Si la première victoire des Bleus sur la pelouse du Suncorp Stadium de Brisbane, au bout d’un second acte maîtrisé, ne doit surtout pas être minimisée, elle ne saurait pour autant souffrir d’une glorification outrancière tant ces Wallabies en haillons sont apparus loin de leur lustre d’antan…
À force de les voir si dynamiques et exaltés, obnubilés par ce culte du corps au nom duquel une immense partie de la population se lève aux aurores pour sacrifier au rythme immuable d’une séance de fonte avant d’attaquer le travail, on en oublierait presque qu’il existe au fond de l’âme du peuple australien une corde sensible. Quelque chose de savamment camouflé, loin des regards qui ne se posent jamais que sur l’apparence. Une once de douceur sous la rudesse qu’incarnent les plus célèbres visages du pays que sont Russell Crowe, Eric Bana, Hugh Jackman et Chris Hemsworth. De profondément douloureux, aussi, à l’image du destin tragique de l’acteur Heath Ledger, Joker le plus torturé de tous les temps. « Il y a ici quelque chose de romanesque », avait résumé le sélectionneur Fabien Galthié la veille du match, autant au sujet des contingences du XV de France que des performances en dents de scie des Wallabies.
Et on ne saurait le contredire tant, au revers de la face vitaminée dont déborde le pays Down Under, la culture australienne occupe une face cachée riche en sensibilité, ainsi que nous le confiait, à la veille du match, le quasi-local de l’étape Frédéric Michalak. Le saviez-vous ? C’est bien un Australien, Thomas Keneally, qui a écrit La Liste de Schindler. Un best-seller pourtant insuffisant pour dépasser sa compatriote Colleen McCullough au titre de roman australien le plus vendu au monde. Fondé sur la légende celtique des Thorn Birds, ces oiseaux qui s’empalent sur une épine pour que s’élève leur chant d’agonie, l’ouvrage en question est connu en France sous un autre titre, emprunté à un célèbre alexandrin de François Coppée : « Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ? »
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Plus d’ouvreur chez les Wallabies, deux chez les Bleus
La réponse ? On ne la connaît évidemment pas, d’autant qu’en cet hiver austral, les kookaburras, ibis, dindes et autres perruches qui remplacent de ce côté du globe nos bons vieux pigeons se portent à merveille, ainsi que peuvent en témoigner les drones des Bleus régulièrement pris pour cible par les piafs locaux lors des séances d’entraînement. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que l’Australie traverse une période de souffrance plus terrible que jamais, après avoir enregistré face aux Bleus son douzième revers lors des seize derniers matchs et être revenue fanny d’Europe en novembre dernier pour la première fois depuis 1958. Triste bilan…
Car au-delà de son endémique problématique de la concurrence avec la NRL et le footy, au-delà des difficultés économiques d’une fédération incapable de retenir ses meilleurs joueurs avec seulement quatre équipes professionnelles, il faut aussi reconnaître aux Wallabies cette misère qui ne frappe jamais que les miséreux, à l’image de cette guigne qui a frappé leurs ouvreurs. Difficile d’imaginer qu’au pays des légendes Mark Ella, Michael Lynagh ou Stephen Larkham, pas moins de sept joueurs se sont succédé pour porter le numéro 10 lors des dix-sept derniers matchs (Gordon, Donaldson, Lolesio, Lynagh, O’Connor, Edmed et désormais Meredith).
Le pauvre Joe Schmidt n’ayant d’autre choix cette semaine que de sélectionner un bizuth pour endosser le rôle de meneur de jeu, tandis que Fabien Galthié se payait le luxe d’en aligner deux de niveau mondial, Romain Ntamack et Matthieu Jalibert… Faut-il donc s’étonner, après ce constat, d’avoir vu les Bleus s’imposer au Suncorp Stadium pour la première fois de leur histoire, après six tentatives infructueuses depuis sa construction en 2003 ? Pas vraiment. S’en féliciter ? Oui. Mais s’en enorgueillir, sûrement pas, quand bien même Fabien Galthié avait beau jeu de vanter « l’exploit » statistique des siens sous le regard surpris de son capitaine Maxime Lucu, étrangement affublé du surnom de « bald badass » (dur à cuire chauve, en français) par la presse locale.
Un exploit statistique, mais sûrement pas sportif
Soyons ici un brin honnêtes : si les Bleus avaient certes perdu neuf de leurs dix derniers matchs en Australie, la seule manière d’obtenir autre chose que la victoire cette année aurait probablement été que les Bleus se perdent eux-mêmes, ce à quoi ils se sont d’ailleurs appliqués durant toute la première mi-temps. Désinhibés par le premier essai de Meafou (3e), les Tricolores s’étaient en effet livrés lors du premier acte à un concours de passes après contact digne du cirque Pinder, négligeant les soutiens dans les rucks et les replacements défensifs, leur affreux complexe de supériorité les voyant même snober trois points faciles avant la pause, à la plus grande incompréhension de tous.
Il fallut ainsi, comme le révélait Yoram Moefana, « une bonne soufflante à la mi-temps », pour remettre tout ce petit monde dans l’axe, le banc des remplaçants apportant un supplément d’âme quand celui d’en face n’avait malheureusement pas grand-chose à opposer, si ce n’est un courage énorme personnifié par le flanker Fraser McReight. Le 30-0 sec infligé aux locaux en début de deuxième période en disait bien assez quant à l’immense supériorité physique des Tricolores, autant que sur la défaillance des Wallabies, qui ne pouvait que faire mal au cœur à quiconque avait admiré cette équipe dans les années 1990. C’est d’ailleurs peu dire que leurs héritiers en haillons n’auront aucune marge face à l’Italie, qu’ils recevront la semaine prochaine…
Mais de cela, les Bleus de 2026 n’avaient évidemment cure, heureux d’avoir franchi à six reprises la ligne et d’avoir offert au duo de créateurs Ntamack-Jalibert un champ d’exploitation à ciel ouvert, au cœur d’une ligne de trois-quarts impressionnante de puissance et de vitesse, dont les quelques scories n’étaient finalement que la promesse d’une immense marge de progression. « La perfection, dans quelque domaine que ce soit, est insupportable et d’une tristesse affligeante », disait Meghan, la tragique héroïne des Thorn Birds. « Personnellement je préfère, et de loin, une touche d’imperfection. » On ne la contredira pas sur ce point. Quand bien même, en ce qui concerne les Wallabies, on espère que leur trop-plein d’imperfections ne les mènera pas tantôt jusqu’à leur chant du cygne, tant la leçon de Français fut sévère samedi…
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