Dix ans après l’attentat contre Charlie Hebdo, comment aborder la liberté d’expression auprès des jeunes générations ? Six professeurs d’histoire-géographie de Béziers, qui assurent l’enseignement moral et civique (EMC), livrent leur expérience et leur ressenti.
Les cérémonies et hommages aux victimes d’attentats islamistes en France de janvier 2015 (Charlie Hebdo, Hyper Cacher, la policière de Montrouge) sont l’occasion de rappeler que les valeurs et les principes essentiels de la République française sont la liberté, l’égalité, la fraternité et aussi la laïcité. L’enseignement moral et civique (EMC), dispensé par les enseignants d’histoire-géographie, porte sur ces valeurs et ces principes qui incluent les libertés d’expression et de conscience. Mais, au-delà des mots et des idées – et après l’assassinat de Samuel Paty et Dominique Bernard – comment, concrètement, les enseignants abordent le thème de la laïcité avec leurs élèves ? Quels supports utilisent-ils ? Rencontrent-ils des difficultés ? Six professeurs biterrois livrent leur témoignage.
Contenus de la page
1 – Jean-Philippe Coullomb, lycée Henri-IV : « Être précis »
Il est également le trésorier de l’association régionale des professeurs d’histoire et géographie (APHG). « Je lisais Charlie Hebdo quand j’étais étudiant. J’ai arrêté quelques années, puis m’y suis remis. Et à partir de 2015, je m’y suis abonné. J’avais donc dans mes stocks de journaux de nombreux Charlie, et beaucoup de caricatures sur les religions. Je m’en servais et m’en sers toujours, dans le cadre de l’EMC. À partir de 2015, l’Éducation Nationale a mis en place une formation obligatoire sur ce qu’est la laïcité et comment l’enseigner, ce qui est important pour les professeurs autres que ceux d’histoire-géographie, plus désarmés que nous. Après les attentats, j’ai beaucoup utilisé Charlie dans mes cours. Aujourd’hui, j’insiste plus sur l’histoire de la laïcité, de la liberté d’expression, en remontant aux guerres de religion en France. La seule difficulté, c’est d’être précis dans le vocabulaire utilisé. Il faut être attentif aux choix des mots. Le classique, c’est d’éviter les confusions entre musulman et islamiste, croyant et intégriste. Quand on est précis, ça se passe bien. Dans le cadre de mon travail auprès des 2nde, 1re et terminale, je n’ai jamais rencontré de problème. »
2 – Laurent Galy, Jean-Moulin : « Des cours sensibles »
« Dès le premier degré, l’enseignement de la laïcité est présent à travers des programmes précis en EMC ou en histoire. Mais la laïcité se pratique aussi au jour le jour, lors d’excursions pédagogiques, au fil de l’actualité ou de débats… Ce sont des cours, il est vrai, sensibles. Il faut donc bien les préparer, être très précis, prendre des exemples dans d’autres pays, connaître la longue histoire de la France de la République laïque, persuader les élèves de l’utilité de la laïcité ? Ça passe donc par l’explication, la pédagogie, la connaissance. C’est difficile car les élèves sont soumis à d’autres influences, comme la famille, le milieu social, les réseaux sociaux…«
3 – Anonyme : « Obligé de faire attention »
Cet enseignant est arrivé au collège en septembre dernier. Il vient de l’académie d’Amiens où, dit-il, « les enseignants avaient beaucoup de problèmes avec certains élèves musulmans, et nous n’étions pas suivis par la hiérarchie. Pour ce qui est de mon actuel établissement, aujourd’hui même (ce 10 janvier), un professeur a présenté un drapeau LGBT dans sa classe. Comme certains de mes élèves de 5e, mécontents, en parlaient, nous en avons discuté en classe. Il a fallu expliquer le respect des identités, le refus des discriminations… Certains ont réagi en disant que c’est “haram” (interdit par la loi religieuse, NDLR). On a eu un problème dans le cadre d’un cours sur le récit de création, en 6e. Certains élèves ont refusé de lire des textes, expliquant qu’ils ne lisent que le Coran. Ainsi, il est vrai, on est obligé de faire attention, de se restreindre parce que certains élèves pensent connaître l’islam. Ce n’est pas facile aussi parfois avec certains parents qui galvaudent ce qui a été dit en classe et n’hésitent pas à aller voir le principal… Il faut dire que dans mon établissement, il y a très peu de mixité sociale. »
4 – Florence Crouzet, collège Henri-IV : « Expliquer les nuances »
« Pour moi, la priorité en classe, c’est de faire de la laïcité une notion claire et simple, et de la replacer dans le contexte historique et politique de la France, car c’est une spécificité de notre pays que peu de cultures comprennent. Je m’applique à parler de l’histoire de la laïcité, des diverses lois : liberté d’expression définie à la Révolution française, l’école laïque, la séparation des Églises et de d’État, jusqu’à l’interdiction de l’abaya. Il faut insister sur la définition de l’idée de neutralité de l’État face aux religions. De ce fait, aucune n’est privilégiée et c’est une garantie d’égalité des citoyens… La laïcité, c’est aussi et surtout un espace de liberté dans lequel chacun a la responsabilité de croire (et donc de pratiquer n’importe quelle religion) ou de ne pas croire… Les difficultés d’enseigner cette laïcité sont multiples : expliquer las différences entre la laïcité dans l’espace public et à l’école ; les nuances et la compatibilité entre le respect de la laïcité et l’histoire de France, pour expliquer la présence de nombreux bâtiments chrétiens, croix, etc. dans l’espace public. Et faire comprendre les nuances entre droit au blasphème, qui choque vraiment une partie de nos élèves, et respect des croyants… »
5 – Pierre Brualla et François-Xavier Soulet, Pic-La Salle : « Un enrichissement »
M. Soulet est prof depuis des années, alors que M. Brualla n’enseigne que depuis deux ou trois ans. Mais leur regard et leur enseignement se rejoignent. « Nous enseignons dans un établissement privé catholique, ce qui ne nous empêche pas d’être liés par les programmes d’EMC de l’Éducation Nationale. Quand nous abordons la liberté d’expression et de conscience, nous prenons exemple sur des pays qui ne les respectent pas, notamment les dictatures. Souvent, la laïcité est associée à l’interdiction, surtout celle du port de signes religieux. Notre but, c’est justement d’arriver à faire comprendre que ce n’est pas une interdiction mais une protection, un enrichissement. Cette année, j’ai fait le même cours que Samuel Paty sur les caricatures dans le cadre de la liberté d’expression (M. Soulet). Je n’ai rencontré aucune contestation mais des élèves, de toutes confessions, affectés par le sujet, qui se questionnent, qui nous questionnent. Parfois nos élèves nous disent qu’ils ne sont pas d’accord. Mais ça ne pose pas de problème. Au contraire, ça nourrit le débat. Cependant, on sent dans nos cours qu’il y a un avant et un après Samuel Paty, un avant et un après les réseaux sociaux. »
« La laïcité n’est pas l’ennemi des religions, bien au contraire… »
Comme l’indique Laurent Galy, professeur d’histoire-géographie à Jean-Moulin, « la laïcité est le fondement même du système éducatif français ». Elle « garantit la liberté de conscience. De celle-ci découle la liberté de manifester ses croyances ou convictions dans les limites du respect de l’ordre public (l’injure, la diffamation, l’incitation à la haine, l’apologie du terrorisme… dans l’espace public sont interdits par exemple, NDLR) . Elle implique la neutralité de l’État […]. Elle garantit aux croyants et aux non-croyants le même droit à la liberté d’expression de leurs croyances ou convictions. Elle assure aussi bien le droit d’avoir ou de ne pas avoir de religion, d’en changer ou de ne plus en avoir« , explique le site info.gouv.fr. Elle permet, à l’école, terrain de neutralité, de « protéger les jeunes de tout prosélytisme », précise Laurent Galy.
Il ajoute : « La difficulté, avec la jeunesse aujourd’hui, c’est de lui faire comprendre que la laïcité n’est pas l’ennemi des religions, bien au contraire… Elle est la valeur cardinale qui les permet toutes. Dans ce sens, elle garantit donc l’existence de toutes les religions, ce qui n’est pas le cas dans certains pays. Il n’y a pas, en France, de religion officielle qui établit implicitement une hiérarchie des religions. Les élèves sont souvent scotchés car on leur fait découvrir le traitement et la tolérance religieuse dans certains pays. En Égypte, par exemple, la religion d’État est l’islam, le pays reconnaît officiellement uniquement deux religions : le judaïsme et le christianisme, point barre. Les athées sont persécutés car on ne peut pas ne pas croire. Les élèves découvrent alors que la laïcité défend leur liberté de conscience et de culte, et leur point de vue sur la laïcité évolue. »
Il conclut : « Dans ce combat pour la laïcité, la liberté d’expression et de conscience, l’État ne doit jamais baisser la garde et ne pas oublier que des “poilus de la laïcité”, c’est-à-dire les professeurs, sont en première ligne dans les tranchées. Et ce constat est valable pour tout responsable politique. Dans ce combat pour la laïcité, il ne faut surtout pas brouiller les cartes et rappeler avec fermeté que la religion est une affaire privée et ne doit pas se mêler aux affaires publiques. »
Une conclusion pour faire référence à la mise en place, chaque année, de la crèche de la nativité, tradition catholique, par le maire Robert Ménard, dans la cour de la mairie. « Dans le cadre de mes cours sur la laïcité, mes élèves m’en parlent. Et là, difficile de leur expliquer la présence de cette crèche… »
Respect de la laïcité : l’Éducation Nationale veille au grain
C’est en 1882, avec les lois Ferry notamment, que l’école est déclarée laïque (la République, elle, ne devient laïque qu’en 1905, avec la séparation des Églises et de l’État). Mais, depuis 2004 (avec la loi interdisant le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse dans les établissements scolaires), et plus particulièrement durant ces dernières années, l’État et le ministère de l’Éducation Nationale ont multiplié, et continuent de multiplier, différentes initiatives pour assurer une bonne transmission du principe de laïcité et veiller à son respect dans les écoles et les établissements.
Entre autres… La création, en 2018, d’un conseil des sages de la laïcité, composé d’experts pour préciser la position de l’institution scolaire en matière de laïcité et de fait religieux ; une équipe nationale “Laïcité et fait religieux”, qui apporte un soutien opérationnel aux équipes académiques “Laïcité et fait religieux” ; les équipes académiques “Valeurs de la République” qui sont chargées de former les personnels, de leur apporter un appui concret et répondre aux situations d’atteinte à la laïcité. Autres actions ou mesures : le plan Laïcité de l’ancien ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, Pap Ndiaye (2022) ; en 2023, publication du vademecum La Laïcité à l’école (mis à jour en 2024) ; en juin 2024, publication du nouveau programme d’Enseignement moral et civique (EMC), entièrement réécrit du CP à la terminale, qui donne la part belle aux valeurs de la République et à la laïcité.
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