Top 14 – Le grand récit du multiplex de la 26ème et dernière journée du championnat

Entre espoirs brisés et exploits inespérés, le rugby français a livré samedi soir un final à couper le souffle et dont Clermont fut l’un des plus beaux interprètes. On n’en a pas loupé une miette.

Ce n’était pas un match, mais plusieurs. Un entrelacs de duels et de destins. Un maelstrom de province et de capitale, de campagne et de béton, de clubs ployant sous l’histoire ou frémissant sous l’ardeur neuve d’une première conquête. On avait nommé ça le « multiplex », ce mot moderne, abominable, qui prétend contenir la simultanéité du drame et n’offre bien souvent qu’une indigestion d’émotions. Et pourtant, ce soir-là, il s’est passé quelque chose. Une vibration dans l’air. Une gravité qui flottait d’un écran à l’autre, d’un terrain au suivant. C’était un de ces soirs où le ciel hésite entre le printemps et l’été, où le peuple se presse autour d’une chose qui le dépasse, une chose antique et sauvage. Moi ? Je ne savais pas lequel regarder. Alors, j’ai tout regardé. Et j’ai vu la vie dans ce foutoir. Du vrai. Du noble. Du sale aussi, parfois. Des mecs qui se tapent dans la courge parce qu’ils aiment ça, parce qu’ils n’ont finalement rien d’autre, parce que ce sport est leur guerre, leur prière, leur dernier recours contre la médiocrité du monde.

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À Perpignan, Paris, Montpellier, Pau ou Bayonne, il n’y eut pas de flonflons, de beaux discours ou de « novlangue managériale », conception contemporaine où le sourire Linkedin enrobe généralement le néant dans du sucre. Il y eut en revanche de la ripaille et de la gouaille, des fadas torse nu en tribunes, des gros tambours dans les virages et partout, cette odeur particulière, reconnaissable entre mille et où se mêlent vapeurs de houblon et merguez trop cuite. Le « multiplex » , je l’ai regardé comme on regarde un thriller, à la limite du collapsus nerveux, une main sur la télécommande, l’autre serrée autour d’un verre de scotch, le cœur battant comme si j’étais personnellement impliqué.

Le fracas de Dauger, la magie Urios

Sur Canal, la fête a donc commencé par cette petite musique. Quelques notes légères et presque enfantines… « ding ding ding » ! Un essai dans l’Hérault, un autre à Bayonne, encore un à Bordeaux. Tour à tour, elle devenait ritournelle de transe, sirène du chaos, comme une voix céleste martelant sans cesse : « Ici, maintenant, quelque chose d’irréversible est en train de se jouer ». À Perpignan, où la « sangre » catalane se mêle à la rugosité des vents marins, le peuple d’Aimé-Giral s’était massé comme aux portes d’un siège. Face à eux, qui ? Toulouse, tiens ! Les seigneurs rouge et noir, les anges de la mort, toujours un plan B, toujours un international sur le banc. Là-bas, les Catalans les regardaient comme on regarde le croquemitaine et pourtant ils y allaient, les fous, ils fonçaient. Ce n’était pas du rugby, c’était une procession de désespérés, une guerre de tranchées avec la tramontane en pleine gueule, un de ces trucs qu’on raconte encore dans les bodegas à 3 heures du matin, entre deux Ricard tièdes.

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Dans ce multiplex incandescent, Paris vibrait aussi d’une tension dramatique, souterraine. Le Stade français affrontait Castres comme un prince déchu croise un barbare venu prendre le trône. En plateau, Mathieu Blin, entraîneur de la mêlée rose, commentait et saignait en silence. Ce n’est pas un micro-cravate qu’il portait, c’était une muselière. Son club jouait sa survie et lui devait rester neutre, élégant et ne pas maudire Zack Henry, buteur au pied gauche qui flageole, meneur de jeu d’un club qui, tout au long de la saison, fut incapable de tenir sa ligne droite. Plus au sud, l’Aviron touchait quant à lui au but dans un fracas de fin du monde. C’est qu’en bord de Nive, l’air est Autrichien mais l’âme basque, comme si Mozart s’était finalement beurré au Patxaran. Je me laissais prendre, trimballé malgré moi par la tempête de Jean-Dauger et la magie de Luke Tagi : 145 kg de force brute et pourtant, quand le pilar fidjien touche le ballon, il surgit une grâce inattendue, presque bouleversante. Les yeux rivés à Bayonne, j’imaginais même le premier quart de finale de l’histoire contemporaine du club basque. Ce ne serait pas un quart, d’ailleurs. Ce serait une messe païenne, un délire tribal. Qui peut tenir là-dedans, nom de Dieu ? Personne. Ou alors des types assez ivres pour ne pas comprendre qu’ils vont brûler.

Luke Tagi, pilier droit de Bayonne. Icon Sport – Hugo Pfeiffer

Et Christophe Urios, après tout, est bien capable de faire croire à ses bougnats qu’ils sont immortels. Lui, c’est l’éloquence rugueuse, la chair du rugby parlée, le verbe haut comme les remparts de Carcassonne. Il débarque à Clermont et voilà que l’ASM, longtemps somnolente, retrouve un souffle, une violence presque baroque. En Auvergne, il a réveillé quelque chose d’oublié, un éclat d’identité et, après avoir fracassé le MHR à la régulière, qualifié un quatrième club en phase finale, après Oyonnax, Castres et Bordeaux-Bègles. En quelques mois, l’Attila de l’Aude a ainsi su persuader, par l’entremise de leviers qu’il maîtrise pour les avoir déjà utilisés maintes fois ailleurs, des soudards à la couenne dure mais au CV poussiéreux qu’ils se battaient pour quelque chose qui les dépasse. Et bizarrement, ça a marché.

Christophe Urios, manager de Clermont. Icon Sport – Alexandre Dimou

Avais-je naguère pensé que « Furios » et sa grande gueule étaient incompatibles avec le quotidien feutré de l’ASMCA, noble famille à la pudeur d’une vieille dame ? Oui. Et m’étais-je lamentablement vautré ? D’évidence et ce Clermont qui gronde, qui frappe et qui cogne, guidé par un quadra argentin (Benjamin Urdapilleta) jouant pour tous ceux qu’on croit trop vieux, trop loin ou trop largués, régale et étonne. À Montpellier, les Jaunards l’ont fait. Je ne sais pas comment. Peut-être une prière. Peut-être un pacte avec un vieux démon de Chamalières. Mais Clermont est en phase finale et c’est une première, depuis quatre ans.

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Teddy Thomas : « Ce groupe n’existera plus… »

Bordeaux, le grand théâtre de Chaban. Le champion d’Europe contre Vannes, ce promu breton, anachronique, si romantique. Ils savaient déjà, les Vannetais. Mais ils jouaient. Pour eux, pour tous ceux qui les avaient suivis. Pour l’honneur, peut-être. Ou pour saluer ceux qui s’en vont : Thomas Moukoro, pilar et prolifique marqueur d’essais ; Anton Bresler, son mulet, son nez de travers et sa tronche de porte-flingues dans un film de Tarentino. Samedi soir, l’UBB n’avait pourtant pas le droit de faire autre chose que rouler dessus comme un Hummer sur une trottinette. Ce qu’elle fit d’ailleurs dignement…

Anton Bresler, deuxième ligne de Vannes. Icon Sport

Pendant ce temps, à Lyon, théâtre vide de tragédie, le Lou recevait le Racing pour une bagatelle de printemps. Un match à onze essais où l’absence d’enjeu révélait le jeu nu, dépouillé de tension, presque contemplatif. Un gala très Super Rugby en somme et à Gerland, les gestes devenaient donc chorégraphiques, comme des vers libres. Un rugby pour le plaisir, une élégie sans urgence. Car il faut parfois des zones neutres pour révéler la violence des autres terres de combat. Et Lyon, en ce soir de juin, était en quelque sorte ce miroir-là… C’est que les Rochelais, eux, n’avaient rien vu venir de la gifle qu’on lui infligea en Béarn. C’est souvent comme ça, non ? On croit que les choses vont continuer, parce qu’elles ont toujours continué. La Rochelle, sept saisons de phases finales, un double sacre européen et puis, un soir humide de printemps, tout se casse la gueule. Teddy Thomas, regard perdu, lâche cette phrase écrite pour un épilogue : « Ce groupe n’existera plus et c’est dommage. » Soudain, ce n’est plus une défaite, c’est une rupture. Parce que oui, il y en aura, du ciment à couler, des poutres à redresser, en Charente-Maritime. Une fin de cycle, tu parles, c’est un monde qui s’écroule, un vestiaire qui se vide.

Teddy Thomas ne sera plus au Stade rochelais l’an prochain. Icon Sport

Au final ? Des larmes, partout. De joie, de dégoût, de soulagement. Du sport, vraiment ? Moi j’appelle ça du roman, du tragique, de la vie brute. C’est même étrange ce que le rugby peut faire un samedi soir. Ce n’est pas tant le jeu qui compte, mais tout ce qu’il réveille : des villes entières, des accents, des peurs anciennes. Des choses qu’on croyait perdues et qui, pendant quatre-vingts minutes, reprennent forme, dans les cris comme les silences, les hourras comme les pleurs…

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https://www.rugbyrama.fr/2025/06/08/top-14-le-grand-recit-du-multiplex-de-la-26eme-et-derniere-journee-du-championnat-12748691.php

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