Encore si jeune, déjà si fort : Oscar Jegou (22 ans) poursuit son ascension au plus haut niveau, qui semble ne jamais dévier malgré les secousses et les tempêtes. Impressionnant avec La Rochelle, désormais incontournable en Bleu, l’atypique troisième ligne est le symbole du retour au premier plan stupéfiant du club à la caravelle.
Oscar Jegou n’était pas prédestiné à devenir l’un des meilleurs joueurs du championnat de France. Avec son physique de monsieur tout le monde – toutes proportions gardées (1,90 m pour 94 kg) – il fait partie de ceux qu’on ne remarque pas immédiatement, qui passeraient presque inaperçus, du moins en apparence. Tout bien pesé, à 22 ans, le flanker rochelais incarne ce joueur hybride que le rugby moderne recherche à tout prix. Assez puissant pour avancer dans le trafic, assez mobile pour surgir un peu partout, assez technique pour faire vivre le jeu comme un trois-quarts supplémentaire : personne n’est donc surpris aujourd’hui de le voir installé durablement en équipe de France. Ni de le voir symboliser, aux côtés du capitaine Grégory Alldritt et du maître à jouer Nolann Le Garrec, le spectaculaire redressement du Stade rochelais en cette fin de saison.
Ça a failli n***** toute ma vie, mais cette période m’a forgé, m’a doté d’une carapace et m’a fait passer un cap
Comme si sa trajectoire avait toujours dû l’emmener là. Comme si rien, jamais, n’avait réellement été capable de la dévier. Et pourtant. Des secousses et des tempêtes, le Rochelais de toujours en a connues, peut-être plus que n’importe qui. Deux ans, pas plus, après son explosion au plus haut niveau en club – certains se souviennent encore de son monumental barrage sur la pelouse de Mayol, un soir de juin 2024 – Jegou a connu deux coups d’arrêt qui auraient pu engloutir bien d’autres joueurs. Car avant de bousculer la hiérarchie en troisième ligne à La Rochelle, et alors qu’il n’était qu’un espoir parmi tant d’autres malgré un statut de champion du monde U20, le minot a vu sa trajectoire une première fois freinée par un contrôle positif à la cocaïne et une suspension d’un mois. « Ça a failli n***** toute ma vie mais cette période m’a forgé, m’a doté d’une carapace et m’a fait passer un cap », avait-il justifié à l’époque, loin de se douter que son nom dépasserait largement le cadre du rugby quelques mois plus tard.
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Intelligence de jeu et temps d’avance
Oscar, c’est d’abord un garçon discret mais « un gamin qui marque », se remémore Olivier Descubes, son ancien professeur de rugby à la section sportive du collège Jean-Guiton. Il a formé, en lien étroit avec le Stade rochelais, de nombreux talents qui ont depuis explosé au plus haut niveau (Kylan Hamdaoui, Mathieu Tanguy, Thomas Berjon, Pauline Barrat, Carla Arbez…). « Il était coquin, par moments, mais surtout attachant et très bon dans tous les sports. » Notamment en surf et en ultimate (frisbee), ce qui explique peut-être sa science du déplacement.
Issu d’une famille unie autour de ses trois grands gaillards, l’Oléronais d’un temps « était obsédé par le rugby », se rappelle Josselin Bouhier, international à 7 de la Section paloise et meilleur ami d’Oscar Jegou, depuis l’école de rugby maritime. « Le ballon n’était jamais loin, qu’importe le temps dehors ou le moment de la journée. Il détestait perdre, il pouvait être sanguin. Dès qu’il entreprenait quelque chose, c’était pour être le meilleur. » À 11 ans, le bonhomme a déjà les idées bien arrêtées : « Quand il est arrivé en sixième, on lui a fait passer des tests, puis on lui a expliqué qu’il jouerait devant au regard de son niveau d’engagement physique, se souvient Daniel Collot, un autre de ses formateurs. Qu’est-ce qu’on n’avait pas dit… « Moi, je joue derrière à La Rochelle. Je ne jouerai jamais devant », nous avait-il répondu. Ça nous a valu un conflit de septembre jusqu’au mois de décembre, en sourit l’éducateur. Au final, on a réussi à le convaincre et quand je le vois en action sur un terrain, avec la dextérité d’un arrière, je me dis qu’il avait déjà un peu raison. »
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Derrière le numéro 7 se cache toujours, quelque part, l’ancien trois-quarts. Un joueur inclassable, hybride, qui aurait pu passer sous les radars du haut niveau. « Il n’est pas très grand. Il n’est pas très costaud. Il va vite, mais il y en a des plus rapides, décrit Patrick Arlettaz, l’entraîneur des trois-quarts du XV de France. Oscar, en fait, c’est un joueur qui a vraiment une immense intelligence de jeu. Il est toujours au bon endroit, il a toujours le geste juste au bon moment. Il est solide comme un roc, malgré un physique peu imposant : sa tonicité et sa dureté à l’impact lui permettent d’exister au niveau international sans posséder ce grand gabarit. Si on regarde son essai dimanche (contre Toulouse, 24e journée de Top 14, N.D.L.R.), il est capable de faire une passe sur un pas, de finir avec ses cannes et de retourner les gros porteurs toulousains dès l’action suivante. » « Il n’y a pas de GPS pour le travail du cerveau, imageait de bien belle manière son manager Ronan O’Gara. Oscar, il peut être mis dans la même catégorie que Thomas Ramos. Il voit les choses deux secondes avant les autres. » C’est aussi cette qualité de lecture qui lui permet d’être le leader de la touche du club maritime, quand à Toulouse, par exemple, ce rôle est assumé par Thibaud Flament et ses 2 mètres 03. « Il dégageait déjà une forme de leadership dans le domaine aérien, alors qu’il n’a pas du tout le morphotype d’un grand sauteur, appuie l’ex-sélectionneur des U20 Sébastien Calvet. Mais il compensait avec une qualité d’analyse assez impressionnante. Et puis, il a toujours été un formidable combattant. À ce titre, les autres avaient envie de jouer avec lui. »
On ne va pas revenir sur tout ce qu’il a vécu, mais ce sont des obstacles qui ont été durs pour lui. C’est un mec avec une énorme force mentale.
- Josselin Bouhier, meilleur ami d’Oscar Jegou
A son évocation, Patrick Arlettaz relate la semaine avant le Irlande-France du Tournoi 2025, où le staff envisageait la stratégie de placer un seul trois-quarts sur le banc pour défier le Trèfle. « Il fallait trouver un joueur qui pouvait dépanner au centre et j’avais porté ma préférence sur Oscar. À l’entraînement, j’ai vite été confirmé dans mon choix. Pour un centre, le plus dur réside dans le dézonage défensif. Savoir à quel moment vous allez basculer et vous positionner de l’autre côté. Il y a des centres qui passent toute leur carrière à ne jamais le faire correctement. Lui, il a su le faire de manière innée. Il avait compris immédiatement car il a un temps d’avance sur tout le monde. »
L’idée de remporter un trophée était reléguée beaucoup plus loin qu’au second plan
Un temps d’avance, certes, mais une trajectoire une deuxième fois frappée de plein fouet, au moment même où sa carrière changeait de dimension. En juillet 2024, le rugby français bascule dans l’irrationnel. En pleine tournée du XV de France en Argentine, où il fête sa première cape, lui et son coéquipier Hugo Auradou sont accusés de viol aggravé après une sortie nocturne en marge de la victoire des Bleus face aux Pumas. Placés en détention quelques jours puis assignés à résidence, les deux joueurs bénéficient finalement de deux non-lieux de la justice argentine. Si son jeune partenaire de la Section paloise est depuis resté silencieux, Oscar Jegou avait évoqué en quelques mots une affaire qui aurait pu mettre un terme définitif à sa carrière. Et à sa liberté… « Je suis sûr de moi, je sais ce que je vaux, avait-il affirmé pour son retour sur la scène médiatique le 19 septembre 2025. Je n’ai jamais senti que j’étais sorti du rugby. Je suis toujours resté dedans. Même là-bas (en Argentine), j’ai travaillé très dur. Ma tête est restée dans le rugby tout ce temps-là. »
Le sujet reste épineux. D’ailleurs, à compter de cette courte conférence de presse, aucun des protagonistes n’a repris la parole sur ce chapitre. Fin janvier 2025, six mois après les événements de Mendoza, Jegou et Auradou reprennaient le cours de leur carrière internationale. Quelques voix dissonantes se font entendre à leur entrée en jeu au Stade de France, mais le sélectionneur Fabien Galthié assume son choix : « À partir du moment où ils sont sélectionnables et qu’ils performent, ils ont droit à une seconde chance. Et à la rédemption. » Depuis, le troisième ligne a disputé onze rencontres avec l’équipe de France, dont le dernier Tournoi comme titulaire. À La Rochelle, son aisance orale et sa fraîcheur en ont fait un visage régulier des conférences de presse et des caméras du diffuseur, à l’image de dimanche dernier après la victoire face au champion en titre toulousain. « Le club a parfaitement géré la situation, observe un communicant du milieu qui préfère rester anonyme. D’abord en organisant une phase de retrait, le temps que la justice fasse son travail, ce qui semblait nécessaire. Puis, progressivement, en l’exposant de nouveau médiatiquement pour les bonnes raisons. Pourquoi cela fonctionne ? Parce qu’il est exemplaire sur le terrain. Il a eu deux « deuxièmes chances ». C’est déjà beaucoup et sans doute trop pour certains. Mais sur sa communication, le club l’a protégé. Et le protéger, ce n’était pas l’isoler pour qu’il ne parle à personne. »
Quand intervient son retour médiatique en septembre 2025, Jegou affirme être uniquement « concentré sur le Stade rochelais et le rugby ». À l’écouter : « Ce qu’il se passe autour [n’était] plus d’actualité », même si, sur ce point, le dossier n’est pas encore complètement refermé, la plaignante ayant encore à sa disposition plusieurs recours : devant la Cour suprême de la province de Mendoza et, en cas d’échec, devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme.
Futur capitaine ?
En revanche, l’ascension et la progression de Jegou vers le plus haut niveau n’ont pas été endiguées par l’une ou l’autre de ces secousses, aussi fortes soient-elles. Presque anormalement, d’ailleurs, pour un joueur d’à peine 20 ans confronté à de telles tempêtes, l’international français apparaît plus fort que jamais, dans son jeu comme dans sa tête. « On ne va pas revenir sur tout ce qu’il a vécu, mais ce sont des obstacles qui ont été durs pour lui, retient son meilleur ami. C’est un mec avec une énorme force mentale. Quand je le vois soulever le trophée du 6 Nations, quand je vois le chemin parcouru, le joueur qu’il est devenu, que j’espère voir prochainement sur le toit du monde, je suis hyper fier de lui et il y a beaucoup d’émotions. Avec ce qu’il a traversé, l’idée de remporter un trophée était reléguée beaucoup plus loin qu’au second plan… »
À présent, le regard posé sur Oscar Jegou n’est plus tout à fait le même. À La Rochelle, il en impose, a pris les choses en main, en premier lieutenant de Greg Alldritt comme il était celui de Lenni Nouchi à la Coupe du monde U20 (2023), sous la houlette de Calvet. « On ne peut que déduire que [l’extra-sportif] l’a canalisé sur les choses essentielles de la vie, qu’il s’est autodéterminé encore plus rapidement vers le plus haut niveau. » Son ancien coach au collège abonde : « Quand tu as connu de tels accrocs de vie et que tu t’en sors, la maturité est forcément décuplée. J’imagine que quand il entend son nom scandé par le stade, ça doit résonner encore plus fort en lui. »
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En cette fin de saison, parviendra-t-il à propulser son club en phase finale du championnat ? « Lui fait de grands matchs, mais ce qu’il veut, c’est que l’équipe fonctionne et performe, qu’importe le rôle qui lui est demandé, estime Patrick Arlettaz. Il n’est pas là pour absorber la lumière, c’est là-dessus qu’il est un super mec. » Après avoir connu la joie des titres avec l’équipe de France, le Rochelais veut désormais gagner avec son club de cœur. « J’ai hâte, pour lui et le Stade, qu’il soulève un jour un Bouclier de Brennus en tant que capitaine, espère même Antoine Praud, le responsable de la préformation rochelaise. Tous ceux qui le côtoient ont envie de le suivre, il n’est jamais dans le surjeu ». Le temps fera les choses, mais la sensation demeure : Oscar Jegou n’a pas fini de grimper.
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