ENTRETIEN. Anniversaire des Gilets jaunes : la chercheuse Emmanuelle Reungoat revient sur cinq années de mouvement social

Chercheuse en sciences sociales et maîtresse de conférence à l’Université de Montpellier, Emmanuelle Reungoat a travaillé sur le mouvement des Gilets jaunes depuis sa création en 2017, cosignant notamment la publication « Les Gilets jaunes : une révolte sans fin ? », parue en 2023. En répondant à quatre questions, elle dresse le bilan du mouvement.

Cinq ans après les débuts du mouvement, que reste-t-il de « l’ère Gilets jaunes » ?

Emmanuelle Reungoat : « C’est un mouvement qui s’est beaucoup divisé, ce qui ne le rend pas très visible à l’échelle médiatique. On ne voit plus le mouvement de manière massive, il y a des gens qui se sont repliés, qui se sont désengagés. D’autres restent très liés parce qu’ils continuent de se mobiliser sur d’autres combats, on les a vus avec les antipass, contre la réforme des retraites… Aujourd’hui les Gilets jaunes sont devenus principalement des réseaux d’amitié, d’interconnaissances, de solidarité et des réseaux politiques. »

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Emmanuelle Reungoat, chercheuse en sciences politique et maîtresse de conférence à l’Université de Montpellier ©France Télévisions. Daniel De Barros et Cédric Métairon

Au cours des mobilisations, on a pu constater que beaucoup de personnes qui n’avaient jamais manifesté de leur vie sont descendues dans la rue pour participer au mouvement. Peut-on affirmer qu’il s’agit d’une caractéristique essentielle des Gilets jaunes ?

E.R. : « C’est une singularité très forte de ce mouvement, par rapport à ceux des cinquante dernières années. Au début il y avait majoritairement des gens plutôt distants de la politique, notamment des gens issus des milieux populaires et des petites classes moyennes. Ce sont des personnes dont on considère depuis 15 ou 20 ans qu’elles sont très éloignées du vote et qui sont entrées en politique un peu par effraction. Donc évidemment elles y ont appris beaucoup de choses : à adapter la politique à leur manière, à prendre la parole, à maîtriser des savoir-faire militants… À devenir citoyens à leur manière. »

« Ce sont des personnes dont on considère depuis 15 ou 20 ans qu’elles sont très éloignées du vote et qui sont entrées en politique un peu par effraction. »

Emmanuelle Reungoat, chercheuse en sciences politiques et maîtresse de conférences à l’Université de Montpellier

On sent que le mouvement perd de son souffle. Va-t-il finir par s’étioler totalement ? Ou est-ce qu’il pourrait ressurgir avec la même intensité qu’en 2017 ?

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E.R. : « Difficile de savoir quand un mouvement est terminé. Des Gilets jaunes ont lâché le gilet depuis plusieurs années, juste après le début du mouvement, à cause de la répression policière et judiciaire. Il y a eu un essoufflement, qui plus est le mouvement dure depuis longtemps. D’autres ont revêtu le gilet ponctuellement, dans d’autres manifs ou pour soutenir d’autres luttes. Mais à mon avis ce n’est pas un mouvement qui va renaître, ou si tel est le cas, ce sera sous d’autres formes. Certains anciens Gilets jaunes ont arrêté de porter le gilet mais sont restés militants, c’est en ça que le mouvement a muté. »

« C’est une expérience intense qui est relativement terminée, mais qui continue de transformer les gens dans leur rapport au monde, à la politique, à la famille et au travail. »

Emmanuelle Reungoat

Comment l’écho de ce mouvement continue-t-il de bouleverser le quotidien de celles et ceux qui s’étaient mobilisés ?

E.R. : « Le mouvement s’est véritablement infusé dans la société. L’ampleur historique des mobilisations, en termes de temps et de monde, a marqué la vie des gens. Elles ont été très intenses émotionnellement, elles ont permis de se faire des amis, de créer des couples, elles ont fait exploser des familles, en ont réuni certaines… C’est une expérience intense qui est relativement terminée, mais qui continue de transformer les gens dans leur rapport au monde, à la politique, à la famille et au travail. »

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