Tournoi des 6 Nations – « Ce qui est surprenant, c’est que l’arbitre ait laissé faire » : Yannick Bru et Patrice Collazo analysent les limites de la mêlée bleue face à l’Italie

Alors que la brutale fin de carrière de Uini Atonio avait été bien absorbée lors des premières sorties du Tournoi, le passage au révélateur italien a été significatif pour le XV de France avec quatre pénalités et deux coups-francs concédés. Un constat amplifié par la sortie sur blessure de Jean-Baptiste Gros.

On ne peut évidemment pas écrire ici que l’on attendait ce France-Italie comme le juge de paix des ambitions de grand chelem du XV de France. Et avec un total de seize mêlées disputées (9 pour la France, 7 pour l’Italie), on peut dire que ce nouveau rendez-vous avec les Transalpins en terres lilloises a été riche en enseignements, histoire de mesurer à balles réelles si la mêlée des Tricolores avait les moyens que l’on prête aux ambitions du collectif. Parce que, qu’on le veuille ou non, jamais une équipe n’a été sacrée championne du monde sans une mêlée forte. Or, si aucune perte de balle n’avait été à déplorer face aux Irlandais ou aux Gallois, la mêlée française n’avait pas pour autant dégagé une impression de surpuissance, restant correcte sur ses propres ballons mais en difficulté sur introduction adverse. Pire, l’image de la mêlée irlandaise retournée façon tractopelle par l’Italie une semaine plus tôt avait ravivé toutes les angoisses nées voilà quelques semaines, après le terrible coup du sort qui a frappé Uini Atonio. Parce que l’infarctus subi par le Rochelais n’a jamais fait que précipiter ce que l’on redoutait depuis plusieurs années, à savoir l’absence d’une relève digne de ce nom…

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Galthié et les automatismes toulousains

Régis Montagne ? Pas encore mûr, avec moins de deux ans de Top 14 dans les pattes. Tevita Tatafu, qui n’avait joué que 26 minutes cette saison avant d’être tout de même appelé ? Toujours désespérément blessé et fragile, au point de se bloquer le dos dès le premier rassemblement. Demba Bamba, annoncé depuis huit ans comme le grand espoir du poste ? Déjà opéré plusieurs fois des cervicales, il est avec le Racing 92 le joueur le plus pénalisé du championnat. Sipili Falatea ? Porté disparu ou presque, au point de n’avoir plus été titularisé depuis le mois d’août avec l’UBB. Mohamed Haouas et Wilfrid Hounkpatin, qui forment à Montpellier le meilleur axe droit du Top 14 ? Ils sont indésirables au niveau international, pour des raisons pas vraiment sportives et encore moins extras… Une profondeur moindre confirmée par Patrice Collazo, le manager du Racing 92 : « C’est sûr que nous ne sommes pas aussi riches à droite qu’à gauche, mais il faut leur laisser un peu de temps car le niveau international est différent du Top 14. » Voilà pourquoi, avant cette réception de l’Italie, le staff des Bleus n’a eu d’autre solution que de composer autour de Dorian Aldegheri, dont les limites en termes de déplacement sont connues depuis longtemps, tout comme celles de Rabah Slimani, dont le rappel au sein des 42 en dit long sur les difficultés au poste.

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Dans ce contexte, les choix de composition d’équipe effectués au dernier moment par Fabien Galthié avaient été pris avec l’idée de surfer sur les automatismes toulousains en mêlée (avec neuf avants stadistes impliqués au sein du pack, dont cinq première ligne) : « Quand on fait une équipe, il y a un équilibre à trouver, explicitait le sélectionneur. La mêlée, c’est subtil : ce sont des sensations, des ressentis, des liaisons. Nous retrouvons donc dans notre huit de départ beaucoup de joueurs qui jouent dans le même club. » À ce titre, les remaniements en deuxième ligne ont porté leurs fruits : Flament et Meafou ont apporté une puissance bienvenue à leurs première ligne pendant 80 minutes, une rareté sous l’ère Galthié (Guillard rentrant même en numéro 8). Reste que tous les doutes ne sont pas pour autant levés…. Certes, comme les Bleus le redoutaient avant la rencontre, les Italiens ont savamment évolué à la limite de la règle (pour ne pas dire triché), comme l’analysait pour nous Yannick Bru, le manager de l’UBB : « J’ai remarqué l’agacement de Dorian Aldegheri et je le partage car j’ai trouvé le placement du gaucher Danilo Fischetti très limite. Je l’ai souvent vu placé en retrait, avec son épaule intérieure cachée derrière celle de Nicotera, ce qui forçait Aldegheri à partir en travers à chaque fois. » Même écho du côté de Patrice Collazo : « Ce qui est surprenant, c’est que l’arbitre ait laissé faire. »

Collazo : « La mêlée ne coûtera pas des matchs au XV de France »

À ce titre, après cette rencontre, les Bleus devaient constater que s’ils avaient récupéré deux pénalités, ils en avaient aussi concédé quatre (plus deux coups-francs), ainsi que leurs deux premières pertes de balle depuis le début de la compétition. De quoi inquiéter, sachant que ces sanctions ont coïncidé avec la sortie sur blessure (au mollet) de Jean-Baptiste Gros ? Sans doute un peu, oui. Parce que, si le travail d’orfèvre que réalise William Servat au sujet des postures et des liaisons entre les joueurs est une chose, celui-ci demeure étroitement dépendant du potentiel des hommes qui les assurent. Alors, faut-il s’inquiéter pour cette mêlée et ses hommes ? Collazo tempère : « Je ne pense pas que la mêlée coûtera des matchs à l’équipe de France. Pourquoi ? Parce que tout le reste est solide. Alors bien sûr, on est habitué à des 93 % ou 94 % de réussite en mêlée sur les derniers Tournois. Ce ne sera peut-être pas le cas cette année, mais autour, on voit que les autres secteurs marchent fort, comme la touche. Avec le temps et les joueurs qui vont monter en compétence, je pense que cela ira de mieux en mieux. » Et c’est évidemment tout ce que l’on souhaite pour les Bleus, que l’on espère voir signer un onzième grand chelem…

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L’oeil de Yannick Bru : « La mêlée bleue a été plusieurs fois au point de rupture »

Le sentiment général, appuyé par les statistiques du match, c’est que les Italiens nous ont un peu dominés en mêlée. En analysant bien, la première mi-temps me semble équilibrée avec une pénalité concédée de chaque côté et un bras cassé contre la France. En revanche, on a senti une emprise italienne plus nette en deuxième mi-temps. Clairement, sur cette période, la mêlée bleue a été plusieurs fois au point de rupture, notamment vers la 55e minute. L’Italie a été un peu mieux récompensée par l’arbitrage et plus dominante dans ce secteur. Cela vient aussi du fait que j’ai trouvé les piliers remplaçants tricolores en difficulté, ils sont parfois allés rapidement au sol. Heureusement, l’Italie n’a pas eu de touche pendant tout le match. Je crois qu’ils ont perdu sept ballons dans l’alignement au total, ce qui est inacceptable à ce niveau et même en dessous… Nos avants tricolores ont été largement au-dessus en ce qui concerne la puissance, le travail de l’ombre et pour ce qui est de l’ordre de la destruction, à l’image des prestations d’Emmanuel Meafou et Anthony Jelonch. Pour en revenir à la mêlée, les Italiens ont été très forts tactiquement. D’abord, il faut souligner l’apport de leur talonneur Giacomo Nicotera, qui est certainement l’un des talonneurs les plus costauds du Top 14 (Stade français). Ensuite, je les ai trouvés très forts à l’impact et sur les petits appuis post-impacts. Il y a vraiment eu une bataille de l’impact, où chaque centimètre a été âprement disputé. Je suis dubitatif sur le positionnement du gaucher Danilo Fischetti, mais j’admets volontiers que Giacomo Nicotera et Simone Ferrari ont été très forts. L’Italie tient là deux joueurs monolithiques, qui adorent cette épreuve et à qui elle doit beaucoup. En revanche, j’ai trouvé le coaching italien très faible. À mon sens, ils ont changé leurs piliers trop tôt mais cela a été un peu masqué par les difficultés de nos piliers remplaçants. Pour finir, je dirais que je ne suis pas inquiet au sujet de notre mêlée : la performance d’un pack repose bien sûr sur les deux grandes phases de conquête que sont la touche et la mêlée, mais aussi sur l’ensemble du travail autour des coups d’envoi et du déplacement dans le jeu courant. L’équipe de France tire profit de la mobilité, de la puissance et de l’activité de son pack. Dans ce contexte positif, la mêlée reste certes en chantier, car la succession d’Uini Atonio est lourde à assumer. On cherche encore les bons candidats et elle reste le secteur sur lequel nous devons concentrer nos efforts de progression.

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L’œil de Patrice Collazo : « Les bleus ont attaqué très vite l’espace de Ferrari  »

J’ai compté seize mêlées au total, ce qui est beaucoup pour le niveau international. J’ai le sentiment que l’Italie a dominé la mêlée à partir de la fin de la première mi-temps, notamment les deux dernières du premier acte où les Bleus sont au point de rupture. La blessure de Jean-Baptiste Gros tombe mal, et ce n’est pas facile pour Rodrigue Neti d’entrer en jeu face à une équipe très en place comme l’Italie. Ensuite, la tendance s’est confirmée en deuxième mi-temps. J’ai le sentiment que l’équipe de France avait très bien préparé cette rencontre, car je l’ai vue sortir très vite des starting-blocks à chaque introduction : en clair, ils gagnaient très vite l’engagement et la position pour ne pas laisser le droitier Simone Ferrari s’installer. Ils avaient un temps de réaction très court. De leur côté, les Italiens ont un positionnement particulier, avec le gaucher caché derrière le talonneur : il est légèrement décalé en arrière, ce qui fait qu’ils essayent déjà d’installer Ferrari dans la mêlée et ils laissent entrer le droitier adverse, en l’occurrence Dorian Aldegheri dans ce qui est un faux espace. C’est comme cela que les Italiens font « péter » les mecs en face. Je connais bien les piliers italiens car je les ai souvent vus travailler à Trévise : Ferrari n’est pas un gros gabarit mais il est hyper technique. Il a besoin de prendre très bas et de défendre la position. Et, ensuite, le gaucher travaille dans un deuxième temps. Malgré tout, l’équipe de France a bien géré ce problème en attaquant très vite l’espace de Ferrari. En deuxième mi-temps, cela a été plus compliqué pour la mêlée française : il y a même eu un truc assez surprenant car à la 60e et après une touche pas droite des Italiens, la France a demandé la touche et non la mêlée ! C’est rare… En résumé, je dirais que le match ne s’est pas joué sur le secteur de la mêlée, mais ce dernier a permis aux Italiens de rester à flot alors qu’ils n’avaient pas de touche. Cela leur a donné beaucoup de confiance, aussi. En début de deuxième mi-temps, leur mêlée aurait même dû leur permettre de revenir à quatre points car l’arbitre siffle contre les Français avant de retourner la pénalité. Cela aurait pu être un tournant du match, d’autant qu’elle était en face des poteaux. En conclusion, je ne suis pas très inquiet pour cette mêlée : il a fallu gérer le retrait d’Uini Atonio. Dorian Aldegheri est le plus expérimenté et ses performances ont été très cohérentes, Régis Montagne est encore un jeune joueur qui a fait une tournée de novembre intéressante et George-Henri Colombe a besoin de temps de jeu et d’enchaîner.

https://www.rugbyrama.fr/2026/02/24/tournoi-des-6-nations-ce-qui-est-surprenant-cest-que-larbitre-ait-laisse-faire-yannick-bru-et-patrice-collazo-analysent-les-limites-de-la-melee-bleue-13239777.php

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