Quelques semaines après l’arrêt de sa carrière, Benjamin Urdapilleta a rembobiné le fil de son épopée, de l’Ain à l’Auvergne en passant par le Tarn et l’Argentine. Une carrière haute en couleurs et pleine de moments savoureux.
Ressentez-vous un peu de nostalgie quelques semaines après avoir quitté la France ?
Oui, c’est dur de dire que c’est fini car c’était le rêve de toute ma vie. Après, je suis très réaliste. On ne peut pas jouer jusqu’à 70 ans ! Je pense être suffisamment préparé, parce que mon corps m’alerte qu’il faut arrêter, mais ma tête non ! J’aimerais jouer toute ma vie au rugby en professionnel, parce que j’adore cela, mais au moins mon corps me dit merci !
Avez-vous emballé assez de souvenirs ?
Exactement, c’était un peu dur mais je vais rester en contact avec le rugby ici, donc je ne vais pas non plus rester définitivement en Argentine. Je vais revenir souvent en France pour faire quelque chose.
Vous retournez donc dans la capitale argentine…
Voilà. Ma famille et mes amis sont tous là-bas. Après, je vais rester en contact avec le rugby ici, donc je ne vais pas non plus rester définitivement en Argentine. Je vais revenir souvent en France pour faire quelque chose.
C’est-à-dire ?
J’aimerais être agent de joueurs et je voudrais aider certains joueurs argentins qui veulent partir en France. Je connais du monde ici, j’ai beaucoup joué en Top 14 donc je peux donner de bons conseils à ces joueurs, les aider, être proche d’eux. Car souvent, lorsque des Argentins prennent un agent, ils ne connaissent pas vraiment la personne et cela peut être délicat. Et je pense qu’avec moi, cela pourrait être plus facile.
Êtes-vous en train de passer des diplômes justement ?
Pas encore, mais je discute énormément avec certains agents, je m’informe et je m’instruis aussi !
Pourquoi êtes-vous attiré par ce métier ?
Mon agent m’en a parlé une fois, il a vu une possibilité pour moi lorsque j’arrêterais. Et après j’ai pris cela comme une opportunité aussi de rester dans le rugby, de rester en contact avec ce monde et aussi avec la France. Parce que la France représente un grand moment de ma vie, donc je ne voulais pas non plus couper avec ce pays. Et comme je le disais, je pense que c’est une bonne idée pour aider les jeunes joueurs en Argentine, surtout.
Votre légendaire bagout pourrait être utile pour négocier les contrats, n’est-ce pas ?
Bien sûr ! J’espère que cela va m’aider ! (rires)
Ressentez-vous un peu de nostalgie à quelques jours de traverser l’Atlantique ?
Oui, c’est dur de dire que c’est fini car c’était le rêve de toute ma vie. Après, je suis très réaliste. On ne peut pas jouer jusqu’à 70 ans ! Je pense être suffisamment préparé, parce que mon corps m’alerte qu’il faut arrêter, mais ma tête non ! J’aimerais jouer toute ma vie au rugby en professionnel, parce que j’adore cela, mais au moins mon corps me dit merci !
Vous avez donc quitté l’Argentine à vingt-quatre ans pour rejoindre les Harlequins en 2010, racontez-nous vos premières années en Europe…
Quand j’étais adolescent, mon rêve était de jouer en Top 14. Mais je voulais aussi découvrir le rugby européen et notamment anglais. J’ai eu l’occasion de signer aux Harlequins et nous sommes partis avec ma femme à Londres. Mais très vite, je ne jouais pas beaucoup, et j’étais souvent positionné au centre. Il n’y avait pas de problème car je me disais que c’était ma première saison professionnelle, dans une grande équipe avec des grands joueurs… Je ne m’attendais pas à jouer titulaire et numéro 10. Je voulais juste me mettre au niveau physiquement, connaître le monde professionnel pour ensuite être à la hauteur sur ma deuxième année. Mais même là, j’ai eu du mal, je jouais peu, j’ai passé des moments très durs, je voulais rentrer en Argentine et arrêter ma carrière. On était seuls avec ma femme, dans un appartement tout petit, il pleuvait tout le temps, toute notre vie était à Buenos Aires, nous étions tristes ! Je savais que j’avais le niveau mais l’entraîneur me faisait croire que je ne l’avais pas. Ma femme, mes parents et mes amis m’ont finalement poussé à travailler encore plus dur. Sur tous les jours de repos, j’allais m’entraîner à buter, même quand il pleuvait fortement, donc souvent (rires), et je me rappelle que les employés du club dans les bureaux me regardaient en pensant que j’étais fou ! Mais je voulais m’assurer d’être au top physiquement au cas où une autre opportunité se présenterait… Et cela m’a servi en arrivant à Oyonnax.
Comment avez-vous atterri à Oyonnax, finalement ?
C’était le seul club qui voulait de moi ! Mon agent m’a proposé à Christophe (Urios) et je lui ai demandé : « mais comment tu as pu voir mon profil, je ne jouais jamais ! » alors il a ri et il avait surtout vu des bouts de matchs avec l’Argentine et l’équipe des Pampas, avant que j’aille aux Harlequins. J’avais eu quelques sélections avec les Pumas à l’époque, je jouais à l’ouverture devant Santiago Fernandez et Christophe avait dû se dire qu’il y avait quelque chose à faire avec mon profil. Et au final, j’ai signé à Oyonnax en même temps que Joe El Abd.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans l’Ain ?
J’ai tout de suite vu que c’était un club un peu plus amateur que les Quins. J’aimais cela et me sentir dans un environnement familial. J’ai pris la meilleure décision de ma vie en rejoignant Oyonnax.
Là-bas, vous allez débuter une relation fusionnelle avec Christophe Urios. Qu’est-ce qui vous a plu chez lui ?
Il m’a donné confiance dès le début. Je ne sais pas s’il a vu quelque chose quand il m’a vu à l’entraînement, mais d’entrée il m’a donné le numéro 10. Tout est parti de là, notre relation a bien débuté et s’est développée au fil des mois. J’ai joué quasiment tous les matchs, on a été champions de Pro D2 alors qu’on visait juste une qualification en phase finale, c’était incroyable. On a fait des saisons fantastiques en se maintenant en Top 14 et on a même été en barrage en 2014 à Toulouse. En fait, je savais que je pouvais compter sur Christophe et inversement. On parle le même rugby. Il est encore un coach qui reste un peu à l’ancienne, avec des méthodes un peu différentes des autres. Cela m’a plu, j’étais content d’être dans cet environnement et les Olympiades m’ont beaucoup aidé.
Ces fameuses épreuves de cohésion durant l’été…
Exactement. Je parlais peu, je ne connaissais personne, mais ces épreuves m’ont transformé. À l’arrivée j’en ai fait neuf entre Oyonnax, Castres et Clermont, c’est beaucoup (rires) ! Il y en a notamment une où j’avais dû me déguiser en cochon pour gagner, mais cela n’avait pas été suffisant. En 2024, à l’ASM, mon équipe a gagné mais je pense que Christophe voulait me laisser la victoire pour avoir la paix !
Il dit de vous que vous étiez le « chef de bande des sans-grades » d’Oyonnax. Êtes-vous d’accord ?
Je ne sais pas, mais c’est vrai que mon tempérament est d’être toujours le meilleur. Je vais tout faire pour gagner, même quand je joue aux fléchettes ! Je suis insupportable quand je perds… et pour les autres quand je gagne (rires). Alors, est-ce que j’étais le chef de bande d’Oyonnax ? Il y avait aussi beaucoup de joueurs avec un tel tempérament !
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Je n’aurais pas signé si Castres était descendu en Pro D2 !
Après trois ans dans l’Ain, en quoi était-ce une évidence de rejoindre votre entraîneur à Castres ?
J’étais très content avec Oyonnax, je ne voulais pas trop regarder ailleurs, on sortait d’une sixième place, il y avait une bonne équipe… Mais quand j’ai appris que Christophe signait à Castres, je savais que sans le même entraîneur ni le même staff, les choses allaient changer à Oyonnax. Il m’a appelé pour que je le rejoigne, comme d’autres joueurs d’ailleurs, et je me posais la question car j’étais sur la pente ascendante de ma carrière, il fallait que j’en profite. J’étais certain que je serai bien là-bas, par contre je n’aurais pas signé si Castres était descendu en Pro D2 !
Comment avez-vous vécu cette fin de saison 2014-2015 où le CO a lutté jusqu’à la dernière journée pour se sauver ?
Quand on se parlait, avec Christophe, je lui disais : « ne me fais pas ça ! Je ne veux pas retourner en Pro D2 ! » et il comprenait parfaitement. Au final tout s’est bien terminé, mais je pense qu’il a eu un peu peur (rires). Même moi, je souffrais un peu parce que je ne savais pas de quoi mon avenir serait fait !
Dans le Tarn, vous formiez une charnière si haute en couleurs aux côtés de Rory Kockott que Christophe Urios avait besoin de vous réunir chaque trimestre, seuls, pour régler vos différends. Comment viviez-vous ces situations ?
(il coupe) À 6 heures du matin ! Il était fou pour ce genre de choses. Après, Rory et moi avons deux caractères très forts, on ne se connaissait pas trop et, à vrai dire, on ne s’aimait pas tellement au début. Il allait à gauche quand j’allais à droite etc. (rires). Et puis, avant que j’arrive, il était le buteur de l’équipe alors que quand il est revenu du Mondial 2015 j’avais pris la responsabilité du but. Je comprends que cela pouvait le blesser, d’autant que j’arrivais en même temps que l’entraîneur, j’avais un peu la position de « fayot » en fait ! Alors effectivement, tous les trois mois, Christophe nous réunissait tous les deux dans une salle d’hôtel pour régler nos différends. On disait « oui, oui » pour lui faire plaisir et vite s’en aller ! Mais au final, Rory est devenu un ami et on a fait de belles choses ensemble. Même si on a empêché Christophe de dormir plusieurs nuits (rires).
À Castres vous avez été au sommet, avec près de 1800 points marqués, un Brennus et une finale perdue. Quelle est l’anecdote la plus savoureuse que vous gardez de ces huit saisons avec le CO ?
Quand on était en salle de musculation, on tirait au panier de basket durant les temps de repos. Vincent Giacobbi, notre préparateur physique, était fou mais on lui disait qu’on pouvait faire ce qu’on voulait au moment du repos (rires). Petit à petit, c’est devenu une compétition, on organisait des « Coupes du monde » et « Ligues des champions » deux fois par semaine et on devait tous venir déguisés pour jouer au basket. Vous imaginez bien qu’avec les noms de l’effectif de l’époque, il y avait une compétition féroce et on était tous insupportables (rires). C’était génial. Et avec le recul, c’est exactement pour ce genre de moments que j’avais quitté l’Argentine pour venir en France. Il y avait une cohésion incroyable à Castres et on savait être sérieux dans les moments qui comptaient.
Justement, lors de la finale de Top 14 2022, vous vous êtes blessé dès la 7ème minute. Est-ce le plus grand regret de votre carrière ?
Totalement, pour deux raisons. Évidemment, j’ai manqué la finale et en plus on a perdu. Ensuite, Michael Cheika, sélectionneur de l’Argentine, m’avait dit que je serais le numéro 1 à l’ouverture avec les Pumas pour la tournée d’été cette année-là et que j’étais toujours en course pour jouer la Coupe du monde en France. Mais à cause de cette blessure, je n’ai pas joué de l’été et je n’étais plus assez en forme pour revenir pour le Rugby Championship, ni le Mondial l’année suivante. C’est dommage car j’avais tout donné lors de cette saison 2021-2022.
Christophe Urios est quant à lui parti à Bordeaux-Bègles en 2019. Avez-vous eu envie de le rejoindre une nouvelle fois ?
J’étais en fin de contrat, lui aussi, et il m’avait dit très tôt dans la saison qu’il ne continuerait pas au CO. Je me rappelle que j’étais allé le voir car je ne savais pas quoi faire, Castres m’avait fait une proposition mais j’hésitais. Et il m’a dit : « si tu as une bonne proposition, reste à Castres, je n’aimerais pas que tu te retrouves sans club à la fin de la saison ». Il avait raison car je l’aurais sûrement regretté toute ma vie si une telle situation s’était produite ! Par contre, je ne savais pas où il allait et quand il est finalement parti pour l’UBB c’était bizarre, mais ce n’était pas non plus la fin du monde. J’avais tous les copains ici, un très mon groupe etc.
Mon père a été mon exemple, et mon frère a été mon idole. Quand je l’ai perdu à l’âge de dix ans, lors d’un accident de voiture, c’était très dur, mais je pense toujours à lui. Quand je suis en difficulté sur la pelouse, je lui dis « j’ai besoin de toi pour lutter face à ses monstres » !
Vous vous êtes finalement retrouvés à Clermont grâce à une discussion à la sortie des vestiaires…
Exactement ! En février 2023, on jouait à Clermont avec le CO et juste après le match Christophe est venu me voir pour me proposer de rejoindre l’ASM. Je lui ai dit « pourquoi pas », mais les discussions se sont arrêtées là pendant trois mois. Je n’avais plus de nouvelles, mais entre-temps, d’autres clubs m’avaient sondé et quand il a appris cela, il m’a vite recontacté pour que je vienne à Clermont (rires).
Au-delà d’Urios, qu’est-ce qui vous plaisait à l’ASM ?
Déjà, je n’ai jamais eu l’intention de quitter Castres. La fin de l’aventure ne s’est pas bien passée, il s’est passé des choses que je n’ai pas aimées. Pas avec le président, mais plus avec l’entraîneur de l’époque. Je me sentais bien encore et je voulais continuer à jouer et quand Christophe m’a appelé, j’étais fier qu’à 37 ans, un club comme Clermont me fasse confiance. Mais par contre, je voulais être numéro 1 bien sûr ! Et 2 voire 3 si je n’étais pas bon, il n’y avait aucun problème. C’est un club que j’ai toujours adoré, d’autant que j’ai gagné pas mal de matchs ici en tant qu’adversaire (rires). Quand j’étais à Oyonnax, Clermont était le club phare du championnat pour moi, plus que Toulouse par exemple, même s’ils ont perdu des finales etc. Et puis, le fait de finir avec Christophe était une belle histoire.
Comment est-ce possible d’avoir une relation aussi fusionnelle avec un manager ?
Peut-être qu’il est amoureux de moi, mais moi non (rires). Plus sérieusement, c’est juste une question de confiance. On a évolué ensemble également, même si on s’est éloigné durant quatre ans. C’est un peu comme une relation entre meilleurs amis, il y a une confiance totale. Et quand il m’a fait venir à Clermont, il savait exactement ce que je pouvais apporter à l’équipe et inversement ! Je n’allais pas traverser le terrain, même si contre Montpellier, à la dernière journée, je l’ai fait (rires).
Durant toute votre carrière vous avez été loué pour votre hargne et l’engagement total que vous mettiez sur un terrain. Cela est-il dû, en partie, à la disparition de votre frère durant votre jeunesse ?
À chaque fois que je joue un match, je pense à lui en levant la tête. Il me donne une force incroyable. Car toute ma carrière j’ai entendu « comment tu peux jouer avec ton physique face à des monstres ? ». Je suis petit, pas musclé, mais j’ai tenu grâce à lui, dans la tête je pourrais rester sur un terrain jusqu’à 90 ans, parce que je l’ai au-dessus de ma tête. Et je pense aussi beaucoup à mon père, qui a 73 ans et travaille toujours comme un fou dans son entreprise d’emballages en Argentine. Quand j’étais jeune, il me répétait tout le temps d’être le meilleur, de s’améliorer encore et encore. Mon père a été mon exemple, et mon frère a été mon idole. Quand je l’ai perdu à l’âge de dix ans, lors d’un accident de voiture, c’était très dur, mais je pense toujours à lui. Quand je suis en difficulté sur la pelouse, je lui dis « j’ai besoin de toi pour lutter face à ses monstres » !
Finalement, quelle est votre plus grande fierté après ces treize années passées en France ?
D’avoir fait pleurer de joie les supporters de Castres, en 2018. Je voyais à la fois des enfants et des personnes âgés les larmes aux yeux parce qu’on avait soulevé le bouclier de Brennus devant eux. Cela représentait tout pour eux. Et d’avoir fait partie de cette équipe me rend extrêmement fier. C’était beau.
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