En 1978, elle a été la toute première femme autorisée à devenir entraîneure de rugby. D’un premier stage, au CREPS de Dijon, jusqu’à la Coupe du monde inaugurale, en 1991, Marie-Céline Bernard n’a eu de cesse de contribuer à l’évolution de la pratique féminine.
Quand Marie-Céline Bernard reçoit, c’est souvent au milieu des cartons. Non pas qu’elle déménage à tout-va, mais chaque tranche de vie qui rime avec rugby, se raconte aussi en archives. Alors, les allers-retours vers le grenier se multiplient. La table en bois du salon se charge. Et son visage change. Sa voix aussi. Au début, les phrases sont courtes. Les mots choisis, presque pesés. Puis la confiance s’installe et le récit démarre. « Au départ, j’étais athlète. Je faisais du demi-fond et du lancer. J’ai découvert le rugby à 22 ans quand l’équipe de Tournus s’est montée », débute-t-elle.
En quelques matchs, celle qui est alors prof d’éducation physique en Saône-et-Loire, prend goût au rugby. Elle joue à l’ouverture, bute et devient même capitaine de son équipe des Coquelicots. « Elle avait une bonne connaissance du jeu et elle n’aimait surtout pas perdre », se souvient Viviane Bérodier, alors numéro 10 de l’équipe rivale : les violettes de Bourg.
Deux qualités, doublées par son statut de prof, qui poussent la Tournusienne à prendre en charge les entraînements de son club. « Je n’avais pas de connaissances particulières propres au rugby, sur l’organisation des séances ou la technique individuelle notamment, confesse-t-elle. Je me faisais mettre en boîte par des entraîneurs qui me disaient « tu fais du rugby pas de l’athlé, arrête de les faire courir sans ballon. »
Marie encaisse et poursuit son travail de formation. Des efforts payants qui placent Tournus dans le petit monde du rugby au féminin. Un mundillo, composé à l’époque d’à peine 500 joueuses, mais diablement autonome. En marge de la Fédération française du rugby (FFR), alors à la mode gros pardessus, l’association française du rugby féminin (AFRF) se bat pour exister, dans les années 1970.
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Un antiféministe autoproclamé pour lui ouvrir la voie
Mais une rencontre avec le président Albert Ferrasse, pourtant autoproclamé antiféministe, va tout changer. « On était allé le voir chez lui, à Agen, et on avait plaidé la cause des femmes, car on voulait être davantage reconnues. Il nous avait écoutées, et même s’il ne comprenait pas que les femmes jouent, il avait estimé que notre démarche était sérieuse. » L’occasion est alors trop belle pour ne pas évoquer son cas d’entraîneur sans diplôme. « Il m’a alors dit : j’ai besoin de vous pour amener des garçons dans nos écoles de rugby. »
Quelques mois plus tard, en 1978, au CREPS de Dijon, 33 stagiaires posent pour la photo souvenir d’un stage d’entraîneurs du premier degré. Accroupie, en bas, le visage de Marie-Céline dépasse à peine. « Je suis là », pointe-t-elle du doigt sur un article de presse du journal local, toujours intact. « 32 stagiaires et une femme », titre alors le journal.
À mesure que les années passent, la coach demeure bien seule sur les bancs de touche peuplés d’hommes. Depuis sa Saône-et-Loire natale, elle s’attache à attirer des jeunes filles vers le rugby. Et noircit des carnets entiers pour recenser joueuses, matchs et scores. Celui de l’année 1982 laisse échapper l’un d’eux, 4-0 : une équipe de France sans coq ni statut officiel a remporté un premier match historique aux Pays-Bas. Dans les années 80, l’heure est à la débrouille. « Les conditions étaient difficiles, on n’avait presque pas de moyens, se souvient Annick Hayraud, à l’époque joueuse de Romagnat qui deviendra manager des tricolores dans les années 2010. Mais il y avait des dirigeantes et des gens comme Marie-Céline qui se battaient pour faire en sorte que ça avance. »
Reconnaissance suprême, en 1990, Marie-Céline est nommée entraîneur d’un XV de France désormais sous l’égide de la FFR. « La fédé voulait qu’il y ait une femme dans l’encadrement et comme j’étais la seule femme entraîneur troisième degré, ça m’est tombé dessus », rigole-t-elle. « Ça avait surpris ceux qui étaient en poste, mais on savait qu’elle avait toutes les compétences, rejoue Viviane Bérodier. Elle vit pour le rugby. »
Une vie entière dédiée à la pratique féminine
« Elle essayait de trouver sa place, poursuit Annick Hayraud, demi d’ouverture lors de la toute première Coupe du monde en 1991, au pays de Galles. La Fédé avait parachuté à ses côtés un entraîneur qui ne connaissait rien au rugby féminin et qui n’avait pas son vécu. Marie-Céline, c’est quelqu’un de très droit. Elle a fait de son mieux, comme toujours dans sa vie. » Son mieux, c’est une défaite en demi-finale face aux Anglaises et une victoire dans un match officieux pour la troisième place. Une nouvelle troisième place surviendra, en 1994, pour la deuxième édition. Puis, une finale perdue en championnat d’Europe, un an plus tard.
Dans un carton, un maillot bleu, avec l’écusson tricolore témoigne de ces cinq années au plus haut niveau. « Je n’ai jamais eu droit au coq, c’est venu plus tard », ajoute-t-elle en dépliant cette relique, offerte par une joueuse.
« Je n’ai jamais été tenté d’entraîner des hommes, j’ai toujours défendu la cause féminine et essayé de construire des équipes chez les jeunes. Il y avait suffisant de choses à faire »
Amère par moments, difficile souvent, passionnante toujours, cette mission avec le XV de France s’achève et renvoie la première dame à ses occupations régionales. Son éternel club des coquelicots de Tournus et la formation des jeunes filles.
« Je n’ai jamais été tenté d’entraîner des hommes, j’ai toujours défendu la cause féminine et essayé de construire des équipes chez les jeunes. Il y avait suffisant de choses à faire. » De Marie-Alice Yahé, à Marie Morland en passant par Gaëlle Mignot, elle a vu passer sous ses yeux experts la crème du rugby tricolore. En 2022, le moment est symbolique, la passation assurée, quand Marie-Céline remet les maillots aux Françaises avant un match du Tournoi face à l’Italie. En retrait, la manager Annick Hayraud, instigatrice du moment, savoure. Elle vient de mettre en lumière celle qui la fuit tant. Cette femme méconnue pourtant si essentielle de la pratique féminine.
Après avoir sillonné le monde du rugby, c’est à travers sa télé que la première dame suivra les aventures des Bleues, en Angleterre. Avec les yeux d’une supportrice et le sentiment du devoir accompli.
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