Arrivé en France en France en 1988 pour fuir le régime autoritaire syrien, le Dr Ahmad Sulaiman, psychiatre à Béziers, témoigne du soulagement que représente la chute de Bachar el-Assad pour les Syriens et livre son sentiment sur les rebelles islamistes qui prennent le contrôle de la Syrie.
Quand avez-vous quitté la Syrie pour la France ?
À l’origine, j’étais un citoyen pro-régime Hafez el-Assad (le père de Bachar el-Assad, qui lui succède en 2000, NDLR), convaincu qu’il était progressiste et laïque. Mais à l’occasion d’un voyage en tant que touriste en France, en 1982, je découvre les images du massacre de Hama (ville syrienne qui avait fait l’objet de la répression du régime après une rébellion fomentée par les Frères Musulmans, NDLR). Des images et une situation qui nous avait été cachées en Syrie. À mon retour, j’en parle autour de moi et, le 5 décembre 1982, je suis arrêté, menacé avec un pistolet et rapidement libéré. À partir de cet épisode, je suis ostracisé et décide de quitter la Syrie, ce qui m’a pris 6 ans. Ce qui m’a décidé à partir, c’est en constatant, dans mon carnet d’adresses, que seulement 15 % de mes amis étaient encore joignables, les autres étaient partis ou disparus. En 1988, un ami responsable de la sécurité à l’aéroport m’assure que je pourrais partir sans laisser passer, et je commence ma vie en France, où je me suis marié et eu 2 enfants. Je suis arrivé à Béziers en 1993.
Êtes-vous retourné en Syrie ensuite ?
J’y suis retourné en 1994 avec un passeport français et un visa, car le pays semblait s’ouvrir. En 2011, la répression contre les manifestants anti-régime commence par l’encerclement de la ville de Deraa. À ce moment-là, avec des intellectuels de gauche, des artistes, nous signons une pétition pour demander que le lait entre dans la ville. Crime de lèse-majesté… Nous avons tous été considérés comme des soutiens du terrorisme et avons été chassés ou – pour ma part – interdits de revenir. Par la suite, depuis la France, j’ai contribué à des journaux d’opposition, sous un faux nom, pour éviter des représailles à ma famille. En 2016, en voyant l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, je perds espoir, je tourne la page et mets mon clavier d’ordinateur en arabe au rebut, jusqu’à dimanche dernier… J’étais persuadé que ce régime sanguinaire serait éternel… En Syrie, le peuple a été affamé, torturé et humilié, polytraumatisé. Ne pas prêter allégeance au régime, c’était s’exposer à la mort. Il y a des Syriens qui sont sortis des geôles du régime et qui ne savait même pas qu’Hafez el-Assad et Saddam Hussein étaient morts. J’ai un ami qui a été libéré après 43 ans de détention.
Quelle a été votre réaction en apprenant la chute de Damas et la fuite vers la Russie de Bachar el-Assad ?
Ma femme m’a appelé dimanche matin pour m’annoncer que Bachar el-Assad était parti, je n’y croyais pas. Ce régime avait survécu à la chute de l’URSS, à des guerres, à Daesh, la chute était impensable… Jusqu’à ce que je vois l’information officielle affichée sur la télévision syrienne, et encore, je me suis dit qu’il aurait pu se réfugier dans les montagnes. Mais quand j’ai vu le palais présidentiel ouvert et pillé par les citoyens, j’ai compris que c’était réel. Et j’ai eu peur des possibles exactions mais il semblerait qu’il n’y a eu que des règlements de comptes internes.
Contenus de la page
Robert Ménard : « Heureux pour les Syriens, mais méfiant »
Depuis 2014, Béziers est jumelé avec Maaloula, ville de 2 000 habitants située en altitude, au nord de Damas, où vit une communauté chrétienne. Une alliance scellée, à l’époque, par la visite sur place de Robert Ménard, pour qui, ce jumelage représentait un acte de solidarité. Aujourd’hui, avec la chute du régime de Bachar el-Assad, si le jumelage n’est pas remis en question, l’élu veut se montrer prudent : « La chute d’Assad est une bonne nouvelle, c’était un tyran sanguinaire. J’imagine à quel point la population doit être heureuse. Mais quand on voit le pedigree d’Al Jolani, héritier d’Al Qaida, cela sent le danger. J’espère que son discours ne relève pas de la duplicité (le chef des rebelles a promis de laisser les minorités en paix, NDLR). Nous sommes à la fois soulagés et inquiets. Parmi les prisonniers libérés de Saidnaya, il y a des jihadistes. Nous attendons de voir ». Si le maire de Béziers souhaite poursuivre l’aide à Maaloula, elle est suspendue, pour l’heure, le temps d’analyser la situation.
Que pensez-vous des rebelles islamistes du Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) qui ont pris le contrôle du pays ?
On ne sait pas ce que cela va donner. Je croirai ce que je vois. Pour le moment, on se réveille d’un cauchemar. Après, le principe de réalité revient. L’os qu’on nous donne, c’est qu’Assad n’est plus et c’est déjà énorme. Ce groupe de rebelles suit, selon moi, l’agenda turc d’Erdogan (le président de la Turquie) et reçoit l’appui des Américains et des Jordaniens, avec Israël. Al Jolani (le chef des rebelles) n’a pas carte blanche, il est mis en place. Il a adouci son discours, utilise son charisme, le fait d’avoir été loin du régime, dans la clandestinité. Sachant que les potentiels leaders qui auraient pu prendre le relais d’Assad ont été éliminés, il n’a pas de concurrent. Il ne pourra pas lancer des armes chimiques (détruites par les forces israéliennes) sur la population. Donc le diable qu’on ne connaît pas ne peut être pire que celui qu’on connaît déjà.
Envisagez-vous de retourner en Syrie ?
Tout ce que j’ai pu dire a été consigné par le régime el-Assad, mais ça m’étonnerait qu’Al Jolani ait des traces. Bien sûr l’idée, m’effleure. Mais j’attends de voir comment cela va évoluer et juger sur pièce. Ma vie est ici désormais, mais je suis heureux pour le peuple syrien qui célèbre cette chute du régime dans les rues.
3 questions à Gérard Duguay, président de l’association SOS Maaloula
Vous présidez l’association SOS Maaloula, du nom de la ville Syrienne où vit une communauté chrétienne qui parle l’araméen. Que pensez-vous de la situation ?
J’ai quelques contacts indirects avec des correspondants sur place, via SOS Chrétiens d’Orient. Pour l’instant, les informations que l’on m’a transmises sont positives. Maaloula étant située au Nord-Est de Damas, à 50 kilomètres, ils n’ont pas souffert des bombardements.
Est-ce que l’aide que vous apportez régulièrement à ce village va se poursuivre ?
Il y a deux semaines, nous y avons créé une pharmacie, avec la possibilité d’ouverture de trois emplois pour des villageois. Nous avions un deuxième projet prévu, d’envoyer 500 couvertures pour les villageois les plus pauvres qui n’ont pas de courant, car Maaloula se situe à 1 500 mètres d’altitude, il y fait froid, jusqu’à – 5° l’hiver. Mais pour l’instant, je me mets en recul, j’attends de voir ce qui va se passer. Je ne voudrais pas que notre aide tombe entre les mains de personnes indésirables.
Vous allez garder un œil permanent sur la situation ?
Je vais garder contact avec SOS Chrétiens d’Orient, afin de savoir ce qu’il se passe et déterminer la position que l’on doit adopter. Pour le moment, nous sommes dans l’expectative.
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