Le Crav a longtemps porté le fer face aux CRS : cuves vidées, coups de feu, incendies, attentats ciblés… Avant les deux morts de Montredon, dans l’Aude. Genèse d’un combat et d’un drame.
Le nom est resté comme un emblème : Montredon. Marqué au fer rouge, couleur sang. Il était déjà, avant 1976, le rendez-vous habituel de la colère vigneronne. Il est devenu, il y a 50 ans, le champ de bataille viticole d’un Languedoc qui croulait sous les stocks invendus et sous les dettes. Le prix à payer fut très lourd : deux morts, Émile Pouytès, viticulteur, et Joël Le Goff, commandant de CRS, le 4 mars 1976. Midi Libre, dans sa page dominicale Histoire du 12 avril dernier, a raconté le drame. Place aujourd’hui à sa genèse, flash-back historique aux sources des comités d’action viticole (Cav) et de leur instance régionale (Crav). Lesquels avaient déjà un modèle en tête : la révolte vigneronne de 1907.
Un homme a raconté la période, avec talent : le journaliste Bernard Revel, ancien éditorialiste au quotidien L’Indépendant, a plongé dans ses souvenirs et dans les archives de presse de l’époque. Il y est entré par la meilleure des portes : celle, intime, des leaders du combat. Son livre sorti le mois dernier, Montredon ; souviens-toi vigneron, dépeint sur 400 pages les ressorts d’une lutte née en grande partie d’un paramètre qui la dépassait : les Accords d’Évian, censés signer la fin de la guerre d’Algérie le 18 mars 1962, autorisaient l’entrée massive de vin algérien. Pour mieux continuer à avoir accès au pétrole. Une catastrophe pour la viticulture languedocienne et roussillonnaise, qui peinait déjà à écouler ses stocks.
Contenus de la page
Le vin algérien, dès les années 20
L’affaire n’était pas nouvelle : le vin local souffrait depuis les années 20 de la production algérienne. Mais la confédération générale des vignerons (CGV), engluée dans des luttes d’influence, ne fait pas suffisamment rempart. Elle va être dépassée par la relève. Deux hommes se distinguent dans l’Aude : André Castéra et André Cases. Le deuxième s’emporte contre l’establishment viticole jugé « amorphe » et veut prendre « des risques« . Vider les cuves des négociants régionaux qui commercent avec l’Algérie. Bloquer les trains qui en transportent le vin.
L’Hérault emboîte le pas. Emmanuel Maffre-Baugé prend des responsabilités syndicales. Dans l’Aude, André Cases, lui, ne veut ni honneurs ni place. « Il est difficile d’être à la fois négociateur et combattant« , assure-t-il. « Le choix fait par les Audois d’être une force parallèle qui n’entre pas dans le système donnera plus tard à leur Comité d’action un pouvoir qui n’aura pas d’équivalent dans les départements voisins« , souligne Bernard Revel.
En 1963, André Cases multiplie les actions coup de poing. Le préfet et le gouvernement veulent sa tête. Il est placé en garde à vue, avant que le pouvoir rétropédale, par peur d’un soulèvement. Et finit par consentir un coup de frein sur les importations de vin algérien.
Le 21 novembre 1967, parce qu’il veut obtenir la construction d’un gazoduc en Algérie, De Gaulle rouvre les vannes du vin algérien. Le deal : un million d’hectolitres. Bernard Revel résume : « C’est une véritable déclaration de guerre au Midi », qui ne manque pas de réagir. Une semaine plus tard, la région est paralysée. Platanes abattus, barrages dressés, jets de pierres. Dans l’Aude, des commandos mettent le feu aux traverses des voies ferrées. Le vin algérien ne peut plus passer.
Et puis c’est au tour des vins italiens de venir concurrencer ceux du Midi. La fronde, encore une fois, part de l’Aude : chemins de fer incendiés, pneus enflammés, perceptions mises à sac. Le gouvernement prépare une loi anti-casseurs. En mai, à Conilhac-Corbières, un commando répand le liquide algérien et italien d’un camion-citerne.
Blocus de Sète
Les comités d’action sont rejoints par une lame de fond, celle de l’après-mai 68, incarnée par la mouvance occitane et son mot d’ordre, “Volem viure al país”. Pas question de se laisser enterrer par Paris. D’autres meneurs émergent, à l’instar de Michel Romain et Jean Huillet.
Le début 1971 est électrique. Le 18 février, près de 100 000 personnes répondent à l’appel à Béziers. Des hauts et des bas suivront, avant un coup d’éclat quatre ans plus tard, le 12 mars 1975 : le blocus de Sète par 3 000 manifestants, Maffre-Baugé à la baguette, dénonçant « les margoulins qui utilisent le port pour les trafics qui nous ruinent« . Les manifestations se multiplient : supermarchés occupés, cuves vidées, attentats ciblés.
Le 19 mars, deux perceptions de Lézignan sont saccagées et brûlées. « C’est du fascisme et rien d’autre« , tempête le préfet de l’Aude. Emmanuel Maffre-Baugé, chrétien et non-violent, plaide pour une stratégie moins frontale. À Sète, il s’interpose pour éviter le lynchage d’un CRS à moto. « Nous ne sommes pas des gangsters !, lance-t-il à la foule. La vie de cet homme est sacrée. Nous en sommes les gardiens. » Il évoque dans son livre Vendanges amères « la violence sous son masque le plus hideux« , « les colères aveugles » et les « instincts animaux« .
« En 1907, il a fallu des morts pour que Clemenceau veuille prendre au sérieux le problème viticole« , rappelle André Cases sur Antenne 2 le 4 février 1976… Comme une prémonition. Un mois plus tard, des affrontements éclatent entre viticulteurs et CRS à Montredon. Joël Le Goff et Émile Pouytès y perdront la vie.
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