match. C’est une année où l’on se doit d’être au rendez-vous avec un objectif clair et assumé, et on va voir si l’on est capables de passer ce cap. Optimiser ce groupe est l’objectif principal, avec beaucoup d’humilité et de constance, et on va réellement voir si ce groupe a envie du titre et de la montée. Le staff, les dirigeants, les supporters en ont vraiment envie, donc voilà, on aura un premier élément de réponse jeudi soir avec la réception d’Agen.
Vous vouliez travailler depuis un petit moment avec Philippe Saint-André. À l’aune de cette nouvelle saison et après celle vécue, pensez-vous que ce soit l’homme de la situation pour amener Provence Rugby en Top 14 ?
Cela fait dix ans que je connais Philippe, ça fait quatre ans que je le tanne pour qu’il nous rejoigne ! J’ai une estime énorme pour le joueur qu’il a été, pour l’entraîneur qu’il a été, pour le sélectionneur du XV de France qu’il a été à un moment très difficile pour nos Bleus. Philippe est champion d’Angleterre, champion de France avec Montpellier dans un contexte difficile. Il est capable de nous amener cette obsession de la gagne. Il nous apporte cette culture de la gagne, cette expérience, cette finesse d’évaluation des joueurs. On a fait une très belle saison l’an passé, avec une finale et un access match, et je souhaite de tout cœur qu’avec Philippe et tout son staff, on soit capables de franchir une nouvelle étape et que l’on aille chercher ce titre à l’issue de cette saison.
Il y a un réel et fort engouement qui grandit depuis trois ou quatre saisons autour de Provence Rugby.
Clairement ! Sans arrogance, vraiment, on est aujourd’hui où l’on voulait être. Je ne suis pas surpris de cette progression. Je me souviens d’un match où nous étions 200 à Maurice-David. Et dix ans plus tard, on est 9 000 à chaque match, on refuse du monde également à chaque rencontre. En fait, on est sur un territoire de passionnés, sur un territoire méridional. Les gens sont heureux le vendredi soir à Maurice-David comme, j’espère, ils le seront la saison prochaine le week-end, si l’on monte. Ils sont heureux car il se passe plein de choses. On y voit du beau rugby, on y mange bien, on y fait de belles rencontres, c’est vivant, tonique, et donc c’est une fête. Grâce aux performances sportives, grâce à ce stade plein qui a franchi de belles étapes — et je remercie tous les élus pour cette progression avec les constructions successives des tribunes Ouest, Nord et Sud. On est passés de 1 200 places à quasiment 9 000 places aujourd’hui, et ce n’est pas rien. Oui, cet engouement est formidable, mais on reste encore limités par rapport au potentiel qui demeure énorme.
Justement, le projet d’agrandissement du stade Maurice-David est-il lié à la montée en Top 14 ?
Je ne crois pas. Je peux modestement affirmer que nos élus œuvrent en ce sens : Madame la Maire Sophie Joissains, le président Nicolas Isnard de la Métropole, le président Renaud Muselier de la Région Sud. Il faut maintenant finaliser et ficeler le dossier, mais ce n’est pas conditionné à notre montée. Maintenant, c’est sûr que si nous étions montés il y a deux ans, les travaux auraient déjà démarré et cela nous aurait aidés. Il est toujours un peu dommageable de commencer les travaux seulement quand on arrive dans l’élite… Voilà, donc il est urgent de démarrer les travaux, mais ce n’est pas conditionné par notre montée. Il faut simplement du temps pour finaliser le dossier administratif, mais la volonté politique est bien réelle.
En tant que président, y a-t-il un souvenir qui vous a particulièrement marqué ?
J’ai plein de bons souvenirs, bien entendu ! Ce qui me fait vibrer, c’est le partage avec les joueurs, le public, le staff. Mais si je devais n’en citer qu’un, ce serait peut-être notre parcours en 2015, où l’on termine avec ce titre de champion de France de Fédérale 1 face à Lille à Bourg-en-Bresse, et ce fameux Bouclier qui trône dans cette salle de réunion. Il y a eu énormément d’émotions, et notamment cette demi-finale aller perdue assez nettement à Chambéry (10-24). On est tous un peu abattus et, avec Christian Labit, le manager de l’époque, on se dit qu’il faut tenter quelque avant le match retour. On improvise un barbecue avec les joueurs et le staff chez moi. La soirée démarre doucement, tout le monde était un peu abattu, et puis un joueur qui avait amené sa guitare a commencé à gratter. À partir de là, on a vécu une soirée mythique, pas très raisonnable, mais le lendemain, l’entraînement n’a plus du tout été le même et on a réalisé un énorme match retour avec une victoire sur le fil (27-12) et cet essai de Vakacegu dans les dernières minutes. J’en ai encore des frissons !
Désormais, Provence Rugby est rentré dans le club très fermé des meilleurs clubs de rugby, parmi les seize premiers peut-être. Selon vous, le plus dur reste-t-il à faire ?
Je dirais déjà que la Provence mérite un grand club de rugby. Tous les acteurs locaux l’attendent. C’est un sport historique en Provence, et la Provence mérite un grand club avec Aix comme capitale. Ce territoire est merveilleux, il mérite des fêtes, des joies et le rugby, c’est tout cela. On y travaille, et je me lève tous les matins avec cet enthousiasme de donner le meilleur pour faire en sorte que notre club soit performant et montre l’exemple, bien au-delà du sport.
Un mot sur le budget de Provence Rugby. Est-il en progression par rapport à la saison passée ?
On a réussi à faire des miracles en allant chercher 5 % de croissance et en atteignant donc 22 millions d’euros de budget, sans doute le premier budget de Pro D2. Cela nous donne des exigences. Avec le premier budget, on ne peut pas se permettre de finir deuxième, je le disais la semaine dernière aux joueurs. Le temps de l’apprentissage est terminé : maintenant, il faut gagner, il faut concrétiser.
Justement, le début du championnat va être capital selon vous ?
Je le pense sincèrement. On va être attendus partout, il va falloir enfiler le costume de favori rapidement. Il ne nous manque rien pour aller au bout. Le danger va venir de nous. Il va falloir très bien démarrer, avec beaucoup d’humilité, de concentration et de détermination. Le rugby est un combat permanent, et c’est une de nos valeurs. Il va falloir assumer tout cela, car l’an dernier, on s’est souvent fait chahuter dans les rucks. On a beaucoup travaillé dans ce domaine et il faudra être au rendez-vous dès jeudi soir face à Agen, la seule équipe qui nous a battus deux fois la saison dernière. On a un bloc avec trois réceptions et deux déplacements. Il faut donc très bien débuter pour la confiance et nos certitudes. Rien ne va être facile et il faudra chaque semaine se remettre en cause pour repartir au combat. Ce long marathon commence dès jeudi soir.
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