Meurtre de Federico Aramburu – “La douleur emporte tout, mais j’essaye d’être digne” : Trois ans après le drame, sa femme Maria témoigne

Le 19 mars 2022, Federico Martin Aramburú était assassiné en plein Paris. Mardi matin, à la veille du triste anniversaire, sa femme Maria a reçu Midi Olympique chez elle. Entre sourires et larmes, elle fut d’une dignité remarquable, a raconté pendant deux heures comment elle tentait d’avancer, au quotidien, avec ses trois enfants désormais sans père. Elle n’a éludé aucun thème. Elle a aussi fait part de ses attentes au sujet d’un procès qui n’a toujours pas eu lieu, trois ans après les faits.

Maria, comment vous portez-vous, 3 ans plus tard ?

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Avec les trois enfants et le petit chien que nous venons de prendre, c’est une maison vivante, avec une certaine harmonie entre l’école, les vacances, les voyages en Argentine. Les enfants vivent leur année selon quand nous partons là-bas. Écoutez, ça va… (elle marque une pause) Si on rentre dans le détail, je peux parler de chaque enfant différemment, selon comment ils vivent la douleur. Mon défi, aujourd’hui, c’est que la douleur soit vécue et travaillée, mais qu’elle ne devienne pas une souffrance. Selon l’âge des enfants, c’est difficile, pour moi, de les accompagner, de les aider et de savoir qu’ils souffrent.

Vous évoquez les voyages en Argentine. À quelle fréquence vous rendez-vous là-bas ?

Une fois par an. C’est ce qu’on faisait, avec Fede, pendant les grandes vacances. Lors du Covid, nous n’avons pas pu partir. Ça a eu une conséquence, au niveau linguistique, pour les enfants. L’an dernier, j’ai dû rester en France pendant les vacances d’été, car je travaillais pendant les Jeux olympiques. Justina (la fille aînée, N.D.L.R.) a pris l’avion toute seule pour voir ses grands-parents. Se rendre en Argentine, c’est un réel investissement. On a pensé à se rendre dans d’autres endroits, mais c’est un besoin vital, pour nous, de rentrer en Argentine. Mes frères sont en Europe, mes parents aussi, mais même sans ça, j’ai ce besoin de rentrer. C’est une obligation de passer un mois de vacances là-bas pour se ressourcer. Ces trois dernières années, j’ai ressenti que les enfants avaient absolument besoin de passer du temps avec la famille de Fede, les cousins, oncles ou tantes.

Que faisiez-vous pendant les Jeux olympiques ?

J’ai travaillé avec une agence qui s’occupe de l’hébergement des journalistes en déplacement. Ils voulaient des appartements pour ne pas rester à l’hôtel. On a fait la même chose pour le mondial de rugby, l’Euro de football en Allemagne. Pendant la Coupe du monde de rugby, je suis parti à La Baule, où résidait l’équipe d’Argentine et nous avons loué pas mal d’appartements. Quand ils avaient besoin d’aide pour monter un studio de télé afin de faire un direct, je les aidais. C’était très intéressant. J’ai élargi l’objet de la société de vin montée par Fede à l’époque (Vin Illogique, N.D.L.R.) pour faire d’autres choses, des prestations de services, de la conciergerie…

Maria Aramburu au centre, évoque la mémoire de Federico Aramburu aux côtés du père et de la mère de l’ancien international argentin. Maria Aramburu

À quoi ressemble votre quotidien ?

À la mort de Fede, ses parents et les miens sont tout de suite arrivés ici. Depuis, j’étais toujours accompagnée à la maison, soit par mes beaux-parents, soit par mes parents. Au début, c’était nécessaire. Presque vital. Pour les enfants aussi. À la fin, j’ai eu besoin de retrouver ma place en tant que parent à la maison pour qu’il y ait une voix unique, d’autant que les filles rentrent en pleine adolescence. Lorsque mes parents étaient là, j’avais beaucoup de déplacements à faire. Inconsciemment ou consciemment, j’avais besoin de ça : sortir de la maison pour me vider la tête. Sentir que je travaillais m’a beaucoup aidée. À présent, nous sommes dans un moment particulier. Je travaille à la maison, sans horaires fixes à respecter. Je me permets une certaine flexibilité pour que les enfants voient que je suis présente. De toute façon, je ne veux pas être trop occupée, car j’ai besoin d’être là pour eux. Après les JO, j’ai décidé d’arrêter mes activités, j’ai cherché du travail plutôt localement.

Ces derniers mois, on vous a vue plusieurs fois dans les tribunes d’Aguiléra. Comment avez-vous appréhendé ce retour au stade ?

En tant que famille, nous avions une relation étroite avec le club. Fede a toujours eu un grand amour pour le club. Par rapport à ses obligations, quand il était président des Socios, nous étions beaucoup plus rapprochés. Ensuite, même lorsque nous n’allions pas au stade, on suivait la rencontre sur le téléphone, j’ai toujours regardé le classement. En Argentine, toutes les femmes suivent ça avec le cœur et j’ai toujours eu ce rapport avec le BO. Fede est passé par différents clubs, mais l’amour qu’on a eu pour le BO a toujours été plus fort. Après sa disparition, nous ne sommes pas allés au match, parce que, déjà, c’était difficile de sortir de la maison. Naturellement, les enfants ont demandé à y repartir. Les filles, quand elles sont au stade, se baladent dans les tribunes, vont voir leurs copains. Peut-être qu’elles ne regardent pas le match, mais elles sont là. Santiago (leur petit frère, N.D.L.R.) a commencé le rugby cette année. Il est à fond. Il encourage, il crie, il chante. Il se permet de dire des gros mots. Aller au stade, c’est toute une sortie. On mange là-bas, on profite… Le fait que le visage de Fede soit peint sur la tribune, pour les enfants, ça amène un sentiment d’appartenance beaucoup plus fort. Quand Santiago passe devant la fresque, il crie à tout le monde “regardez, c’est mon papa !” Il y a une certaine fierté. D’ailleurs, il faut que je vous raconte quelque chose. Le mois dernier, nous étions en Argentine. Sur la route, il y a un grand bâtiment avec une fresque représentant la tête de Maradona. Santi, en passant devant, m’a demandé si c’était son papa. Je lui ai dit que non. Fede, c’était un type normal. Il ne faut pas que les enfants le prennent comme une star, une idole.

Je n’ai pas peur qu’on oublie Fede, car de toute façon, je ne pense pas que ça arrive.

Comment évoquez-vous sa disparition avec les enfants ?

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Santiago était trop petit au moment des faits (2 ans, N.D.L.R.). Il parlait à peine, mais il sentait les choses. À l’époque, il était fou des dinosaures et la seule façon qu’il comprenne était de lui dire qu’un dinosaure avait mangé son papa. Aujourd’hui, il a cinq ans. Il me demande de plus en plus ce qu’il s’est passé. Pour l’instant, je n’ose pas lui raconter la vérité. Je n’aimerais pas que ça développe, en lui, de la peur ou un sentiment de vengeance. Après le passage par l’Argentine, où il a vu le parrain de Fede, je pense qu’il a aussi posé des questions. Il est revenu avec certaines réponses. Il a dû parler avec sa grand-mère. Chacun lui répond comme il peut. On ne peut pas raconter ce qu’il s’est passé à un enfant, mais aujourd’hui, je lui dis que quelqu’un a fait du mal à son papa. Je n’ose pas lui dire comment. Je n’aime pas les armes. Des fois, il veut s’acheter un pistolet, je refuse. Il doit comprendre… Quand il me demande si quelqu’un lui a fait mal avec une arme, je lui réponds qu’il est encore trop petit pour parler de ça, mais qu’un jour, je lui raconterai…

Vous nous disiez, un peu plus tôt, qu’il avait donc commencé le rugby…

Oui, à Biarritz. Il se régale. Quand j’ai décidé de le mettre au rugby, j’en ai parlé avec Thomas Lievremont. De suite, “Lulu” (Laurent, N.D.L.R.) Mazas m’a appelée et ce dernier m’a dit qu’il allait donc revenir au club, pour l’entraîner, avec Hugo, son fils, qui est aussi éducateur. Thomas (Lièvremont), s’il peut, est là tous les samedis matin.

Les filles sont, à présent, plus grandes. Comment vont-elles ?

Elles vont bien, mais ne parlent pas trop. Il y a deux façons différentes de vivre ça. On parle de Fede et des anecdotes avec la famille, les amis. Après, on n’a jamais parlé de ce qu’il s’est passé. Elles le savent, mais elles ne posent pas de questions. Elles savent qu’on attend un procès. C’est dans un coin. Je leur ai proposé de l’aide, mais pour l’instant, elles ne veulent pas trop parler. Ce sont des filles souriantes, qui vont à l’école, qui travaillent bien. Elles ont de bonnes relations, dorment et mangent bien. Je vois que tout se passe bien. Je suis très attentive à ça. Je pense que la famille, les amis et l’entourage font qu’elles traversent ce moment d’une façon saine.

À quel point êtes-vous entourés aujourd’hui ?

Quand Fede était avec nous, cette maison a toujours été un centre d’accueil. On recevait les Argentins qui arrivaient, les amis des amis. Fede, c’était un phare, un ambassadeur pour eux. Pendant un an et demi après sa disparition, c’était dur de recréer la même ambiance, car nous n’étions pas bien. La Coupe du monde de football (en 2022, N.D.L.R.) a relancé la maison. Il y avait toujours du monde. J’ai vu la tête des enfants, qui aiment beaucoup la fête. […] Bon, il faut s’organiser, car je ne peux pas avoir toujours du monde à la maison non plus. Après la mort de Fede, j’ai dû doser. C’était trop. Tout le monde connaissait le code du portail, les amis et les moins amis. J’avais toujours du monde devant la porte. Aujourd’hui, l’entourage comprend la famille argentine, les très proches comme Thomas (Lièvremont), les Mazas, Roger et Maider Aguerre… C’est la famille basque. On passe des anniversaires ou les fêtes ensemble. Ce n’est pas juste un mot. On vit comme si on faisait partie de la même famille.

Où avez-vous regardé la finale de la Coupe du monde de football ?

Nous sommes partis la voir au Qatar. J’avais dit à Fede que je rêvais d’aller voir cette Coupe du monde. Messi devait être champion du monde et je ne pensais qu’à ça. Dès le début du Mondial, j’ai demandé à Anibal Fanuele, un de nos amis, de m’accompagner. Il ne pouvait pas, pour des raisons de calendrier, mais on s’est promis qu’on irait au Qatar pour la finale, avec ou sans billets. Le lendemain de la demi-finale, on était avec Anibal, à 9 heures, à la maison. La femme de Manuel Carizza est venue avec nous. Manuel Carizza, qui était déjà sur place, nous a trouvé des packages. Les billets étaient hors de prix, mais on avait mis de l’argent de côté, avec Fede, pour ça. Je suis partie avec les filles. C’était magnifique.

Poursuivez…

Deux jours avant notre départ, j’ai eu l’appel du secrétaire du président Macron, qui voulait nous inviter à partir, avec lui, dans l’avion présidentiel pour voir le match dans les loges. J’étais hyper touchée, mais le président Macron ne s’est jamais exprimé (sur la disparition d’Aramburu, N.D.L.R.). Même s’il ne s’exprime pas publiquement, il aurait pu le faire en privé. J’étais touchée, mais je ne savais pas comment faire. D’un côté, je sentais que je ne pouvais pas refuser l’invitation présidentielle, mais tout a eu lieu de manière très informelle. Je ne me sentais pas trop à l’aise, d’autant que j’avais acheté, par mes moyens, le package pour aller voir le match avec les enfants. Je ne savais pas quoi faire. J’en ai parlé aux filles pour leur dire qu’on irait voir le match dans la loge du président.

Et ?

Les filles se sont mises à pleurer, car elles ne pourraient pas célébrer sur les buts de l’Argentine. J’avais ma réponse. Je faisais ça pour les enfants. Nous avons décliné l’invitation du président. Je lui ai dit que s’il voulait me recevoir, on pourrait discuter avant la rencontre, au Qatar. Le match, on voulait le voir dans la tribune. On était avec les Français, c’était dur, mais il y avait un respect énorme. Je ne sais pas si ça se serait produit de l’autre côté. C’était magnifique.

Avez-vous vu le président Macron, au Qatar ?

Non. Jamais. En revanche, nous avons été reçus par Anne Hidalgo pour la plaque commémorative (en 2023, N.D.L.R.). Pierre Rabadan (adjoint à la mairie de Paris, N.D.L.R.) a été le premier à dénoncer les faits. Il a beaucoup travaillé, nous a accompagnés.

On a vu le président prendre la parole pour d’autres faits. Humainement, je me suis sentie déçue

Avez-vous pensé à repartir vivre en Argentine ?

Non, je n’ai jamais senti ce besoin de partir. Les enfants sont nés ici, ils ont toute leur vie ici. Le traumatisme de la mort de Fede a déjà assez bousculé leur quotidien. Je compte sur le procès pour fermer une étape. Je suis arrivée ici à l’âge de 19 ans. Toute ma vie de famille et professionnelle est ici, en France. Tant qu’on peut garder les vacances, une fois par an, en Argentine, c’est bien.

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Le mois dernier, vous êtes partis avec l’équipe du BO, championne de France en 2005, en Argentine. C’était en hommage à Federico. Comment avez-vous vécu ce moment ?

C’était assez fort, mais magnifique. Cela faisait un moment qu’Imanol Harinordoquy était à la tête de ce projet. On l’attendait avec impatience. L’année a été particulièrement dure. Je n’ai pas un grand héritage, je dois travailler pour pouvoir vivre. C’est une chose que je n’avais jamais ressentie, car le compromis, avec Fede, c’était qu’il travaillait et je gardais la maison. Depuis sa mort, si je ne travaille pas, on n’y arrive pas. Les voisins, les amis nous ont aidés sur le plan économique. […] Fede faisait énormément de choses, possédait beaucoup de sociétés, du patrimoine qu’il fallait gérer. À la fin des JO, je me suis mise là-dessus et je suis donc arrivée, au mois de février, en étant épuisée. Ce départ en Argentine allait nous faire du bien à tous. Tout était déjà organisé. Je n’étais là qu’en tant qu’invitée. Nous sommes partis dans le même avion que les joueurs. C’était magnifique. Santiago vit avec trois femmes au quotidien. Il voulait être, comme il disait, “avec les mecs”. En arrivant à l’aéroport de Saint-Sébastien, il était comme un fou avec Manucho (Carizza), David (Couzinet). Il s’est jeté sur eux. (Elle sourit) Je ne peux que sourire, quand je repense à ça.

Qu’est-ce qui vous a le plus touché pendant ce voyage ? On a appris que le Sud-Africain Ockert Booyse, qui n’a passé que deux saisons au BO, avait fait le déplacement…

Ockert a rejoint le groupe à Madrid. J’ai eu du mal à le reconnaître. Lorsque Jean-Louis Berho (l’ancien speaker du BO) annonçait son nom pendant la composition d’équipe, il prenait une intonation particulière : “Ockert Booooyse”. J’ai toujours gardé ce souvenir, alors que je ne le connaissais pas à l’époque. Quand j’ai vu qu’il était là, j’étais touchée, émue, vraiment. Et puis, il y avait aussi Patrice Lagisquet. J’étais touchée qu’il soit là. Lui aussi, d’ailleurs. Au départ, il était en retrait. Pour changer de terminal, à l’aéroport, Patrice prenait un autre wagon. C’était plus fort que moi, je suis allée le voir pour lui demander pourquoi il était aussi loin. Il m’a dit que c’était difficile, pour lui, encore. Il lui fallait du temps. Il était hyper touché de nous voir en Argentine. Mais tout était tellement touchant. Vous savez, je n’arrive pas à m’habituer que le visage de Fede soit peint sur le mur des halles de Biarritz. Je vois ça, toujours, avec le même émerveillement. Tout est magnifique. Je voulais que les garçons aiment notre pays, qu’ils soient bien accueillis. Je suis content que tout se soit bien passé.

Maria Aramburu et les joueurs du Biarritz olympique, lors d’un hommage rendu à son mari, Federico, en juillet 2023. Midi Olympique – Pablo ORDAS

Redoutez-vous la date du 19 mars, ou les nombreux messages que vous recevez à ce triste anniversaire vous font-ils du bien ?

Chaque année, c’est différent. Nous sommes rentrés la semaine dernière d’Argentine, où nous avons passé un mois. Hier, j’étais avec mon psychologue. Je n’étais pas bien. Je me suis rappelé que c’était la semaine du 19 mars. Le corps ressent quelque chose. Jusqu’à hier soir, je n’avais pas reçu trop de messages. Là, ça commence. On me demande ce qu’on fait mercredi. “On va aux halles, on boit un verre ?” Tout s’active. C’est pesant, mais c’est normal. Je le prends comme ça. C’est une date à passer. Nous vivons l’absence de Fede toute l’année, tous les jours. La semaine de son anniversaire et celle de sa disparition sont celles où tout le monde a une pensée. […] Il ne peut pas y avoir la même intensité tous les jours. La vie reprend. Je n’ai pas peur qu’on oublie Fede, car de toute façon, je ne pense pas que ça arrive. Après, c’est vrai que le procès qui n’arrive pas, ça alimente une espèce d’attente.

Irez-vous boire un verre mercredi, aux halles de Biarritz, comme vos amis vous l’ont proposé ?

On verra. J’aimerais bien. Lundi soir, les Argentins m’ont dit qu’on irait boire un petit Fernet au Rendez-vous des Halles. C’est ce que nous avions fait l’an dernier. Je pense qu’on y passera.

Quand tu prémédites d’aller tuer quelqu’un, c’est un assassinat

Qu’attendez-vous du procès, qui n’a toujours pas eu lieu, trois ans après les faits ?

On se fait le film en fonction des gestes, de la personnalité qu’on connaissait de Fede. On se crée sa propre scène, mais je ne voulais pas trop rentrer dans les détails précis, car ça me fait du mal. Avec le temps, tu apprends plus de choses, par rapport aux instances de l’instruction et la défense des accusés. Ça génère de plus en plus d’énervement à l’intérieur. Je n’ai jamais consacré de temps, des pensées ou de l’énergie aux accusés. Pour moi, ils n’existent pas. On approche de la date. Mon avocat voudrait que je regarde les vidéos, que je sois plus imprégnée de tout ce qu’il se passera pendant les deux semaines d’audience. Il m’a dit que c’était mieux, pour moi et pour la famille, qu’on ait déjà tout vu, qu’on ne le découvre pas là-bas, au procès. J’ai toujours fait confiance aux avocats. Au total, ils sont cinq à nous accompagner. J’ai aussi la sensation d’une justice divine, d’un karma, vous l’appelez comme vous voulez. Quelque chose qui fera le nécessaire pour que ce soit juste. Je suis sereine à l’approche du procès. Je sais qu’on est entre de bonnes mains. J’attends que ce soit exemplaire. Des choses comme ça ne peuvent pas arriver à notre Fede…

Vous aurez un procès aux assises pour assassinat. C’est ce que vous vouliez…

Ce n’est pas une affaire qui concerne des violences nocturnes à la sortie d’un bar. Ça aurait pu l’être, si ça s’était arrêté à un certain moment. Il y a eu une préméditation et une organisation pour que ça se passe ainsi. Quand tu prémédites d’aller tuer quelqu’un, c’est un assassinat. Je suis soulagée d’entendre ce mot, même si c’est dur pour nous, car c’est ce qu’il s’est passé. Tous les actes montrent la violence et la détermination à tuer, depuis le début. Les actes de Fede et Shaun, depuis le début, montraient que pour eux, c’était fini. “Allez, on doit travailler demain”. Ils rigolaient, même, en partant. Ils n’ont pas eu d’expression ou de comportement différents de ce qu’ils sont normalement. C’est de la folie que quelqu’un tue, en plein cœur de Paris, sans aucun problème, avec une sensation de supériorité. Je veux qu’ils soient jugés pour ça. Que ça serve, pour que ça ne se reproduise plus.

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Par quels sentiments êtes-vous animée aujourd’hui ? De la colère, de l’incompréhension ?

Ça dépend… (elle marque une pause) Au début, je me suis demandé pourquoi. Pourquoi nous ? Pourquoi Fede ? Je ne souhaite ça à personne. Ça nous est arrivé, à nous, à Fede… Je ne vis pas ça avec énervement. La douleur emporte tout, on vit ça en douleur, c’est elle qui parle, mais j’essaye d’être le plus digne possible, avec la responsabilité qu’à côté de moi, il y a trois enfants. Je ne veux pas que, par mes sensations, ils aient des émotions qui ne soient pas propres à eux. Je garde cette responsabilité d’être toujours digne, humble et respectueuse des émotions, à chaque moment. Il y a des étapes du deuil où toutes les émotions s’enchaînent. Oui, j’ai été énervée contre plusieurs personnes. C’est passé. J’espère qu’on pourra tous faire notre deuil, sain et ne pas s’arrêter à une étape précise. Certaines personnes meurent d’une maladie, d’autres se tuent. Je ne veux pas dire que c’était sa destinée, mais c’est la vie de Fede. Il faut respecter sa naissance, sa vie et sa mort telle qu’elle l’a été. Je pense que la meilleure façon de traverser ce deuil, c’est d’accepter ça. Il faut aller chez le psychologue, travailler le deuil. Sinon, c’est invivable, c’est trop dur car la dépression, c’est horrible. Les enfants m’aident à être une meilleure maman. Je vois le fruit de ça, car ils ne sont pas peureux, n’ont pas de colère jusqu’à la vengeance. Ils ne veulent pas tuer. La question, c’est de savoir : « comment on se réfère à ce qu’il s’est passé ? » […] C’est pour ça que je mets tout le poids de la responsabilité sur la justice. Pour notre deuil et le développement des enfants, il faut que ce soit juste. Sinon, il y aura peut-être de l’énervement, de la déception. Mais pour l’instant, j’ai confiance.

Je n’ai pas bien pris, pendant les JO, le rejet qu’il y a eu de la part des supporters français envers les Argentins.

Redoutez-vous le procès ?

J’ai compris que, si les étapes prennent du temps, c’est pour que l’on arrive à ce procès de la meilleure des façons possibles. J’attends que justice soit faite, que le poids de la loi tombe sur les accusés, parce qu’ils le méritent. Je ne vais pas nier que j’ai une forme d’appréhension de l’audience. Je n’ai pas envie que ça me traumatise, donc je mettrai tout de mon côté pour m’y préparer, psychologiquement et corporellement. J’ai peur que ça me blesse, me rende malade. Mais bon… Je me dis que le plus dur, c’était d’apprendre la nouvelle. D’aller voir le corps de Fede à Paris, d’annoncer aux enfants ce qu’il s’est passé. Si on a pu faire ça, je me dois d’être là, au procès. On ira. […] L’avocat nous a dit que le procès serait long, avec des audiences toute la journée. On devra être à Paris pendant deux semaines. Ça demande une certaine organisation. J’aimerais que les enfants n’y soient pas, sauf si les filles le demandent. Je sais qu’il y aura beaucoup de monde, à côté de nous.

Quid de la partie politique ?

La maman de Fede (Cecilia Aramburu, N.D.L.R.) a pris cette voie de dénonciation politique, parce qu’on fonctionne comme une équipe. On se complète. On ne peut pas être sur tous les fronts. Cecilia est attentive à tout. Elle regarde et lit tout. Elle s’épuise, aussi. Elle est sur ce front de bataille. Moi, j’ai choisi la maison. Je ne peux pas aller au-delà de ça, sinon, je m’épuise.

Cependant ?

Il y a un contexte politique. La mort de Fede est arrivée avant le premier tour des élections présidentielles, avec la montée de l’extrême droite en politique. Je pense qu’on va arriver à la fin du mandat de Macron avec un procès. On ne peut pas empêcher de dire qu’il y a un côté politique, derrière, avec l’appartenance ou les contacts qu’ils avaient (les suspects, N.D.L.R.) avec le groupuscule de droite. Tout ça explique ce qu’il se passe, aujourd’hui, dans la société française. On ne pourra pas le détacher. Si on veut que la justice soit faite, bien sûr qu’il faut que la politique s’en mêle et qu’il y ait des lois régulant le port des armes. Comment peut-on se balader armé ? Ce n’est pas possible… Il faut l’encadrer, avec une action de la politique pour mener ça. Mais je ne mets pas d’énergie là-dedans.

De gauche à droite : le père de Federico Aramburu, Maria Aramburu et la mère de Fede, Thomas Lièvremont, Shaun Hegarty et Sébastian Delgui. Maria Aramburu

Auriez-vous aimé plus de soutien politique au moment des faits ?

Bien sûr. En politique, on peut dire beaucoup de choses. On a vu le président prendre la parole pour d’autres faits. Humainement, je me suis sentie déçue. Politiquement aussi. Le temps est passé. Aujourd’hui, on ne peut pas revenir en arrière. La sensation est là. Je suis déçue, oui. Par contre, Pierre Rabadan ou la mairie de Paris ont été à la hauteur, politiquement et surtout humainement. La vie passe, le temps passe. Ils ont agi ainsi… J’en parle parce que vous me le demandez. C’est comme pour la Coupe du monde de football, avec cette invitation. Ils auraient pu mieux faire. Ils ne l’ont pas fait. Ça montre, aussi, qu’il n’y avait pas une envie… Cette invitation est arrivée comme ça. « Si elle veut venir, qu’elle vienne« . Mais non, je ne veux pas. Je suis digne, avant tout.

Vous êtes née en Argentine. Comment avez-vous vécu les événements ayant secoué le rugby français, cet été, en Argentine ?

Je ne peux pas dire que ça ne m’a rien fait. Au début, quand tu entends la nouvelle, tu te dis que ce n’est pas possible. J’ai vu que les versions ont changé. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser aux joueurs et à leurs familles. J’ai été femme de joueur, j’ai connu le rugby par le prisme du joueur. Je me suis dit qu’ils avaient gâché leur vie, j’ai pensé aux parents, à la famille, d’autant que je sais comment sont les centres de détention en Argentine. J’ai été touchée par la situation, sans pour autant pencher pour un côté ou un autre. Après, je vous avoue que je n’ai pas bien pris, pendant les JO, le rejet qu’il y a eu de la part des supporters français envers les Argentins. Je pense que c’est dû aux chants des Argentins après la Coupe du monde de football.

Comment ça ?

Pendant les JO, j’ai amené les enfants voir le rugby. À chaque fois qu’un drapeau de l’Argentine ou que le nom de l’équipe était annoncé, c’était horrible. On était avec les enfants, dans la tribune. Les supporters nous criaient dessus. “Ouh, argentins !” Les enfants ont été choqués, violentés. Je l’ai mal pris, j’ai été triste. Le stade de rugby, aux JO, c’était horrible. On est issu du monde du rugby et, aux Jeux, le public est plus général, peut-être plus “footballeur”.

https://www.rugbyrama.fr/2025/03/19/meurtre-de-federico-aramburu-la-douleur-emporte-tout-mais-jessaye-detre-digne-trois-ans-apres-le-drame-sa-femme-maria-temoigne-12577863.php

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