Top 14. Dossier Manager – « Ça te bouffe le cerveau » : places limitées, psychologues… Pourquoi les managers sont « tous fous »

Sous pression, les coachs du rugby professionnel vivent sur un fil. Entre licenciements en série, paranoïa rampante et stress permanent, le plus beau métier du rugby tourne souvent à la folie douce.

Nous sommes en pleine saison ! En saison de quoi ? Des évictions d’entraîneurs. Selon les données de Tech XV (le syndicat des entraîneurs), la grande majorité des limogeages a eu lieu en septembre-octobre (dix) ou novembre-décembre (sept) depuis la reprise post-covid. En moyenne, six techniciens par an ne peuvent pas terminer leur mission. Et cette année ne semble pas déroger à la règle puisque David Marty, Gérald Bastide (Perpignan) et Nicolas Nadau (Grenoble) ont été licenciés pas plus tard que la semaine passée. Poste éminemment stratégique, le manager d’un club professionnel – ou plus précisément, pour se référer à la nomenclature officielle, l’entraîneur principal (voir la grille conventionnelle en page suivante) – doit faire face à une très grande précarité qui s’accélère encore, ces dernières années. Les deux tiers des coachs en poste en Top 14 ont moins de trois ans d’ancienneté. Ils sont certes très bien payés, tiennent le haut de l’affiche médiatique mais doivent déménager très souvent.

mais précaires !

Date de nomination des coachs en activité en Top 14

  • 2025 : Sadourny / Collazo
  • 2024 : Gustard / Tillous-Bordes / Caudullo / Ghezal
  • 2023 : Bru / Urios / Azema
  • 2022 : Patat / Mignoni
  • 2021 : O’Gara / Piqueronnies
  • 2015 : Mola

Prenons l’exemple de Patrice Collazo, homme clé dans la reconstruction du Racing 92 en ce début de saison. Entre 2021 et 2025, il est passé de Toulon au club ciel et blanc, en passant par Brive puis Montpellier. Trois fois viré, pour trois rebonds. « Le métier est difficile sur le plan mental pour deux raisons. Tout d’abord, il n’y a que trente places pour près de cent cinquante postulants. Et puis forcément, tu prends la place de quelqu’un : il n’y a jamais de création de poste. C’est le malheur d’un de tes collègues qui fait ton bonheur. Et cette situation, tu la subiras forcément. Il faut être costaud dans la tête pour rebondir », éclaire Miguel Fernandez, vice-president exécutif du groupe Wasserman et principal intermédiaire utilisé par les clubs pour la mise en relation avec les entraineurs. De quoi devenir paranoïaque – un trait de caractère de bon nombre de coachs – ou facilement irascible. Les colères ou coups de gueule des plus grands noms de notre championnat (Collazo, Urios, Mignoni ou encore Mola) sont autant reconnues que leurs compétences.

Des inimitiés multiples

En poste depuis 2015 et faisant office de doyen, Ugo Mola, qui recevait lundi dernier le prix du « Meilleur staff » à la Nuit du Rugby de la LNR, tenait à avoir un mot pour ses confrères renvoyés sur le marché du travail : « J’ai aussi une pensée pour David Marty ou Gérald Bastide (les entraîneurs de l’Usap, remerciés lundi, N.D.L.R.), Nicolas Nadau (le coach de Grenoble), Benjamin Bagate ou Pierre Caillet (les coachs de Béziers l’an passé). Ils connaissent tous des passages délicats et je les soutiens car je suis aussi passé par des moments compliqués dans ma carrière d’entraîneur. En somme, il n’y a rien de plus dangereux que la gentille suffisance te poussant à croire que tu es installé. Personne ne l’est, dans ce métier. » Le Catalan David Marty admettait dans ces colonnes, en 2019, avant de devenir coach de l’équipe pro : « C’est un métier de cons, entraîneur. Ça se voit : tout le monde devient fou avec cette profession. Ça te bouffe le cerveau. »

Laurent Travers témoigne lui aussi de l’impact psychologique du métier d’entraîneur Dave Winter / Icon Sport – Dave Winter

Voilà pourquoi tous, ou presque, font appel soit à un psychologue, soit à un coach mental pour les aider à ne pas vraiment devenir dingues. « Je travaille avec la même personne depuis mon premier poste chez les pros, à Montauban » raconte Laurent Labit, ex-entraîneur du Stade français, passé aussi par Castres, le Racing et le XV de France et qui a choisi de s’offrir une année « off » afin de se régénérer mentalement. « Il m’aide à prendre du recul sur le quotidien de mon métier. Nous avons choisi une profession anxiogène. Il y a très peu de places et peu d’élus. Ton avenir ne dépend pas que de ton investissement ou de tes compétences, il y a plein de paramètres à prendre en compte : les résultats sportifs mais aussi l’entourage du club, la direction, avec qui tu dois avoir la même vision. Pour cela, je contacte mon « coach des coachs » deux fois par semaine, par téléphone. Dans les moments difficiles, mais aussi quand tout va bien. C’est même là qu’il faut être encore plus sur le qui-vive. On se voit aussi en physique. »

Depuis 2019, il n’avait jamais coupé, passant du Racing aux Bleus et, sitôt le Mondial 2023 terminé, au Stade français. Son temps désormais libre, il l’utilise pour observer le Top 14 avec un pas de côté -notamment en collaborant avec les médias Canal + et Midi Olympique- mais aussi pour aller voir comment cela fonctionne dans d’autres sports collectifs. Il vient par exemple de passer près d’une semaine dans les coulisses du club de football du FC Barcelone.

PLUS INFO  International - "Comment as-tu pu être aussi stupide ?" : Dan Carter se confie sur son épisode nocturne à Paris en 2017

Enfin, dernier élément de ce métier qui rend dingue : les inimitiés entre confrères. Est-ce le fait de la forte concurrence ? Des spécificités qu’il faut avoir pour le poste ? De la forte présence de mâles alpha ? De l’exemple donné par leurs deux glorieux aînés, Guy Novès et Bernard Laporte ? Toujours est-il que bon nombre d’amis de longue date ne s’adressent plus la parole, bien qu’ils soient amenés à se croiser sur les terrains. On pense au duo des Laurent, Travers-Labit, Ugo Mola avec Yannick Bru ou Christophe Urios, ou aux nombreuses incartades de Ronan O’Gara avec ses confrères en bord de touche. Cette semaine encore, un entraîneur actuellement en poste avouait qu’il était brouillé depuis le printemps dernier avec un autre, à la suite d’une discussion informelle… mais professionnelle.

https://www.rugbyrama.fr/2025/10/13/top-14-dossier-manager-ca-te-bouffe-le-cerveau-places-limitees-psychologues-pourquoi-les-managers-sont-tous-fous-12988375.php

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