« Bleu pacifique » : la saga des îliens en équipe de France

Lors de la dernière Coupe du monde, quatre des trente-trois Tricolores appelés par Fabien Galthié pour disputer la compétition planétaire étaient originaires du Pacifique. On vous propose, aujourd’hui, de retracer l’histoire de cette extraordinaire filière, comme d’en exposer les prolongements contemporains…

n termes de rugby, les passerelles entre les territoires d’outre-mer et la métropole n’ont pas toujours été évidentes. Et si aujourd’hui, de plus en plus de colosses de Nouvelle-Calédonie, Wallis ou Futuna débarquent chaque année dans l’Hexagone afin de densifier les écuries du rugby pro, il n’en a pas toujours été ainsi. Jean-Jacques Taofifenua (52 ans), frère du grand Willy, oncle de Romain et papa de Donovan (le finisseur du Racing 92), fut l’un des tout premiers « guerriers du Pacifique », comme le veut le clicheton, à oser franchir le pas. Il raconte : « Avec Willy, nous avons été les grands pionniers. Moi, je suis arrivé à Mont-de-Marsan en 1990, soit un an après mon frère. Là-bas, c’était simple : on était militaires la semaine et rugbymen le week-end. » Jean-Jacques, qui fut ensuite le talonneur de Nice, Grenoble, Bayonne et Clermont, assure encore aujourd’hui qu’il doit tout ou presque à ce départ impromptu en métropole. « Si j’étais resté chez moi, plaisante-t-il à présent, j’aurais continué à faire ce que je faisais depuis des années le samedi soir : donner rendez-vous aux mecs des quartiers voisins pour régler nos comptes à coups de poing. Parce qu’on n’avait ni fusil ni quoi que ce soit d’autre, à l’époque… Vous comprenez pourquoi ce sport a changé le cours de ma vie… »

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Au début des années 90, le rugby en Nouvelle-Calédonie ou Wallis et Futuna était pourtant l’affaire de quelques mordus, d’une poignée de happy few arrivés là parce que leur gabarit, ou leur gestuelle, ou les deux, leur fermaient les portes des clubs de football de l’archipel. Jean-Jacques Taofifenua, aujourd’hui coprésident du club de Saint-Junien (Fédérale 2), poursuit : « A notre époque, le football était déjà, et de loin, le sport numéro 1 dans l’archipel. Il l’est d’ailleurs resté parce qu’à mon sens, les jeunes n’aiment plus se faire mal et qu’en ce sens, le rugby leur fait un peu peur… En tout et pour tout, nous devions être, quand j’ai débuté, 500 bonshommes à jouer au rugby, entre Nouméa et Wallis. Aujourd’hui, ils sont le triple. Malgré la prédominance du ballon rond, ça prend donc de l’ampleur ».

Les missionnaires caldoches

Jadis, le rugby du Pacifique était avant tout l’objet de quelques missionnaires français qui, professeurs ou fonctionnaires, prêchaient alors la bonne parole en ces terres lointaines. « Moi, poursuit Jean-Jacques, c’est Gérard Murillo (un ancien ailier international, qui fut également l’entraîneur de Saint-Jean-de-Luz, N.DL.R.) qui m’a poussé à partir en métropole pour tenter ma chance. À l’époque, Gérard entraînait la sélection calédonienne ». Parce qu’elle a existé ? « Et comment ! On a même remporté les jeux du Pacifique, une année ! Quand on affrontait les Tonga ou les Samoa, c’était parfois sauvage : entre nous, il n’y avait pas de technique, juste de la force pure. Et sous les mêlées, ça tombait pas mal… » On imagine, oui. « Dans les clubs comme le mien (AS Mont-Dore, N.D.L.R.), les entraîneurs de l’époque étaient tous des Caldoches (européens de Nouvelle-Calédonie, N.D.L.R.). Ils ont donné une partie de leur vie pour nous apprendre le rugby. S’il y a aujourd’hui autant de joueurs polynésiens en équipe de France, c’est en partie grâce à ces gens-là ». De fait, lors de la dernière Coupe du monde, le groupe France comptait en son sein quatre enfants du Pacifique (les Néo-Calédoniens Romain Taofifenua et Peato Mauvaka, les Wallisiiens Yoram Moefana et Sipili Falatea). Une prouesse, lorsqu’on le sait que Wallis-et-Futuna (11 000 habitants) représente à peine 0, 05 % de la population française.

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De toute évidence, les morphotypes des athlètes du Pacifique séduisent de plus en plus les cadors de la poule unique et, depuis 2021, le Stade toulousain a même signé un partenariat avec un club de la banlieue de Nouméa, l’URC Dumbéa. C’est même par le biais de cette association que Peato Mauvaka, Rodrigue Neti et Paulo Tafili (aujourd’hui au Lou, NDLR) sont arrivés dans la ville rose il y a quelques années. Séduite par le succès de ce modèle, la Fédération française de Rugby a, dans la foulée, décidé de mettre en place, en 2017, un pôle espoirs en Nouvelle-Calédonie afin de faire de cette filière prometteuse l’une des fondations des équipes de France de demain.

Les Kiwis lorgnent l’or calédonien

Pour autant, la fibre « française » n’est pas toujours naturelle, aux yeux de ces diamants du Pacifique. À ce sujet, Jean-Jacques Taofifenua développe : « Chez nous, beaucoup de mômes sont beaucoup plus attirés par la Nouvelle-Zélande que par l’équipe de France. Ils sont capables de citer les noms de tous les All Blacks actuels alors qu’ils ne connaissent que très peu les Bleus. Tout dépend de la famille où ils grandissent, en fait : quand j’étais môme, mon père était à ce point attaché à la France qu’il sortait la ceinture, quand on applaudissait un essai de la Nouvelle-Zélande ou de l’Australie. » Récemment, l’exemple de Patrick Tuifua fut d’ailleurs largement significatif du déchirement culturel et sentimental que peuvent ressentir les rugbymen néo-calédoniens ou wallisiens : le troisième ligne des Bleuets, originaire de Nouméa mais qui joue au quotidien pour l’équipe de Hawkes Bay (dans le championnat néo-zélandais, NDLR), a certes réalisé quelques belles prestations avec les moins de 20 ans tricolores dans le Tournoi des 6 Nations 2024 mais ne souhaite vraiment évoluer, à terme, que pour les AllBlacks. Et pour l’anecdote, si Tuifua a récemment rejoint la Nouvelle-Zélande, distante de 2000 kilomètres de Nouméa, c’est qu’il a au préalable obtenu une bourse dans le prestigieux lycée néo-zélandais de Lindisfarne, où l’ancien joueur du Stade français et de La Rochelle Laurent Simutoga (36 ans) occupe aujourd’hui un poste important. Jean-Jacques Taofifenua conclut : « Laurent recrute ces jeunes pour leur offrir une bonne éducation, leur apprendre l’anglais et les intégrer, plus tard, au giron du rugby kiwi ». Au bout du monde, la France est donc loin d’être la seule à s’arracher l’or du Pacifique…

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Falatea, au nom de Wallis et Futuna

Yoram Taofi Falatea Moefana, tout est dit dans le nom complet du trois-quarts centre international de l’Union Bordeaux-Bègles qui se fait appeler simplement Yoram Moefana. En effet, Taofi, diminutif de Taofifenua, Falatea est tout simplement le nom de son papa et donc le frère de Sipili, le pilier international qui évolue aussi à l’UBB. Taofi est celui qui a ouvert la voie, premier joueur de Futuna à être envoyé dans l’hexagone pour représenter le tout jeune club de l’Afili Rugby Futuna, fondé après 1993. Passé par Orléans et Niort, il touche du doigt le rugby professionnel avec Dax au début des années 2000, ouvrant la voie à de nombreux jeunes d’Afili qui trouvent des points de chute à Aurillac, Mont-de-Marsan, Mâcon et Bourges. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Kito Falatea, frère de Sipili, y joue actuellement, après avoir commencé son apprentissage en France à Colomiers où toute la famille Falatea est passée.
Yoram est arrivé en France avec un autre frère de Sipili. Pour faire ses premiers pas en métropole, il était alors escorté à Limoges par Tapu Falatea, aujourd’hui âgé de 35 ans et encore sur les terrains de Nationale 2 avec le Bassin d’Arcachon en Nationale 2 en début de saison après avoir connu Colomiers, Narbonne, Castres, Agen et Nevers. Mais cette réussite familiale doit beaucoup à un homme. Il s’agit de Nisié Feleu, dont le nom est maintenant bien connu en France grâce à sa fille Manae qui est aussi devenue internationale. Son papa est celui qui a fondé le premier club de rugby, le fameux Afili Rugby Futuna, avec l’aide de plusieurs religieux venus des Samoa en 1993 pour aider à la reconstruction de l’île. Il est toujours présent sur l’île pour former les jeunes espoirs qui voudraient suivre la voie ouverte par la grande famille Falatea. De son côté, Taofifenua est le président de l’Union Rugby Club de Dumbéa, en Nouvelle-Calédonie, dont sont notamment issus Peato Mauvaka et Rodrigue Neti. N. A.

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