Champion du monde U20 en 2018 et 2019, annoncé comme un phénomène du rugby français a l’époque, le joueur du Racing 92 a tardé à éclore au plus haut niveau. Pour lui, cette première sélection en bleu est une opportunité immense de rattraper le temps perdu.
Vous allez fêter votre première sélection avec le XV de France là où vous avez été sacré en 2019 champion du monde pour la deuxième fois consécutive avec l’équipe de France des moins de 20 ans. Y voyez-vous un clin d’œil de l’histoire ?
C’est drôle mais comme je l’ai déjà dit, j’ai toujours travaillé pour en arriver là, pour avoir cette opportunité. Et franchement, c’est un plaisir.
Cette période dorée vous semble-t-elle lointaine ?
Oui et non. Non, parce que lorsque nous en parlons avec les mecs de cette époque, on a l’impression que c’était hier. Mais non, parce que c’était il y a déjà cinq ans. Depuis, beaucoup de choses ont changé. Certains ont eu des carrières incroyables. D’autres, non.
Quels souvenirs gardez-vous de cette période où vous avez été nommé meilleur joueur de la Coupe du monde 2018, année de votre premier titre ?
Je sortais d’une saison compliquée où j’avais été blessé tout au long de l’année. J’étais revenu en forme juste à temps, mais j’avais quand même eu de la chance que Seb (Piqueronies) me sélectionne. Et j’en garde un souvenir merveilleux. Le groupe, l’ambiance, le titre, tout était génial. Sur les deux années, c’était incroyable.
Était-ce pour vous le temps de l’insouciance ?
Oui car nous n’avions aucune pression. Tout allait bien. Personne ne nous attendait, l’équipe de France n’avait pas gagné depuis très longtemps. Et je crois qu’il y avait sur ces deux années une sacrée génération.
Justement, comment avez-vous vécu par exemple la Coupe du monde 2023 où nombreux étaient les joueurs issus de cette génération, mais pas vous ?
Les mecs dont vous parlez, que ce soit Cameron (Woki), Romain (Ntamack), Arthur (Vincent) et d’autres, jouaient tous les week-ends en Top 14 et étaient performants. Moi, je ne l’étais pas. Je n’avais donc aucune déception. J’étais conscient de mon niveau et je ne pouvais prétendre à rien.
Mais comment expliquez-vous alors que vous ayez été élu meilleur joueur de la Coupe du monde des moins de 20 ans en 2018 ?
J’ai été élu pour ce titre mais d’autres auraient pu l’être. Nous avions dans cette équipe de sacrés joueurs. Je pense à Romain (Ntamack), à Arthur (Vincent) et d’autres encore. On a beaucoup parlé de moi parce que j’avais été surclassé. J’étais, entre guillemets, le petit jeune. Après, peut-être que je me suis vu trop haut, trop vite, à cette époque-là.
Avez-vous subi la pression de l’environnement médiatique ?
C’est moi qui suis sur le terrain. Évidemment que la pression de l’environnement n’a pas été simple à vivre. Peut-être que je l’ai mal gérée. Tout simplement. Cette période de ma vie n’a pas été simple à vivre mais j’ai pris conscience de ce qu’il fallait faire pour réussir. Et surtout de ce qu’il ne faut pas faire.
À quel moment avez-vous eu cette prise de conscience ?
Sans doute un peu avant que je ne rejoigne la Section paloise (en 2021). Cette année-là, au Racing, je ne jouais jamais. Je me suis posé des questions. Beaucoup de questions. J’avais le sentiment d’être légitime pour jouer. Mais bon…
Viviez-vous cette situation difficilement ?
Bien sûr ! Je voyais tous mes potes jouer tous les week-ends en Top 14, faire de grosses performances. Et moi, je n’avais même pas la chance de jouer. J’étais frustré. J’en voulais à la terre entière mais je ne me remettais pas en question. C’est seulement quand j’ai commencé à me poser les bonnes questions en discutant avec mes proches, ma famille, que j’ai commencé à changer mon approche du rugby professionnel. Je me suis remis au travail.
Avez-vous été dans le dur psychologiquement ?
Ne pas jouer, c’est très difficile. Vraiment. J’ai souvenir de moments de solitude très forts. Lorsque je n’étais pas dans le groupe pour préparer les matchs du week-end, je me retrouvais avec un préparateur physique, loin de l’équipe, à travailler seul dans mon coin. Ça me cassait les c… Parfois, je me disais que j’allais finir dans un petit club en Fédérale.
À ce point ?
Bah oui ! Dans ces moments-là, on cogite forcément. Je ne voyais pas le bout du tunnel. Il fallait vraiment que ça change. La situation ne pouvait pas durer éternellement. À l’époque, et encore aujourd’hui, je retournais souvent chez moi à Sarcelles pour jouer au foot ou au basket avec mes potes. Ça m’a permis de garder la tête hors de l’eau. D’ailleurs, même quand ça va bien, comme aujourd’hui, j’ai besoin de ça : de sortir du rugby, de faire d’autres sports, de voir d’autres personnes. Encore aujourd’hui, j’adore aller jouer au basket avec mon grand frère, retourner au stade Nelson-Mandela de Sarcelles pour profiter de mes amis.
Qu’est ce qui vous a permis finalement de revenir à ce niveau de performance ?
Mon objectif est de rendre ma mère fière. Je me suis battu pour cette raison et pour prouver ce que je vaux. Je voulais vraiment montrer aux dirigeants du Racing qu’ils avaient eu raison de me faire confiance. Je n’avais pas envie qu’ils se disent : « Putain, sur Jordan, on s’est trompé ». Pour moi, c’était hors de question.
On ne va pas se mentir : Pau, c’était ma dernière chance
Vous dites que vous avez besoin de votre environnement amical pour votre bien-être mais c’est loin de ça, à Pau, que vous vous êtes retrouvé pour performer. Comment l’expliquez-vous ?
Tout simplement parce que je n’avais que cet objectif de rendre fiers les miens et d’être à la hauteur de la confiance du Racing. Voilà pourquoi j’ai relevé ce défi d’aller jouer à Pau. En partant, je me suis dit : « J’y vais deux ans, je donne tout pour revenir en étant le meilleur possible ». La chance que j’ai eue, c’est que j’ai immédiatement « kiffé » l’environnement à Pau. Je me suis senti bien alors qu’à l’époque de mon départ je savais à peine situer Pau sur une carte de France. Et finalement, je me suis vite épanoui dans mon nouvel environnement.
N’avez-vous pas craint de vous retrouver un peu seul, loin de votre famille et de vos amis ?
Non parce que ma famille est souvent venue. Ça leur a permis de découvrir aussi autre chose. Et puis, on ne va pas se mentir : Pau, c’était ma dernière chance. Je me disais que le Racing allait finir par se lasser de moi.
Vraiment ?
Oui, j’ai beaucoup douté. Je me répète mais je me voyais vraiment finir dans un club de Fédérale.
À Sarcelles ?
Pourquoi pas ? Ou plutôt à Saint-Jean-de-Luz maintenant que j’ai découvert la côte basque depuis mon passage à Pau (il rigole). Plus sérieusement, la remise en question à cette époque-là m’a fait du bien pour redevenir le joueur que je suis actuellement.
Laurent Travers dit que vous êtes revenu différent…
Oui, je sais, tout le monde me dit ça… Mais je suis toujours pareil : le même joueur qui casse les c… À tout le monde, qui fait des blagues de m… Je suis même peut-être un peu plus drôle aujourd’hui qu’avant.
En quoi Sébastien Piqueronies a-t-il eu un rôle prépondérant dans votre renouveau ?
Seb m’a toujours accordé une grande confiance. Ça m’a manqué au Racing. Or, j’ai toujours eu besoin de ça. Et Seb, quelles que soient mes performances, a toujours eu confiance en moi. Heureusement parce que pour mes débuts à Pau, j’avais fait un vrai match de m… C’était à Clermont et j’avais été catastrophique. Mais avec la confiance de Seb, j’étais monté en puissance. C’est aussi pour cette raison que j’avais choisi Pau et pas Brive ou un autre club.
On dit qu’il vous a permis de devenir plus exigeant avec vous-même. Vrai ou faux ?
(il réfléchit) oui, un peu… Mais on me reproche encore parfois d’être nonchalant. En fait, je ne sais pas comment l’expliquer mais c’est juste ma personnalité qui est ainsi. Je ne crois pas être nonchalant, ni manquer de respect à mes coéquipiers ou à mes adversaires. Pour moi, le rugby, c’est juste un jeu avec des copains. Quand j’étais plus jeune, ce que je préférais, c’était le repas du mardi soir au club house de Sarcelles.
Avez-vous le sentiment d’être à contre-courant de la génération actuelle ?
Non parce que j’ai compris aussi qu’il fallait du sérieux pour réussir. Et puis, je suis un compétiteur. J’aime gagner. Je veux gagner. Tout le temps. Même sur un simple petit jeu à l’entraînement.
Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez appris votre sélection pour cette tournée en Argentine ?
C’était au soir de notre défaite en barrage contre Bordeaux, j’étais dégoûté. Je n’avais envie de parler à personne. En fait, j’espérais bien aller en finale de Top14. Mais quand j’ai reçu le message de William (Servat) dans la nuit, ça m’a permis de me fixer un nouvel objectif. Et puis me retrouver dans ce groupe, avec tous ces mecs avec qui j’ai été sacré champion du monde des moins de 20 ans, c’est top. Il y a aussi beaucoup d’anciens massicois : Antoine (Frisch), Lester (Etien), Léo (Barré), Judicaël (Cancoriet), Mickaël (Guillard), PH (Azagoh)…
Quel objectif vous êtes-vous fixé sur cette tournée ?
Prendre tout ce qu’il y a à prendre. Et surtout du plaisir.
L’attente a-t-elle été longue avant cette première opportunité ?
Oui, je ne vais pas vous mentir. Mais je ne veux pas surjouer, ne pas passer à côté. Je veux rester tranquille, ne pas me prendre la tête.
Vous disiez plus tôt qu’un de vos objectifs était de rendre fière votre maman. Le sera-t-elle samedi ?
Ma mère représente beaucoup pour moi. Je veux la rendre heureuse, la faire sourire autant que je peux en jouant bien, en marquant un essai… Mais samedi j’aurai aussi une pensée pour ma grand-mère qui nous a quittés récemment. J’en parle mais c’est douloureux pour moi. C’était quelqu’un d’important dans ma vie. Je vais tout faire les rendre fières toutes les deux.
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