Cible d’une interview de son ancien joueur Fred Quercy, le sélectionneur du XV de France Fabien Galthié est-il toujours le personnage décrit par le troisième ligne.
À la causerie de rentrée de la Ligue Nationale de Rugby, rien n’est censé se passer. Habituellement, on se croirait même à une réunion d’actionnaires, où tout le monde s’écoute parler en attendant que n’ouvre enfin le buffet. Des sourires calibrés, des discours convenus, rien qui dépasse. Et puis, l’autre jour, il y a eu Fred Quercy. Capitaine de Montauban, invité surprise du Top 14, statistiquement condamné à vingt-six défaites et quelques humiliations. Interrogé par un confrère, il a lâché au sujet du sélectionneur ce que personne n’ose dire, d’ordinaire, en ces lieux : « Fabien Galthié est la moins bonne personne sur Terre », « la plus grande merde sur le plan humain ». Avant d’ajouter, comme pour complexifier le portrait : « Il est aussi le meilleur entraîneur que j’ai jamais eu ». Tout ça dans la même respiration. Un mélange d’admiration et de rancune, d’amour et de haine.
Moi, j’ai aimé ce cri. Parce qu’on étouffe un peu dans ce rugby pro sous perfusion de media training, avec les mecs lissés, cravatés, alignés comme des élèves devant le tableau noir des éléments de langage. La parole libre, elle a déserté depuis des lunes, reléguée au vestiaire avec la bière tiède et les banderoles d’antan. Alors quand ça sort, ça blesse mais ça soulage. Comme une plaie qu’on gratte.
Galthié, un homme exigeant
Mais à peine avais-je savouré cet élan de franchise qu’une impression de déjà-vu m’a envahi. Parce que l’histoire, on la connaît. Galthié, génie tactique et calamité relationnelle. Raphaël Poulain l’avait racontée il y a une quinzaine d’années. Jonathan Wisniewski et Jean-Baptiste Peyras aussi. Tous ont évoqué, à micro ouvert ou à voix basse, les brimades, les humiliations, la brutalité, parfois. Le procès est ancien, les pièces du dossier bien connues. Mais à force, ça lasse. Et puis quoi ? Les hommes n’auraient-ils pas le droit de changer ? D’apprendre ? Galthié lui-même l’a dit sans détour, un jour, dans un café de Montmartre : « Au début de ma carrière, j’étais cassant, pas assez rond. » Dans cette phrase, je ne vois pas seulement une confession médiatique, je vois un homme qui, à presque cinquante-cinq ans, regarde son passé avec un certain effroi et se dit qu’il aurait pu faire mieux. Faut-il l’enchaîner à vie à ses démons de jeunesse ?
L’été dernier, j’étais en Nouvelle-Zélande. J’ai vu, comme d’autres journalistes, les Bleus travailler à ciel ouvert, sans rideaux tirés. J’ai bien vu Galthié reprendre Baptiste Jauneau sur un, deux, dix coups de pied. J’ai aussi vu Freddy Duguivalu, mal à l’aise sous les ballons hauts, être inlassablement pourchassé par le coach. J’ai vu les gestes, le ton. Et j’ai vu que ce n’était pas la violence décrite, mais une exigence ferme, parfois maladroite, souvent soucieuse. Là-bas, j’ai donc vu un homme qui essayait, du moins c’est ce que j’ai cru. Alors oui, Quercy m’a fait sourire, parce que j’aime le bruit dans ce silence trop bien réglé. Et puis, les histoires de monstres, c’est pratique, ça simplifie le scénario : d’un côté les bourreaux, de l’autre les victimes. Mais la vie est généralement moins spectaculaire : elle est aussi faite de types qui, parfois, deviennent meilleurs. C’est moins affriolant. Mais c’est peut-être plus juste.
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