Maintenant, c’est sûr, on n’en saura pas plus. Appelée à s’expliquer, une dernière fois, Sandrine Pissara répète à la cour et aux jurés qu’elle « reconnaît tout », même si elle en a honte : les gifles, les tirages de cheveux « et tout ce qui a été dit ». Pourquoi un tel acharnement à infliger des sévices qui vont tuer sa fille ? Elle invoque une trop grande ressemblance avec son ex-mari dont elle est séparée depuis 2009. « Je la punissais de tout », admet-elle d’une voix neutre, « de tout et de rien ».
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« D’où vient cette haine qui vous anime ? »- Le président
« Elle était dans le cagibi, nue, elle ne mangeait pas, elle faisait des lignes jusqu’à l’épuisement », s’emporte le président Éric Emmanuelidis, « sa vie a été une punition de 10 ans, 10 ans de punitions et de violences. Vous vouliez qu’elle meure ? » La réponse fuse : « Ah non ! » s’offusque la quinquagénaire, cheveux très longs aux tons cuivrés.
En revanche, « je lui disais d’aller en bas », euphémisme indécent pour signifier qu’elle devait aller dans le débarras, surveillée par une caméra, toujours dévêtue pour s’assurer qu’elle n’avait pas volé de nourriture, et y rester. Une enfant « emprisonnée, isolée », ponctue le magistrat. À partir du 17 mars 2020, premier jour du confinement, le calvaire d’Amandine, qui était interne au collège, est devenu quotidien, d’autant qu’elle n’est pas retournée à l’école ensuite.
« Je me demande comment j’ai pu en arriver là et je cherche aujourd’hui encore à répondre »
Le président se concentre alors sur le 6 août 2020, le jour de sa mort, chez elle à Montblanc. Elle ne pesait plus que 28 kilos. Sur l’un des captures d’écran de la vidéosurveillance faites quelques jours auparavant, Amandine est nue, épouvantablement squelettique, complétement recroquevillée, les genoux posés sur un rouleau de linoleum. Sur une autre, elle apparait encore nue, le corps décharné et comme disloqué, obligée de s’appuyer sur une pile de cartons pour tenir debout.
Sa mère ose prétendre que quelques heures avant sa mort, l’adolescente lui a dit « Maman, je n’ai pas faim », refusant une cuillère de compote. Elle ose prétendre que ce même jour, agonisante, elle a été douchée par sa sœur, « comme tous les jours ». « Mais pourquoi vous l’avez lavée, c’était l’urgence ? » questionne le président, en sachant pertinemment que les pompiers allaient arriver. Ils ne pourront que constater le décès de l’adolescente.
La rendre « moins inhumaine » avant l’arrivée des pompiers
Elle ose enfin prétendre que, toujours ce jour-là, elle ne sait pas pourquoi sa fille avait les ongles faits alors qu’elle-même travaillait justement dans une onglerie. « Vous vouliez la rendre plus humaine », suggère Jean-Marie Beney, le procureur général avant de se reprendre, « ou plutôt moins inhumaine ».
Sandrine Pissara catégorique : ce n’est pas elle qui a imposé l’omerta dans le huis clos sordide de la maison familiale, « un bunker de la violence », selon Me Abratkiewicz, un des avocats de la partie civile. La menace d’être placés en foyer et violés a été d’une redoutable efficacité si l’on en croit ses enfants qui ne se sont pas privés de dénigrer leur sœur, avant et après sa mort, par peur des représailles maternelles.
La maladie mais pas la maltraitance
Plus tôt dans la matinée, Jean-Michel Cros, le coaccusé, a pour sa part expliqué entre deux sanglots que c’est « l’emprise » qu’elle avait sur lui qui l’a rendu aveugle aux abominations qui se déroulaient juste sous ses yeux. « Elle m’a dit ‘anorexie mentale’, je l’ai crue, je m’en suis fait une réalité ». Le beau-père de 49 ans, propriétaire d’un centre de contrôle technique à Mèze, avoue que ces terribles scènes étaient devenues banales, « on s’y habitue ».
« Comment j’ai pu occulter ? Je n’ai pas d’explication, je ne comprends pas » – Le beau-père
Un ou deux jours avant la mort d’Amandine, Jean-Michel Cros prenait le frais, « à la rivière », avec deux des enfants quand il a consulté son smartphone connecté, comme celui de Sandrine Pissara, à la caméra du débarras. Il voit l’adolescente qui devait, une fois encore, faire des pages et des pages de lignes, tomber de son tabouret et peiner à se relever tellement elle est faible. La mère est chez une voyante, le beau-père panique, rentre à la maison et ensuite, plus rien.
Questionné par un des jurés quand il est venu témoigner mercredi, le Pr Eric Baccino, médecin légiste, a été formel : si les secours avaient été appelés, un ou deux jours avant sa mort, Amandine aurait survécu.
La cour d’assises de l’Hérault doit rendre son verdict ce vendredi. La mère encourt la réclusion criminelle à perpétuité, le beau-père, 30 ans de prison.
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