Avant de venir soulever son trophée, ce samedi au Stade de France, le XV de France a connu un Tournoi des 6 Nations riche en rebondissements et en coups du sort. Retour sur une édition épique terminée en conte de fées, pour les Bleus.
Tout est bien, qui finit bien. Claudiquant jusqu’à l’estrade, ayant délaissé pour quelques minutes les béquilles qui le portent depuis une semaine et l’avaient encore accompagné tout au long de cette folle journée de sacre, Antoine Dupont venait d’enfiler une veste officielle du XV de France pour rejoindre le podium et son ami Grégory Alldritt. Autour d’eux, les autres Bleus trépignaient déjà d’impatience et entamaient les premiers chants. Devant eux, sous leurs pieds, s’étalait en grand et en orange l’inscription « France Champions » avec, de chaque côté, le logo du Tournoi des 6 Nations 2025. C’est fait : le XV de France a remporté la compétition pour la 27e fois de son histoire et, pour la 19e fois, il siège seul sur le trône européen. En 126 ans d’histoire, ce n’est pas rien.
Si la scène revêt certaines logiques, tant le XV de France aura su parfois impressionner et reléguer la concurrence à plus de vingt points (exception faite de l’Angleterre), c’est pourtant la fin d’un parcours cahoteux. Tout sauf une sinécure dont, au moment où les esprits s’embrasent et ne gardent que le meilleur, il convient de se rappeler. Souvenirs.
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Contenus de la page
Fin janvier : Des prémices frappées d’incertitudes
Tout commence fin janvier, c’est habituel, quand le staff des Bleus convoque ses premiers rassemblements à Marcoussis pour préparer l’épreuve. Les grands noms attendus sont bien au rendez-vous, mais nombre d’entre eux affichent des conditions physiques incertaines. Absent depuis 18 mois en Bleu, Romain Ntamack est bien là, mais ses dernières performances avec Toulouse interrogent.. Du côté des piliers, Jean-Baptiste Gros et Cyril Baille inquiètent aussi : blessé à une cuisse dès l’entame du troisième test-match face à l’Argentine, en novembre, le Toulonnais n’a depuis rejoué qu’une mi-temps ; le Toulousain, lui, reprend tout juste la compétition (il a rejoué la 4 janvier) après six mois loin des terrains.
Il y a aussi les absents : début janvier, Charles Ollivon s’est gravement blessé au genou droit, en Top 14. Pas de Tournoi pour lui, fin de saison par la même occasion. Opéré d’un pouce fin décembre, le patron de la défense tricolore Gaël Fickou est également mis hors course. Son retour n’est pas espéré avant le mois de mars. À l’arrière, Léo Barré est également écarté pour les deux premiers matchs, en raison d’une commotion cérébrale.
Du côté des piliers, Tevita Tafafu, la bombe annoncée de Bayonne, est toujours en délicatesse avec un genou et doit déclarer forfait. Reda Wardi et Sipili Falateau manquent également à l’appel.
Avec tout cela, le staff des Bleus doit composer. « Cette équipe n’a jamais été épargnée. Elle avance, mais on s’est battu pour vivre de grands moments. La vie n’est pas toujours juste pour un joueur de rugby, la blessure fait partie de notre quotidien », admettait le sélectionneur Fabien Galthié, jeudi dernier avant l’ultime rencontre face à l’Écosse. Pour préparer cette première rencontre face au pays de Galles, il a convoqué un premier groupe de 42 joueurs où figurent quelques surprises, du jeune centre de Dax Noah Néné au pilier revenant Rabah Slimani.
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Les retours d’Oscar Jegou et Hugo Auradou
Malgré les pépins en cascade qui frappent le XV de France, entre les forfaits et les incertitudes sur les états de forme, l’information la plus commentée de ce mois de janvier concerne deux joueurs présents : six mois après « l’affaire de Mendoza » et un mois après le non-lieu dont ils ont bénéficié dans ce dossier, Hugo Auradou et Oscar Jegou sont rappelés en Bleu, bien que toujours sous le coup d’un appel. La situation divise la France du rugby, sur le fond du choix mais aussi son timing. Dans un long entretien à Midi Olympique, paru le 20 janvier, Galthié refuse de justifier. « J’entends ce que l’on dit à propos d’Hugo et Oscar, je le comprends. Je l’accepte. » Neuf jours plus tard, interrogé en conférence de presse en marge de l’annonce de sa première composition d’équipe, il ne se montre pas beaucoup plus loquace. « Il y a des questions auxquelles on a beaucoup répondu. J’ai beaucoup répondu. Aujourd’hui, c’est l’annonce de l’équipe de France et des joueurs qui méritent de jouer. Je vais me concentrer uniquement sur ces questions. On va se concentrer sur le match face au pays de Galles, sur le Tournoi des 6 Nations. »
Pour leur première entrée en jeu, face aux pays de Galles, les deux joueurs essuieront bien quelques sifflets du Stade de France. Avant de rentrer dans le rang et dans une forme de normalité, pour terminer ce Tournoi dans la peau de « joueurs comme les autres. »
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France-Galles : un carton rouge qui gâche la fête…
Le match d’ouverture ressemble à une formalité. Trop forts pour une équipe galloise valeureuse mais limitée, les Bleus déroulent leur rugby et s’envolent rapidement au score (victoire 43-0). Trop simple, trop lisse ? Il faut le croire…
À la 71e minute, alors que le bonus offensif était assuré depuis longtemps et que l’enjeu sportif était réduit à néant, l’ouvreur des Bleus Romain Ntamack « craquait » : à retardement, sans engager les bras, il percutait violemment son vis-à-vis Ben Thomas. La vidéo ne laissait aucun doute, son épaule impactait directement à la tête de l’ouvreur Gallois. Et le « carton jaune bunker » se transformait logiquement en carton rouge. « C’est un fait de jeu qui ne lui ressemble pas et qui lui coûte cher. On va devoir avancer certainement sans lui mais ces prochains jours, on le soutiendra du mieux qu’on le peut » regrettait Antoine Dupont immédiatement après la rencontre. Avant d’entamer une défense bien hypothétique. « Il y a aussi, sur cette action, des facteurs atténuants qu’il faudra qu’on soit en capacité de faire valoir. » Son sélectionneur Fabien Galthié appuyait : « Romain ne s’engage pas sur la collision, on a l’impression qu’il se grandit mais qu’il ne s’engage pas. » Las, en toute logique, Ntamack écopait de six matchs de suspension, une sanction réduite à deux matchs par différents mécanismes habituels dans le rugby.
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…et fait polémique
Reste que le sujet ne s’arrêta pas là. Ces deux matchs, de suspension, Ntamack pensait pouvoir les purger lors de Angleterre-France et Clermont-Toulouse, match de Top 14 intercalé pendant le Tournoi des 6 Nations, pendant une semaine de « relâche ». Chose qui lui fut finalement refusée en commission de discipline. Ntamack purgea donc ses deux matchs sur des week-ends de Tournoi (Angleterre-France et Italie-France) mais l’affaire a fait du bruit. La FFR monta une première fois au front. Elle remonta une deuxième fois, de façon plus virulente, lorsque ce privilège fut accordé à l’Irlandais Garry Ringrose, pour des dossiers qui semblaient pourtant similaires en tous points.
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France-Angleterre : Et revoilà le sujet Jalibert…
Ntamack absent, se posait alors la question de son remplaçant. Préféré à l’automne, quand Ntamack manquait déjà à l’appel, l’habituel arrière Thomas Ramos tenait la corde pour prendre le numéro 10 à Twickenham. Mais, dès le lendemain de la victoire face au pays de Galles, Fabien Galthié tranchait le sujet, au micro de France TV : « On préfère avoir Thomas Ramos à l’arrière. Cela bougerait les équilibres de mettre Louis Bielle-Biarrey à l’arrière. » Par effet domino, le poste d’ouvreur semblait donc promis à Matthieu Jalibert. À demi-mot, Galthié confirmait : « C’est un potentiel attaquant et ouvreur de samedi prochain. »
L’information, qui se confirmait rapidement, était tout sauf anodine. On se souvient que le Bordelais avait quitté Marcoussis dans un fracas médiatique, à l’automne, frustré de ne pas figurer sur la feuille de match face à la Nouvelle-Zélande. À son sujet, Galthié avait toujours temporisé et tenté de dégonfler la querelle. « J’appelle ça de la polémique. Comme le XV de France est en pleine lumière, tout est sujet à polémique. Or, c’est juste un moment de vie. […] Parfois, des joueurs ressentent de la déception, de la colère, de la frustration. Nous avons un dispositif qui gère la préparation mentale et la charge émotionnelle, qui est là pour accompagner les joueurs. Et j’ai beau être transparent avec les joueurs qui connaissent leur ranking lorsqu’ils arrivent à Marcoussis, Matthieu, mais aussi d’autres avant lui, se sont retrouvés dans cette situation. » Galthié joint donc les actes à la parole.
Jalibert retrouva donc le maillot bleu au pire moment : s’il n’a pas plus démérité qu’un autre, à Twickenham, le Bordelais a participé au seul trou d’air de son équipe dans ce Tournoi des 6 Nations 2025. Nettement supérieurs mais extrêmement maladroits, les Bleus s’inclinaient à Twickenham après un match que tous ont qualifié « d’imperdable ».
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France-Italie : la révolte des jeunes et un premier record
Pour le déplacement en Italie, Jalibert a-t-il fait les frais de ce scénario cruel ? Pas seulement. Plutôt d’un jeu de hiérarchie aux différents postes, qui l’écarta à nouveau du XV de départ et, de facto, de la feuille de match : le retour aux affaires de Léo Barré à l’arrière permettait cette fois à Thomas Ramos de glisser à l’ouverture, où il est considéré comme le numéro 2 au poste derrière Ntamack. Galthié et son staff appliquaient donc la logique stricte de leur méthodologie. Ce qui n’empêcha pas les Bleus de briller à Rome. Ils le firent d’abord dans le sillage de leur jeunesse : préféré à Damian Penaud à l’aile, Théo Attissogbe impressionna. Mickaël Guillard aussi, qui profita de l’absence en deuxième ligne d’Emmanuel Meafou pour s’installer dans ce XV de départ qu’il ne quitta plus, malgré le retour du Toulousain. Léo Barré, qui faisait son retour, y allait aussi de son doublé et le XV de France corrigeait l’Italie sur un score record (24-73).
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France-Irlande : le grand chef-d’œuvre de Galthié « acte II »
Le grand rendez-vous était donc donné là, à l’Aviva Stadium de Dublin, en ce 8 mars 2025. Immédiatement après la défaite face à l’Angleterre, dans les vestiaires de Twickenham où ses troupes semblaient déconfites, le capitaine Antoine Dupont avait harangué : « Levez la tête. Ce n’est pas fini ! On ira gagner en Irlande et on va gagner ce Tournoi. » Méthode Coué ou prémonition ? La suite donna raison au capitaine des Bleus.
En Irlande, le XV de France commença par souffrir, énormément, privé de ballons et contraint de défendre sa ligne. Ce qu’il fit coûte que coûte, refusant obstinément de rompre, répondant à chaque coup de boutoir irlandais par un engagement sans faille. C’est ici, dans cette abnégation féroce qu’il puisa les forces mentales nécessaires à ce qui allait arriver : un second acte sublime, où les Bleus faisaient exploser des Irlandais aux abois.
Soudain, toutes les planètes s’alignaient et le « nouveau jeu » tant promis du XV de France apparaissait au grand jour. Derrière un paquet d’avants à la puissance démoniaque, la ligne arrière débordait de toutes parts des Irlandais autoproclamés « meilleure équipe du monde », mais soudain réduits au rang de cadets.
Ce XV de France, dans de telles dispositions physiques et mentales, fit jaillir l’évidence de sa supériorité, qu’elle soit collective ou individuelle. Sa performance dépassait les frontières de l’Irlande et choquait le monde du rugby. Après un an de doutes et de cauchemars post-Coupe du monde, d’hésitations sportives et d’affaires extra-sportives nauséabondes, les Bleus étaient bel et bien de retour.
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…mais le choc de la blessure de Dupont
De ce match en Irlande, l’image imprimée dans la rétine n’est pourtant pas la rage de Bielle-Biarrey au moment d’inscrire un nouveau doublé, les joies extatiques de Ramos et Mauvaka au coup de sifflet final ou la litanie de plaquages impactés par l’impeccable soldat François Cros. L’image de ce match est nettement plus dramatique : à la 29e minute, Antoine Dupont se retrouvait la jambe droite bloquée dans un ruck et, sous le poids de Tadgh Beirne venu impacter cette même jambe, il s’écroulait dans un cri de douleur. Verdict sans appel, craint dès les premières secondes et confirmé le lendemain : rupture du ligament croisé du genou droit. Fin du Tournoi, fin de la saison pour celui qui attendit ses coéquipiers la tête basse, en pleurs dans les vestiaires, à la mi-temps du match. « Ce n’est jamais simple de voir un coéquipier sortir, encore moins Antoine. À la mi-temps, il était très marqué. Cette victoire, on la lui doit aussi. Il ne doit pas avoir laissé sa santé pour rien sur le terrain », racontait François Cros après la rencontre. Même récit de Maxime Lucu, celui qui l’avait remplacé. « On sait ce qu’Antoine donne pour le groupe. Il fallait lui rendre hommage, on le voyait en pleurs dans les vestiaires… On devait se remobiliser et lui donner cette victoire. »
Alors, agression délibéré ou simple accident de jeu ? En direct et sur le terrain, l’arbitre M. Angus Gardner choisissait la deuxième option et la confiait à Grégory Alldritt, qui venait de récupérer le brassard de capitaine. « Je comprends mais Grégory, écoute… Nous sommes particulièrement sensibles à ce type de fautes. Tu dois nous faire confiance, nous avons visionné l’action à la vidéo. Malheureusement, au rugby, parfois, les joueurs se blessent sans qu’il n’y ait faute. »
Remonté en conférence de presse après la rencontre, Fabien Galthié retenait une version plus belliqueuse. « Il y a de la colère. Nous avons cité à comparaître devant la commission de discipline les joueurs irlandais Beirne et Porter. On veut des explications. Nous devons protéger nos joueurs. Il y a des moyens mis en place, des règles à respecter. La commission de discipline doit juger si les gestes sont répréhensibles ou pas. Nous voulons comprendre. » Le commissaire à la citation, après avoir re-visionné les images, conforta l’arbitre dans son analyse de l’action et ne retint pas la citation émise par les Français. La polémique, elle, alimenta la fin du Tournoi.
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France-Écosse : Un coup de gueule avant la libération
Malgré les encombres et les polémiques, les ratés et les coups du sort, tout était donc réuni pour que la France soulève le trophée, ce samedi soir au Stade de France après l’ultime rencontre face à l’Écosse. Mais rien ne fut simple. Dans un premier acte tendu et brouillon, les Bleus subissaient la loi des Écossais, beaucoup plus entreprenants et libérés dans le jeu. Ils ne s’en remettaient qu’à deux coups de pouce du destin (un « simple » carton jaune pour Mauvaka et un essai refusé pour quelques millimètres à Jordan) pour virer en tête (16-13) au moment de rejoindre les vestiaires. L’occasion d’un recadrage musclé. « Il y avait un état un peu fébrile, sûrement en raison de l’enjeu. Il y a eu des moments délicats, on a cassé la chape de plomb dans le vestiaire » racontera Galthié après coup. Son arrière Thomas Ramos tirait dans le même sens. « On avait beaucoup de stress au début du match, la mi-temps a fait du bien. » Et si les murs des vestiaires du Stade de France tremblaient, force est de constater que cela a eu des effets bénéfiques.
Beaucoup plus entreprenants en seconde période, soudain dominateurs sur les impacts et libérés offensivement, les Bleus creusaient l’écart au score et soulageaient tout un stade. Victoire nette (35-16) et l’histoire pouvait enfin s’écrire : les sourires, les chants, les médailles et Dupont, claudiquant, qui pouvait rejoindre son copain Grégory Alldritt sur le podium, pour soulever à quatre mains un trophée qui vaut de l’or.
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