Auteures d’un sans-faute jusqu’alors, les bleues ont gagné le droit de disputer une nouvelle finale contre l’Angleterre dans un stade de Twickenham où l’on annonce un record d’affluence. Le défi est donc immense pour les Tricolores, qui restent sur quatorze défaites consécutives contre les red roses…
Vous connaissez le mythe de Sisyphe ? Dans la mythologie grecque, ce pauvre bougre (qui fonda au passage la cité de Corinthe) reçut le plus terrible des châtiments : pour avoir osé s’être joué des dieux, il fut condamné à faire rouler éternellement jusqu’en haut d’une colline du Tartare un rocher qui en redescendait chaque fois, avant de parvenir au sommet. Mais pourquoi évoquer ici pareille punition divine ? Parce qu’on a le sentiment que depuis 2018 – date de la dernière victoire française dans le Tournoi – les 6 Nations des Bleues ressemblent à ce supplice. En règle générale, les Tricolores s’imposent sans encombres lors des quatre premières journées du Tournoi et gravissent sans peine la colline. Sauf qu’au moment d’arriver au sommet pour défier les Anglaises, ces dernières les renvoient violemment en bas de la pente, et à leurs chères études par la même occasion.
Soyons clairs : les Red Roses entraînées par l’ancien sélectionneur des All Blacks John Mitchell sont bien LA bête noire des Françaises. Le 7 septembre dernier, lors d’un match de préparation du WXV, les coéquipières de Manae Feleu ont encaissé une quatorzième défaite de suite contre elles. Et cette année encore, dans le Tournoi des 6 nations qui s’achève, les Red Roses sont favorites.
Si les Bleues et leurs éternelles rivales présentent un bilan comptable quasi similaire (les Anglaises sont premières avec 20 points, les Bleues en comptent 19), il faut reconnaître que leurs quatre victoires n’ont pas la même ampleur : offensivement, les Anglaises ont inscrit 213 points et 33 essais en quatre journées. Côté tricolore, on est à 141 points et 18 essais. En défense aussi, les filles de John Mitchell sont un cran au-dessus, avec seulement 29 points et cinq essais encaissés, pour 63 points et dix essais encaissés pour le duo Mignot-Ortiz. La seule fois où les Anglaises ont paru en difficulté, c’était en première mi-temps face à l’Irlande, où elles ont regagné les vestiaires avec deux petits points d’avance (5-7). Sauf que, derrière, leur réaction fut terrible, avec une correction (5-49) à la clé. Si elles s’imposaient dans leur temple de Twickenham, les Anglaises remporteraient donc leur septième sacre consécutif et battraient leur record de six titres établi entre 2006 et 2012. Un dernier chiffre, pour compléter le bilan ? Depuis la Coupe du monde 2022 qu’elles ont perdue en finale contre les Néo-Zélandaises, les Anglaises restent sur 24 victoires en… 24 matchs.
Contenus de la page
L’Angleterre a muté
Comment expliquer une telle hégémonie ? D’abord, par leur championnat domestique, plus resserré et plus compétitif que le nôtre, limité à neuf clubs. Cinq voire six d’entre eux (si l’on inclut Loughborough, qui reste sur trois victoires de suite) peuvent se regarder dans les yeux quand seulement quatre paraissent en retrait. De notre côté, l’Élite 1 vient seulement de repasser à dix clubs après avoir changé de formule comme de chemise, passant de 16 à 14 puis à 12 clubs au cours des dernières saisons… Que de temps perdu ! Aujourd’hui, tous les entraîneurs s’accordent à dire que le championnat a gagné en compétitivité, ce qui est vrai. Sauf que quatre clubs se démarquent toujours : Bordeaux, Blagnac, Romagnat et Toulouse, quatrième, qui compte 15 points d’avance sur les Amazones de Grenoble. En clair, les quatre qualifiés sont déjà connus à deux journées de la fin.
Au-delà de ce championnat plus compétitif, il faut aussi reconnaître que la sélection nationale anglaise a progressé. Autrefois limitées à un rugby monolithique et uniquement basé sur les mauls après touche, les Red Roses ont, sous l’égide de John Mitchell, grandement étoffé leur jeu. Aujourd’hui, les Anglaises produisent des mouvements d’envergure avec de la profondeur, de la vitesse, de multiples options pour la porteuse de balle et surtout de la qualité de passes.
Aux armes, citoyennes !
Le défi qui se présente aux Bleues est donc immense. Mais les protégées de Gaëlle Mignot et David Ortiz ont pour elles plusieurs atouts : citons pêle-mêle la surpuissante Madoussou Fall-Raclot qui n’a que peu d’équivalents dans le monde, la demie de mêlée Pauline Bourdon-Sansus qui est certainement l’une des meilleures numéros 9 du circuit, la talonneuse la plus pénible et la plus combattante de France en la personne de Manon Bigot, les redoutables gratteuses que sont les sœurs Feleu (4 pour Teani et 3 pour Manae dans le Tournoi), une paire de centres Vernier-Ménager parfaitement complémentaire, deux ailières supersoniques « made in 7 » avec Kelly Arbey et Joanna Grisez, ainsi que la meilleure réalisatrice du Tournoi avec Morgane Bourgeois, qui a déjà inscrit 56 points. Bref, comme nous le confiait il y a quelques semaines le soldat Bigot : « Bien sûr que cette suprématie nous agace. À nous de leur montrer qu’elle va bientôt s’arrêter. » Amen. Et allez les Bleues !
.
