Au Japon, le XV de France n’a pas seulement assuré la première place du groupe « Europe » du Championnat des Nations. Il a surtout permis de rassurer un pack fragilisé par ses deux premières sorties, de valider une méthode, et de sanctifier une invraisemblable profondeur d’effectif que les Bleus ne partagent guère qu’avec l’Afrique du Sud, prochain adversaire en novembre…
Osons ici une confidence, autorisée par vingt ans de tournées auprès des Bleus : oui, on l’assume, on craignait dur comme fer ce choc à Tokyo face aux Brave Blossoms. Pour son contexte, d’abord. Parce qu’il n’était pas anodin, voyez-vous, de passer en moins de quinze jours de la « pure » Nouvelle-Zélande et des 5° de Christchurch à l’indice de pollution indécent de Tokyo et ses 90 % d’humidité. Pour son timing, ensuite, les troisièmes matchs de tournée s’avérant souvent les moins aboutis, fruits d’une inévitable lassitude au terme d’une saison s’étant écoulée pour certains sur plus d’une année civile. Enfin, et surtout, parce qu’une petite musique nous semblait s’être installée dans la tête des joueurs, qui nous avait rappelé celle déjà entendue avant le quatrième match du Tournoi en Écosse. En effet, entendre Fabien Galthié déclarer à l’avant-veille du match que son groupe avait déjà « dépassé ses attentes », nous laissait clairement penser que le boss des Bleus nourrissait peu de doutes quant au futur résultat, préalable éternel des plus historiques contre-performances du XV de France. Reste que la limite est très fine entre confiance en soi et arrogance. Et qu’au vu de la démonstration réussie par les Bleus, force est de constater qu’ils ne l’ont pas franchie, sous la houlette aussi bienveillante qu’impitoyable de leur chien de berger Maxime Lucu, lequel se rappelait fort bien n’avoir évité la défaite voilà quatre ans sur ce même terrain (15-20) qu’à la grâce d’un improbable sauvetage sur sa ligne de Yoram Moefana devant son futur coéquipier à l’UBB Tevita Tatafu…
Voilà pourquoi, à l’heure de dresser le bilan, on n’hésitera pas une seconde à conférer à ce succès tokyoïte la valeur qu’il mérite : incontestable, et en bien des aspects fondateur. Et cela, on serait prêt à le jurer, en dépit des apparences, du pedigree de l’adversaire et de son modeste 11e rang au classement mondial… En effet, après deux premiers matchs aboutis sinon victorieux en Nouvelle-Zélande puis en Australie, avoir observé que « des choses se passent » et décrété que « si l’équipe de France n’était pas celle qui a gagné le Tournoi, elle pouvait très bien être celle qui allait continuer la compétition », en novembre, la facilité pour Fabien Galthié aurait très certainement été de faire plaisir aux 41 joueurs restants de son groupe, en accordant aux titulaires une semaine de demi-vacances pour profiter des plaisirs de Tokyo et autres une sélection comme un os à ronger contre le Japon. Sauf que le sélectionneur a, en pleine conscience, choisi l’option contraire. « On ne construit jamais une équipe ainsi, le mot « tourner » n’existe pas en équipe de France, insistait Galthié. Chaque sélection se gagne, se mérite, et on doit être juste. »
Contenus de la page
Jalibert, ou quand l’intérêt collectif surpasse celui de l’individu
Reste que cette continuité aurait pu, l’air de rien, s’avérer synonyme de pression négative. Parce que chacun des appelés savait parfaitement qu’en cas de contre-performance collective, les points individuellement marqués ces quinze derniers jours ne voudraient plus dire grand-chose… « Honnêtement, on ne s’est jamais posé cette question », jurait bien innocemment Théo Attissogbe. Y croire ? On ne s’y fiera point, au vrai, pas plus qu’à ce plumeau qu’il porte sur la tête comme un leurre, en laissant croire aux plus naïfs qu’il ne jouerait au rugby comme on jouerait du reggae, tout en rythme et en improvisation. En effet, à l’image de ses coéquipiers, le Palois a bien compris qu’un avenir en Bleu passe avant tout par une dévotion totale à certains principes de rigueur, comme celui de chasser les causes perdues avec une « dalle » permanente, ou de sauter comme un damné sous les boxkicks de Maxime Lucu.
À jouer pour gagner, en somme, quitte pour cela à empiler les ballons portés comme s’empilent les tonnes de poisson sur les étals du marché de Tsukiji. Quitte, aussi, à accepter que l’intérêt collectif surpasse toujours celui de l’individu, à l’image d’un Matthieu Jalibert en attraction arrière, auteur d’un doublé tout en finesse. Jalib’ ? Il porte le menton haut qu’il surplombe la plupart du temps d’une moue boudeuse. Mais ce que les exégètes de canapé considèrent comme de l’arrogance n’est rien moins qu’une bénédiction pour le XV de France, son regard toujours en alerte scannant de front les trois rideaux de son adversaire pour mieux porter l’estocade. Cela d’autant plus depuis que le Bordelais a décidé que ce super-pouvoir se trouve bien plus utile lorsqu’il le met au service de son équipe, quel que soit le numéro dans son dos. Message reçu à 100 % que par ses partenaires, l’exemple étant là pour attester que plus personne n’a de cadeau à attendre, quel que soit son statut…
La chasse aux Springboks est ouverte
Voici comment, au bout d’un mois d’aventures au bout du monde, ce XV de France n’a pas seulement réussi à s’octroyer la première place du groupe « Europe » d’un Championnat qui n’est finalement qu’un prétexte mais surtout réussi là où tant de ses prédécesseurs avaient échoué. En prouvant que sa réussite est fondée sur un système plutôt que sur quelques individualités. En rappelant que sa profondeur d’effectif n’avait d’égal qu’en Afrique du Sud, à l’exception peut-être du poste de pilier droit où le Clermontois Régis Montagne a levé quelques doutes, notamment quant à sa capacité de déplacement. Tout sauf un hasard, souriront les littéraires, au pays de la Mer de Fertilité décrite par Yukio Mishima, cet auteur révolutionnaire qui avait déposé son ultime manuscrit juste avant de mener une action armée suicidaire face au quartier général des forces japonaises, puis de s’ouvrir le ventre face à son échec selon le rite du seppuku. « Les émotions n’ont aucun goût pour l’ordre établi », assumait ce dernier.
Ces Bleus non plus, plus que jamais persuadés de leur destin. « Depuis notre premier rassemblement, notre thème a été : « Pourquoi on y va ? Parce qu’on en a besoin », glissait Fabien Galthié en guise de conclusion. Thomas Coville, que nous avions rencontré pendant le Tournoi puis à Vannes, a été très inspirant pour moi à ce sujet. Il m’avait dit : « Pourquoi je fais le tour du monde ? Pourquoi je monte sur ces bateaux ? Parce que j’en ai besoin. » Ça nous a permis, nous aussi, de répondre à cette question du « pourquoi ». Pourquoi on était tous là ? Parce qu’on a un besoin, celui d’en découdre, de voir jusqu’où on pouvait aller, quels que soient nos chemins respectifs. » Un besoin qui s’est désormais transformé en une obsession : devenir les premiers à déboulonner les Springboks de leur piédestal, au mois de novembre prochain. C’est en tout cas le défi que les Bleus se sont fixé, dans l’intimité de l’hôtel Conrad, juste avant de repartir pour la France aux premiers rayons de l’aube. Et à vrai dire, forts des convictions que ceux-ci se sont forgées à l’autre bout du monde et de la détermination des « Premiums » restés à quai à rattraper le train en marche, on ne voit guère ce qui pourrait les en empêcher. Silence, on rêve…
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