Beaucoup moins constants en Top 14, jusqu’à se retrouver aujourd’hui dans une position fragile en vue de la qualification, les Girondins retrouvent une Champions Cup dans laquelle ils savent se métamorphoser et se sublimer. Au point d’avancer en grands favoris à leur propre succession.
On ne sait pas si Cameron Woki, revenu dans son bercail bordelais l’été dernier et acceptant même de diviser son salaire par deux pour porter de nouveau le maillot de ses premiers amours, possède quelques œuvres d’Antoine de Saint-Exupéry sur sa table de chevet. Mais il aime visiblement s’inspirer de l’une de ses maximes les plus célèbres : « Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve, une réalité. » Peut-être même l’idée qui l’a poussé à quitter le Racing 92 pour rejoindre la Gironde, et tenter de remporter un titre avec son club de cœur.
Ce genre de ligne manque encore à son CV personnel. Mais plus à celui d’une Union Bordeaux-Bègles vainqueure de la Champions Cup en mai 2026, partie depuis à l’assaut du Bouclier de Brennus et d’un autre sacre dans la compétition « européenne ». Récemment, il fut demandé au même Woki, sur les antennes d’ICI Gironde, où iraient ses faveurs s’il avait le choix du roi (évidemment bien illusoire dans un sport où la seule vérité qui compte demeure celle du terrain). Sa réponse fut honnête : « Je préférerais gagner le Top 14 plutôt que la Champions Cup. J’ai été baigné là-dedans, je suis arrivé à Bordeaux à 17 ans, et le club ne s’était jamais qualifié en phase finale de championnat. D’année en année, on nous a constamment rabâché ce Brennus. C’est resté en moi et j’ai cette envie de gagner le championnat. Si je dois faire un choix, je dirais que je préfère remporter le championnat. »
Là encore, c’est une histoire de rêve, autant que de réalité. Et la lisière est parfois ténue entre ces deux-là… Si le troisième ligne international peut toujours croire en son ambition suprême de soulever le plus célèbre des morceaux de bois fin juin, il sait parfaitement, au moins aussi bien que ses coéquipiers et entraîneurs, que son équipe ne s’est pas facilitée la tâche. Aujourd’hui sixième du classement, l’un des grands favoris du Top 14 est dans une position très fragile depuis sa défaite à domicile contre Montpellier (21-23). « On s’est mis en difficulté pour la qualification », pointait avec lucidité Pierre Bochaton samedi soir. Mais le rugby n’échappe en rien au monde dans lequel il grandit. Cette ère où tout va vite. Très vite. Trop vite, souvent. Mais il faut parfois savoir en reconnaître la vertu : l’obligation de tourner une triste page pour en ouvrir une bien plus heureuse.
Contenus de la page
C’est la fête à la maison
En l’occurrence, si l’UBB pioche un brin sur la scène hexagonale, elle vit l’exacte opposée en Champions Cup, au cœur d’une édition 2025-2026 qu’elle traverse jusque-là comme dans… un rêve. D’abord, vingt points sur vingt possibles en phase de poule, lui offrant le meilleur des bilans et donc l’avantage du terrain quoi qu’il arrive. Et quand on sait combien le stade Chaban-Delmas place cette formation en état d’euphorie dans cette compétition.
La preuve ? Quatre matchs à la maison, 48,5 points et 7,25 essais de moyenne inscrits. Alors certes, certains pourraient prétendre qu’à l’heure d’entrer dans le dernier carré, les hommes de Yannick Bru vont changer de lieu de résidence et migrer quelques kilomètres au nord de la ville, dans un Stade Atlantique où logeront 42 000 spectateurs, dont une extrême majorité de fans girondins. Franchement, pas vraiment de quoi bousculer les habitudes d’un groupe qui, la dernière fois qu’il s’est illustré dans la même enceinte, avait infligé 44 points et six essais au Stade toulousain fin mars. Le triple champion de France qu’ils ont également battus, trois semaines plus tard, en huitième de finale de Champions Cup. Un coup de force immense qui s’est imposé comme un (premier) sommet de la saison bordelaise. Et qui, au-delà, a encore propulsé la « bande à Laurent Marti » dans une autre dimension. L’exercice précédent était celui de l’éclosion, mettant un terme définitif à l’étiquette d’outsider magnifique. L’actuel étant celui de la confirmation, voire de l’affirmation. Aujourd’hui, l’UBB est un mastodonte à l’échelle européenne. Une formation jamais aussi impressionnante que sur cette scène qui colle tant à ses qualités intrinsèques. Un contexte qui la fait se sublimer. Au point d’en être dorénavant l’ogre absolu.
Écrire encore plus l’histoire
Face à un Bath décomplexé, rendant cet adversaire d’autant plus dangereux, ce Bordeaux-là s’avance en patron. Et, s’il doit par nature se méfier face à la sacro-sainte incertitude de ce jeu, il n’a pas vraiment le droit de trembler. Question de statut. Son capitaine Maxime Lucu justifiait récemment sa prolongation par l‘obsession « d’écrire encore plus l’histoire du club » et « d’inscrire encore plus de choses dans l’armoire à trophées ». L’histoire, la fameuse, celle dans laquelle cette génération dorée des Jalibert et Bielle-Biarrey est entrée par la grande porte. Mais il lui reste tant de chapitres à écrire dans le roman à succès. Le prochain se veut imminent, lui semble même promis tant elle est se montre irrésistible en Champions Cup, là où elle enchaîne les festivals de cannes autant qu’elle sait « être un petit peu plus tout-terrain, un petit peu plus dense ». Ces mots ? Ils sortaient de la bouche de Yannick Bru après le revers contre le MHR pour décrire ce que ses joueurs n’avaient pas su faire. Comme pour rappeler les deux visages de son équipe. Cette semaine, elle n’est déjà plus la vacillante. Non, elle est la tenante du titre. Celle qui impressionne, qui maîtrise et qui broie. Celle qui file vers son glorieux destin. « Le chemin est encore long », prévenait Lucu derrière le quart remporté. Voilà pourtant les Girondins aux frontières de leur réalité.
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