Célébré comme un demi-Dieu en Gironde, Matthieu Jalibert (26 ans, 34 sélections) n’est pourtant qu’un homme parmi d’autres, dès qu’il rejoint le groupe France. On a tenté de savoir pourquoi…
On a tout aimé de ce moment où, tel Freddie Mercury à Wembley, Matthieu Jalibert, mèche haute et front perlé, a saisi le micro qu’on lui tendait, attendu que Chaban fasse silence et annoncé à une foule extatique qu’il prolongeait son contrat à Bordeaux. C’était tellement lui, tout ça : ce show qui éclipsait jusqu’au match lui-même ; ce stand-up que nul autre joueur du Top 14 n’aurait songé concevoir ; ce secret d’état, aussi, ayant entouré un accord pourtant ficelé depuis des jours mais que son entourage, soucieux de ne pas spoiler * la mise en scène que l’enfant chéri de la Gironde avait imaginée ce soir-là, s’était juré de ne pas éventer…
Et c’est ce qu’on peut aimer, chez Matthieu Jalibert. Cette façon de scénariser sa propre vie, de faire un évènement de chacune de ses sorties publiques et d’assumer participer à un sport professionnel qui, par nature, a besoin de gentils, de méchants, de suiveurs et de dissidents. Antoine Dupont excepté, aucun autre bipède du Top 14 n’attire donc autant à lui les faveurs du public et des médias. Lorsque Romain Ntamack, qui devance pourtant Jalibert dans la hiérarchie tricolore, fait son retour sur les terrains, on en cause évidemment dans nos gazettes spécialisées ; mais le « come back » de Jalibert, lui, provoque au gré d’un déplacement ordinaire chez le promu vannetais une confluence de micros et de caméras vers le Morbihan, des fois qu’il s’y passe quelque chose de dingue… ou que ledit « Mat » ne se décide à régler ses comptes en direct avec Fabien Galthié.
À propos de la dernière « affaire Jalibert », on a ainsi tout entendu. On a d’abord compris en écoutant le sélectionneur national que le joueur, vexé de son soudain déclassement en Bleu, avait délibérément claqué la porte du XV de France. Puis on s’est dit, en prêtant une oreille attentive à ce que raconta peu après l’intéressé, que la décision avait plutôt été prise d’un commun accord, quand bien même l’un d’eux ait été plus d’accord que l’autre. On en a conclu que Galthié avait dit ce qui l’arrangeait, Jalibert aussi et qu’en tout état de cause, le différend, loin d’être dissipé, continuerait de faire longtemps causer tout ce que ce territoire recense de comptoirs en zinc et de machines à café.
Contenus de la page
De farouches partisans… et une armée de « haters »
Ici, s’opposent inexorablement deux chapelles. Nous ? On a apprécié, chez Jalibert, cette façon « so punk » de dire merde au saint patron des rugbymen français, de brûler l’ingrate condition qui était désormais la sienne en sélection et le rétrogradait, dans les faits, au rang de quatrième ouvreur du Stade toulousain, Ramos, Ntamack et Dupont lui étant désormais préférés à ce poste. De son côté, notre chroniqueur Richard Dourthe a, à l’inverse, peu goûté ce qu’il considérait comme un bras d’honneur à l’encontre de l’institution : « On ne dit pas « non » au XV de France. On ne dit pas « non » à l’équipe que des milliers de mômes à travers le pays regardent avec les yeux de Chimène. On ne dit pas « non » à ce maillot pour lequel nous sommes maintenant quelques-uns, pourtant insignifiants par rapport à la grandeur de l’institution, à avoir sué et saigné depuis 1906″. Au bout du bout, Matthieu Jalibert a pourtant trouvé en Guy Novès un allié de circonstance, sans que l’on sache vraiment si l’ancien sélectionneur souhaitait ici défendre l’ouvreur de l’UBB ou bien se payer Galthié, avec lequel il n’a jamais entretenu de très bons rapports. « J’avais été invité en Australie quand l’équipe de France jouait la petite finale de la Coupe du monde 2003, disait-il sur Sud Radio. Yannick Bru était capitaine et Fabien Galthié avait demandé à Bernard Laporte, qui était à l’époque entraîneur, de rentrer en France. Il n’avait pas joué la petite finale. Alors, quand on a fait soi-même ce genre de départ, on ne peut que l’accepter de la part d’un garçon comme Matthieu Jalibert ». De mémoire, la relation entre le golden boy de Gironde et son sélectionneur a donc toujours été peu ordinaire, en atteste d’ailleurs cette scène, un rien loufoque, capturée un jour à Marcoussis par les caméras de France Télés : on y voit, dans la salle de vie du XV de France, le patron des Bleus interrompre un entretien individuel avec un Dylan Cretin pétrifié pour, mi-caustique mi-Galthié, lancer à son demi d’ouverture : « Tu t’en vas, Matthieu ? Tu vas sur Instagram ? »
Avec Gregory Alldritt, il brise un interdit…
Pour ce qu’il a de clivant et de romanesque, le rugby français raffole donc du sujet Jalibert. Caroline Thiebaut, qui fut longtemps l’agent d’image de l’ouvreur girondin, explique : « Pour moi, il est à la fois un ange et un diable. Le lundi, il pouvait faire rayonner ma journée parce qu’il est attachant, sensible et généreux… Le lendemain, il n’était pas dans un bon jour et il pouvait être dur, blessant, pédant… Malgré tout, j’ai adoré travailler avec lui. Matthieu est, avec Greg Alldritt et derrière Antoine Dupont, le joueur ayant le plus gros potentiel en termes d’image. Ceux qui l’aiment le font avec déraison ; et ceux qui le détestent le font avec autant de passion. Matthieu Jalibert, c’est la madeleine de Proust des « haters »* et lui, il en joue sans en souffrir. […] Moi, j’ai néanmoins mis un terme à notre collaboration parce qu’à la fin, ça devenait toxique. Il était exclusif, possessif et de mon côté, j’avais besoin de collaborer avec d’autres personnalités du sport. Ca m’a fait mal au ventre, mal au cœur mais j’ai dû arrêter. »
De facto, Jalibert a toujours compris que vouloir plaire à tout le monde, c’était aussi prendre le risque de plaire à n’importe qui. Avec lui, rien n’est donc sacré, biblique et en bon hérétique, il secoue non sans talent ce petit monde garrotté par ses traditions, cet écosystème souvent bouffi d’hypocrisie. Les exemples ne manquent pas : tout à sa joie, il chambre un jour Julien Dumora après une victoire de l’UBB à Castres et, passé l’esclandre, s’excuse sans s’excuser : « J’étais content et sans faire exprès, j’ai percuté Dumora, voilà tout ». Des années plus tard, il brise un autre interdit, adressant cette fois une « nuquette » au capitaine de l’équipe de France en personne (Gregory Alldritt).
Ici, on raconte que la récidive de Jalibert provoqua d’ailleurs un schisme irrémédiable entre lui et certains joueurs de la sélection, Dupont, Marchand, Jelonch ou Baille n’étant alors pas enclins à lui pardonner son geste. Pour autant, si le meneur de jeu de l’UBB ne fait rien pour se départir du cliché « d’enfant terrible » lui collant aux basques depuis ses débuts, il arrive aussi qu’il soit mêlé à la polémique sans avoir fait quoi que ce soit pour la déclencher : au soir de son premier match en équipe de France (2018), « Jali » laissa donc une partie de son genou sur la pelouse du Stade de France après un choc avec Bundee Aki ; dans le prolongement de cette chute, le président de l’UBB Laurent Marti oublia momentanément son amitié avec Jacques Brunel pour voler au secours de l’incarnation de son projet en Gironde et secouer les plumes du sélectionneur des Bleus, appelant dans les médias à la fin du « jeunisme » décrété en équipe nationale par son ancien manager. Mais Matthieu Jalibert, alors ? Qui est-il, au fond ? « Je ne le reconnais pas dans les clichés qu’on empile à son sujet, nous confiait un de ses proches mardi matin. Matthieu, c’est juste un mec tranquille, qui tient à sa routine après sa journée d’entraînement : une salade, un bain froid et la compagnie de ses chiens, dans son jardin. Il est d’ailleurs un grand défenseur de la cause animale, s’est récemment rapproché d’une association de chiens d’aveugles et a surtout évolué sur plein de choses. » Genre ? « Un jour, je lui ai dit : « Arrête de jouer la fashionista à Paris, ce n’est pas toi. Ça se voit trop sur ta gueule : tu n’es pas à l’aise dans ce rôle. » Il m’a écouté, je crois ; et il est aujourd’hui revenu à ce qu’il est vraiment ». Jacques Brunel, le premier coach ayant cru en lui, va plus loin : « Matthieu, je l’ai lancé à 18 ans parce qu’il avait quelque chose de plus que les autres : cette façon de courir, tête haute et buste droit, lui permettait d’avoir une vision panoramique du terrain. Il était déjà un danger permanent pour les défenses et au-delà de ça, c’était un garçon remarquable, simple et avenant. […] Les gens le croient hautain parce qu’il a ce port altier, atypique ; on faisait d’ailleurs la même remarque à Imanol Harinordoquy, quand je l’ai fait démarrer à Pau en 2002. Aujourd’hui, je crois néanmoins que la meilleure chose qui soit arrivée à Matthieu est d’avoir prolongé à Bordeaux, chez lui, dans un cadre où les gens l’aiment pour ce qu’il est vraiment… »
Digest
Né le : 6 novembre 1998 à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines)
Mensurations : 1,84 m, 86 kg
Surnoms : « Mat », « Jalib »
Poste : Demi d’ouverture
Clubs successifs : Stade calédonien (2004-2007), CABBG (2007-2016), Bordeaux-Bègles (depuis 2016)
Sélections nationales : 34, en équipe de France (2018)
1er match en sélection : à Saint-Denis, le 10 novembre 2018, France – Irlande (13-15)
Points en sélection : 89 (22 transformations, 9 pénalités, 3 essais, 1 drop)
Palmarès : vice-champion de France (2024)
* Divulguer
** Les haineux
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