Alors que beaucoup le croyaient moribond, après deux mois branché sur courant alternatif, le Stade toulousain a livré un exceptionnel récital vendredi soir. Là même où cette génération avait déjà marqué les esprits en finale de Top 14 il y a deux ans. Parce que, dans les rendez-vous qui comptent, elle n’a aucun égal.
Tous les sentiments y sont passés vendredi. Là-haut, perchés dans la tribune de presse d’un stade Vélodrome incandescent, l’heure fut d’abord au choc. Rien de comparable avec ceux subis par les pauvres Racingmen à chaque fois qu’un Toulousain arrivait lancé et jouait dans leur dos, après les avoir pulvérisés. Non, c’était la stupéfaction de voir un tel écart. Un gouffre, même, à l’occasion d’une demi-finale de championnat. Au score bien sûr, mais surtout dans le jeu, tant ces deux équipes ne semblaient pas pratiquer le même sport. Voilà qui a guidé l’autre sensation de la soirée, cette forme d’émerveillement infusée chez tous les amateurs d’ovalie, supporters du Stade toulousain ou non. Parce qu’il faut reconnaître une chose : quand la bande à Dupont est dans cet état-là, elle est irrésistible. Tant pour les adversaires que pour les yeux. Vendredi, elle a bafouillé trois petites minutes, pour laisser au Racing le soin d’inscrire ses trois uniques points… avant la 71e, puis elle a offert un exceptionnel récital. L’ensemble de la panoplie du rugby total y est passée, jusqu’à filer 71 points à un prétendant légitime au Brennus, et se dire qu’on venait d’assister à quelque chose d’irrationnel. Ou plutôt d’incomparable à ce stade de la compétition. Juste le temps du devoir de mémoire, pour se souvenir que, deux ans plus tôt, au même endroit, les Rouge et Noir avaient giflé l’Union Bordeaux-Bègles (59-3) pour la finale la plus déséquilibrée de l’histoire. Et il suffit aussi de poser un œil sur leurs deux précédents pèlerinages à Marseille en Top 14, quand ils ont collé plus de cinquante pions au RCT pour gâcher sa délocalisation avec une équipe pourtant chaque fois remaniée, pour comprendre combien ce prodigieux théâtre des rêves n’est finalement que celui de leur démesure…
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« Le doute n’est pas une maladie »
Tout ça pour quoi ? Pour souligner, encore et toujours parce qu’il ne faudra jamais le banaliser, que cette génération toulousaine est sans limite. Et davantage encore qu’elle possède des ressources comme aucune autre. Imaginez que, pour cette demi-finale, le staff d’Ugo Mola avait opéré huit changements (contraints ou choisis) par rapport au XV de départ qui s’était présenté en demie l’an dernier, une semaine avant de conquérir un troisième Bouclier d’affilée. Plus de la moitié d’une équipe. Imaginez, surtout, qu’on disait ou pensait ici et là cette formation moribonde depuis son élimination en quart de finale de Champions Cup à Bordeaux, mi-avril. Des accrocs, elle en a connus d’autres, et elle en connaîtra encore. Mais, s’il est une vertu qui lui colle à la peau, c’est celle d’être justement touchée dans sa chair et son honneur. Puis, d’en faire son ciment pour se relever, se rebeller et imposer sa supériorité. « On est passé à travers en Champions Cup et on n’a pas envie de passer à travers deux fois, pointe François Cros. On veut être dignes du maillot qu’on porte. » Lequel impose une exigence, quasiment inconsciente, autant qu’un appétit insatiable. « Continuer à gagner, c’est ce qui nous anime », ajoute Thibaud Flament. Voilà aussi pourquoi, avec ce groupe, il faut savoir se projeter, voir le coup d’après. Celui qui compte, en fait. Depuis deux mois, il était effectivement branché sur courant alternatif, mais fallait-il vraiment s’en inquiéter ?
Le truc, c’est qu’entre les blessures qui s’accumulaient avec encore le forfait de Thomas Ramos ces derniers jours, des soucis extrasportifs de plus en plus pesants et ces quelques performances peu abouties (même si les succès autoritaires à Castres ou Toulon auraient dû appeler à la prudence…), les interrogations allaient bon train. Les fantasmes aussi, tant beaucoup – dans ce Top 14 plus serré que jamais – ont droit de s’imaginer califes à la place du calife. « Je vous ai peut-être trouvés un peu durs avec nous, souffle Mola. […] Mais le doute n’est pas une maladie. C’est quelque chose qui nourrit l’éveil, la tension, la capacité à se remettre en question. Ce groupe a très certainement besoin d’être dans le doute, avec un petit brin de peur. Pas la peur de rentrer sur le terrain, mais celle de ne pas jouer à son niveau. » Or, quand il le fait, il est injouable. C’est du moins ce qui transpirait des entrailles du Vélodrome, vendredi, surtout quand l’odeur du sang se fait sentir. Le remettre en cause, c’était une manière de le défier, de percevoir ce qu’il lui restait dans les tripes. Mais c’était peut-être occulter son exercice encore parfaitement maîtrisé, l’ayant vu caracoler en tête du classement et assurer sa qualification depuis des lustres.
Travail, tension et accrochages
En réalité, pendant que chacun cherchait à analyser le moindre indice du déclin, les Toulousains bossaient. Et ils en ont bavé physiquement. Recroquevillés, ils se remontaient aussi, face au scepticisme grandissant qui les accompagnait. « Je l’ai un peu vécu de l’extérieur, car j’avais un petit pépin physique, mais c’était flagrant, note Flament. Le contenu des entraînements était hyper bon. L’état d’esprit et les statistiques aussi. […] Les dernières semaines étaient longues, parce qu’on n’attaquait pas les matchs avec le même objectif. On était un peu frustrés peut-être du rugby qu’on proposait mais en « back office », on travaillait très dur. Vraiment. » Et, comme chaque année, tout a basculé lors du stage en Espagne, sur la semaine de barrage. Les regards ont changé, l’intensité aussi. L’atmosphère est devenue électrique, jusqu’à, de ce que l’on sait, provoquer des frictions et des accrochages lors de certains entraînements. Un signe positif, selon les protagonistes en interne… « On a senti une vraie énergie qu’on n’avait pas sentie depuis le début de la saison, avoue Cros. Je pense qu’on avait hâte de voir si elle allait se retrouver sur le terrain. On peut dire que ça a été le cas. » Alors, vient l’ultime impression. Dans les coulisses du week-end marseillais, où étaient réunis pontes de la Ligue et présidents, il fut évidemment question de ce sujet brûlant du salary cap, lequel isole plus que jamais Toulouse et lui promet une amende record pour le 7 juillet. Mais, sur le terrain, là où cette génération se sublime et bat bien d’autres records dont la seule dimension est purement sportive, jusqu’à un potentiel quadruplé le week-end prochain, elle impose la reconnaissance et le privilège de partager son époque.
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