Longtemps identifié comme la chasse gardée de France Télévisions, le rugby est en passe de devenir un terrain stratégique majeur pour TF1. Sans détrôner le football dans l’imaginaire collectif, le ballon ovale coche aujourd’hui de nombreuses cases qui séduisent la première chaîne : audiences solides, coûts maîtrisés, image positive et relation fluide avec les instances. Un cocktail gagnant qui explique l’offensive progressive de la Une.
En fin d’année 2026, quand l’heure du bilan sonnera, jamais TF1, dans toute son histoire, n’aura diffusé autant de rugby sur son ou ses antennes. Une révolution télévisuelle dans le paysage sportif français. Certes, depuis 1991, la première chaîne française a pris l’habitude de retransmettre la Coupe du monde tous les quatre ans. Certes, elle avait déjà co-diffusé avec Antenne 2 des rencontres du Tournoi des 5 Nations entre 1975 et 1981. Mais depuis quelque temps, les dirigeants de TF1 ont mis un sacré coup d’accélérateur.
La Coupe du monde 2023 n’y est pas étrangère. Cette compétition diffusée en France a sans doute achevé de convaincre les décideurs. Le match d’ouverture entre le XV de France et les All Blacks (27-13) a connu un tel succès qu’il a surclassé l’entrée en lice des Bleus du football lors du Mondial au Qatar. 15,4 millions de personnes avaient suivi sur TF1 la victoire tricolore contre la Nouvelle-Zélande au Stade de France. Or le premier match de la Coupe du monde de football 2022 de la bande à Kylian Mbappé contre l’Australie (4-1) avait réuni 12,5 millions de téléspectateurs. Impensable il y a encore quelques années. « C’est toutefois compliqué de faire des comparaisons, tempérait alors dans ces colonnes le Directeur des Sports de TF1 Julien Millereux. La Coupe du monde de football ne se déroulait pas en France, ce qui a un impact. Ce n’était pas le même horaire et l’adversaire n’avait pas le même prestige. »
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Des audiences fortes, un prix accessible
TF1 qui avait acquis les droits de diffusion des tournées d’automne en même temps que ceux de la Coupe du monde 2023, a tout de même pu mesurer directement cette dynamique en novembre 2024. Les matchs du XV de France ont rassemblé sur cette période en moyenne 6,2 millions de téléspectateurs, avec un pic à 7,3 millions pour la victoire face à la Nouvelle-Zélande (30-29). À cette époque, l’idée a germé dans la tête des dirigeants de la première chaîne française de se positionner sur les droits du Tournoi des 6 Nations devant se dérouler au printemps 2025. Sur cette période, les audiences ont encore confirmé l’intérêt grandissant des Français pour le rugby. La comparaison a fait mal à la Fédération française de football : le quart de finale aller de Ligue des nations Croatie-France, perdu 2-0, a réuni 5 millions de téléspectateurs sur TF1. Cinq jours plus tôt, le XV de France attirait 9,5 millions de personnes sur France 2 pour son match décisif du Tournoi des Six Nations contre l’Écosse. Sur l’ensemble de la compétition, les Bleus du rugby ont affiché une moyenne de 7,3 millions de téléspectateurs, montant même à 8,1 millions pour les rencontres programmées en fin d’après-midi et en prime time.
Finalement, France télévisions au prix d’une surenchère a conservé ce qu’il est coutume de qualifier en interne de « joyaux de la couronne », s’engageant à diffuser les tournois masculin et féminin jusqu’en 2029. Mais TF1 n’est pas resté inactif en se positionnant sur un autre pan du rugby international en s’octroyant les tournées d’automne et d’été du XV de France ainsi que la nouvelle compétition du « Nations Championship » de 2026 à 2029. Sur le plan économique, le contraste est saisissant. Après que France Télévisions a réussi à conserver son emblématique Tournoi des Six Nations jusqu’en 2029 pour plus de 30 millions d’euros par saison, TF1 ne débourse qu’environ 15 millions d’euros par an, soit deux fois moins que le Tournoi, avec en prime un nombre de matches supérieur des Bleus. Un expert du marché résume : « Le Tournoi a évidemment beaucoup plus de valeur en tant que compétition, mais le ratio coût/audience est extrêmement favorable pour TF1. »
C’est justement là que les dirigeants de la Une ont réalisé un joli coup. La nécessité pour le groupe public de faire des économies l’a poussé à rétrocéder au début du mois de janvier neuf rencontres du Tournoi des 6 Nations masculin de l’édition 2026. Neuf sur quinze pour un montant de l’ordre de 10 millions d’euros quand France télévisions en a déboursé entre 30 et 35. Une affaire en or et une occasion pour TF1 de légitimer encore plus son positionnement et d’affirmer sa stratégie tournée vers le développement du rugby sur ses antennes.
Des relations plus simples avec le rugby
Au-delà des chiffres, TF1 apprécie aussi la souplesse du rugby dans sa relation avec les diffuseurs. Lors de la tournée d’automne, les coups d’envoi ont été fixés à 21h10, en plein pic de consommation. « C’est parfait pour nous », expliquait Julien Millereux, soulignant qu’un décalage similaire profiterait aussi au football, dont les matchs débutent à 20h45. Cette écoute des usages du marché constitue un avantage compétitif déterminant. « Mais les dirigeants du football ne l’ont pas fait », disait encore Julien Millereux.
Enfin, le rugby séduit par son capital sympathie. Dans les magazines d’après-match orchestré autour d’Isabelle Ithurburu, les joueurs se montrent spontanés, accessibles, souriants. Une forme d’authenticité que le football, plus exposé médiatiquement, a parfois perdue. « Les Français s’identifieront plus facilement à des joueurs comme Louis Bielle-Biarrey », observait en conclusion de la tournée de novembre Julien Millereux. « Mais attention, ne sortons pas du contexte : si les joueurs de rugby sont plus spontanés, c’est que la sphère médiatique n’est pas la même. J’espère d’ailleurs que le rugby ne suivra pas les traces du football et conservera ce qui fait aujourd’hui sa force. »
Moins cher, performant en audience, compatible avec les attentes du grand public et des diffuseurs, le rugby apparaît ainsi comme un investissement stratégique rationnel pour TF1. Sans remettre en cause la place centrale du football, la Une diversifie son portefeuille sportif et s’assure, avec le ballon ovale, des soirées à forte valeur fédératrice. Et ce n’est probablement que le début…
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