Auteurs d’un match magnifique et de onze essais en Italie (24-73), les Tricolores ont joué comme dans un rêve, à Rome. Quelle orgie ce fut, sacrebleu…
Aucun discours d’avant-match, aussi empreint de testostérone eut-il été, n’aurait pu soulever les représailles gauloises comme le fit dimanche le chant inaugural de cette Castafiore locale qui, en massacrant proprement la Marseillaise, offrit alors au XV de France une bonne raison de se venger sur l’Italie tout entière. C’est qu’il n’a pas fallu longtemps, au stade olympique de Rome, pour comprendre que le cinquantième duel franco-italien de l’histoire serait l’occasion pour les Bleus de réaffirmer leur position dans la chaîne alimentaire et de se déchaîner, in fine, sur leurs traditionnels obligés dans la compétition. Que voulez-vous qu’on vous dise, au juste ? Au bout de seize minutes, l’Italie avait déjà plaqué soixante fois, perdu dans la lutte son plus bel athlète (le pilier Danilo Fischetti) et laissé une partie de la membrane cérébrale de son talonneur, Gianmarco Lucchesi, sur cette pelouse où, de coutume, les gonzes de la Lazio et de la Roma portent plainte au moindre tirage de maillot. De ce travail d’usure, bâti sur la force pure de rugbymen simplement mieux gaulés que d’autres, les coéquipiers de Michele Lamaro ne se relèveraient finalement jamais et, depuis les tribunes, leur fléchissement brutal nous fit aussitôt songer que Fabien Galthié avait probablement trop tiré sur le Limoncello, le soir où il nous vendit la « squadra azzurra » comme la nouvelle puissance du Tournoi en cours…
Puisque chacun porte sa croix, on laissera donc la sienne à Gonzalo Quesada et, au moment de tourner le dos à ce troisième round de la compétition, on retiendra surtout qu’en bord de Tibre, Antoine Dupont et ses coéquipiers ont parfois joué un rugby de rêve, rendant finalement à Sergio Parisse, fêté comme un demi-dieu avant match, le digne hommage qu’aurait dû lui rendre la fédé italienne des années plus tôt. Dimanche après-midi, les pigeons qui squattent de façon quotidienne la pelouse du stade olympique furent ainsi maintes fois priés de circuler par les marqueurs d’essais tricolores, délogés en leur en-but par Mickaël Guillard, Léo Barré, Peato Mauvaka et toute une flopée d’indélicats se succédant alors derrière la ligne italienne. Leur façon à eux, peut-être, de nous faire oublier que la dernière fois que l’on avait vu des pigeons sur une pelouse, c’était Ben O’Keefe qui arbitrait… Oui, on sait… C’est gratuit… Mais ça fait toujours du bien…
Contenus de la page
L’hommage de Gonzalo Quesada
C’est qu’on a bien le droit de jouer du col, n’est-ce pas ? Et au crépuscule de cet Italie-France à treize essais, on chante aujourd’hui gaiement que cette équipe de France sait, quand elle le décide, s’affranchir de la dépossession propre au premier mandat de Fabien Galthié. Comme cette France est belle, dès lors qu’elle utilise à bon escient l’incommensurable talent qu’elle a en cales, se fait des passes, mord dans les espaces et se shoote au french flair. Comme Léo Barré et son noble port nous font à présent penser aux arrières les plus élégants du rugby de papa, qu’ils se nomment Pierre Villepreux, Serge Blanco ou, plus près de nous, Nicolas Brusque. Car si l’option du banc à sept avants nous avait fait un temps craindre que le XV de France se contente de massacrer frontalement l’Italie, il n’en fut finalement rien et on est en droit de s’en réjouir, après tout. Le rendu global est surprenant, emballant et, s’il ne nous fait pas oublier non plus que Pierre-Louis Barassi et Yoram Moefana ont parfois en défense la communication d’un couple en fin de vie, il nous projette dès à présent vers une fin de Tournoi que l’on ose espérer renversante. « À Rome, disait Antoine Dupont, tout à la fois homme du match et mister univers, toute l’équipe a pris du plaisir parce qu’on a fait les choses dans l’ordre. Pour pratiquer un beau rugby, il faut d’abord être solides sur le combat, la conquête et l’état d’esprit. […] Après la défaite en Angleterre, on aurait pu baisser la tête ; mais on s’est au contraire révolté. »
Rendu au bonheur simple d’un rugby total, on se disait dimanche soir que cette orgie d’essais était plutôt raccord avec cette bonhomie romaine qui n’est pas seulement le fait de la vie de tous les jours, mais qui naît aussi de la cohabitation anarchique de toutes les époques, de tous les styles, comme si elle était finalement le fruit de l’imagination d’un architecte dément. Car c’est sous ces corniches qui butent contre un ciel d’azur intense, dans cette ville où l’on change de siècle au détour d’un chemin, que le XV de France a tout à la fois piétiné l’Italie, signé un match référence, soldé un été meurtrier et basculé vers un temps plus léger. C’est cette semaine de février qu’Oscar Jegou et Hugo Auradou ont été blanchis par la cour d’appel de Mendoza, cette même semaine que Melvyn Jaminet a rejoué au rugby pour la première fois depuis huit mois. Et qu’à tout ceci s’ajoute, de façon plus triviale, un succès irlandais sans bonus qui offre à l’équipe de France un regain d’espoir, en vue de la victoire finale. En conférence de presse, Gonzalo Quesada résumait ainsi la pensée globale : « Le rugby français est bien devant l’Italie mais ce score ne reflète pas, selon moi, l’écart entre les deux équipes. On a eu le ballon, on a marqué de beaux essais mais dimanche, peu d’équipes au monde auraient probablement pu l’emporter contre cette équipe de France là… ».
Et maintenant, le feu d’artifice ?
Passé l’hommage, qu’on serait finalement bien sots d’ignorer, tous ces chemins qui mènent à Rome doivent pourtant se résoudre à tourner le dos à la cité des empereurs pour converger, dès à présent, vers la « dirty old town »* dublinoise et la finale annoncée de la compétition. Mais avec qui, nom d’un homme ? Sous nos latitudes, le clicheton veut souvent que l’on ne change pas une équipe qui gagne. Alors une équipe qui gagne aussi largement, pensez-vous…
Entre les lignes, on comprend pourtant que le retour de Romain Ntamack, décidé avant que le XV de France ne piétine Rome, fasse en Irlande basculer Thomas Ramos à l’arrière et pousse Léo Barré au mieux sur le banc de touche, au pire en tribunes. Aussi convaincant ait été Théo Attissogbe en Italie, il est également écrit que Damian Penaud, intrinsèquement supérieur au Palois et toujours à un essai du record de Serge Blanco, retrouvera à Dublin la place qu’il a abandonnée à Twickenham et dans les circonstances que l’on sait. On se doute, alors, que ceux qui ont hurlé au complot lors de sa mise à l’écart hurleront tout aussi fort, pour défendre cette fois-ci Théo Attissogbe. Car ils sont fous, ces Gaulois…
Veille et sale ville *
.
