France – Angleterre – « De battre, mon cœur s’est arrêté » : le grand récit du crunch

Dans un crunch dément à treize essais, le XV de France a arraché le Tournoi au bout du suspense, grâce au pied de Thomas Ramos. Dominés par une Angleterre redevenue brutale, les Bleus ont survécu par le courage, la vitesse de Bielle-Biarrey et un refus obstiné de mourir.

Que se passe-t-il dans l’esprit de Thomas Ramos lorsqu’il s’avance pour frapper cette ultime pénalité ? Que voit-il vraiment, à cet instant ? Devant lui, les poteaux, l’immensité verte et les mines anglaises, vénères. Autour, un stade suspendu. Au bout de son pied : la tête de Fabien Galthié, le cœur de dix millions de téléspectateurs et une deuxième victoire consécutive dans le Tournoi des 6 Nations. Le bruit devrait l’engloutir, la pression l’écraser. Mais là où le monde voit une folie, un miracle, le meilleur réalisateur de l’histoire du rugby français voit juste une trajectoire. Il fait le vide, met le vacarme à distance. Sous ses yeux, ne restent plus qu’un ballon et un geste, répété mille fois. Il s’élance. Et il frappe…

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Samedi soir, c’est ainsi que tout s’est terminé. Ce match sublime, débridé, riche de treize essais et de retournements en cascade. Et ce Tournoi lui-même, déraisonnable au possible, comme si chaque journée avait voulu raconter une histoire encore plus folle que la précédente. « Ce Tournoi a été monstrueux », dira plus tard Galthié, ajoutant – sans qu’on le croie tout à fait- qu’il n’eut « jamais peur » lors de ce dernier crunch. Et si l’on a tant de mal à croire le sélectionneur, c’est que l’ultime action de ce match tint du chaos, d’un pur hasard. Un ballon sale, l’en-avant volontaire de Pollock, le coup de sifflet qui claque. Une décision qui engage. Celle-là même que les Bleus avaient tant espérée un soir de quart de finale de Coupe du monde contre les Springboks — et qui n’était jamais venue. C’est que Nika Amashukeli a beau être jeune (31 ans), il a déjà vu dans sa vie plus de choses que la plupart des directeurs de jeu de l’ovalie occidentale. Quand il débutait dans le championnat géorgien, un match s’est mal terminé : un type l’a agressé au couteau. Au couteau, oui. Pas une punchline assassine de Boudjellal en conf’de presse ou une sombre affaire de cyberharcèlement, non. Du sanglant. Du sauvage. Du barbare. Alors forcément, le Crunch de samedi soir devait lui faire l’impression d’une conversation de salon. Au moment du verdict, les Anglais gueulaient, les Français aussi. Lui restait là, tranquille, au milieu du plateau, comme quelqu’un qui sait que dans la hiérarchie des dangers, un Maro Itoje qui lève les bras au ciel arrive très loin derrière un dimanche après-midi de rugby en Géorgie…

Sanglant, ce ballet anglais…

Miraculeux ? Oui, cent fois. Un peu rêche pour l’Angleterre ? Sans doute. Car la Rose a débarqué au Stade de France méconnaissable, gonflée à bloc, avec un plan de jeu simple et une idée fixe : cogner. Derrière, des trois-quarts à 102 kilos pièce. Devant, un pack de mangeurs d’enfants. Il y avait là Ben Earl, au sujet duquel on comprend pourquoi il pousse aujourd’hui Tom Willis à l’exil. Alex Coles, garçon boucher au tablier maculé. Et puis Joe Heyes, si flippant que lorsqu’il pose ses valises quelque part, il y fait aussitôt baisser le prix du mètre carré. Dès lors ? L’Angleterre est de retour et c’est l’une des très bonnes nouvelles de la soirée. Parce qu’un rugby sans une Angleterre forte est un rugby qui boite. La Rose, c’est la maison mère. Le berceau du jeu. Et aujourd’hui encore, l’un des deux principaux coffres-forts du rugby mondial : welcome back, guys… *

Dans ce combat de chiens, un choix du staff tricolore peut se discuter, a posteriori : celui de Temo Matiu. Non pas que le gamin manque de talent. Le Bordelais a du feu dans les jambes, des mains d’argent, du futur plein les épaules. Mais samedi soir, face à la muraille de barbaque anglaise, la troisième ligne tricolore sembla parfois déséquilibrée, souvent légère, dans les collisions, la violence pure, la bagarre des carcasses. Sur la pelouse, François Cros ferraillait comme toujours. Mais à côté, Charles Ollivon restait fidèle à sa nature : joueur, tranchant, porté vers le mouvement plus que sur le combat et marchant, tête haute et buste droit, comme si un projecteur invisible l’accompagnait partout. Dans l’équation, manquait donc un autre terrassier. Un Boudehent, un Jegou, un Jelonch. Un marteau de plus sur l’enclume. Et en première période, ça s’est vu. « Après la victoire contre l’Irlande (36-14), ajouterait Fabien Galthié au crépuscule de cette rencontre, on a cru que ce serait plus simple. Mais on a vite été rattrapés par la réalité. » Acculés, malmenés, désagréablement surpris, les Bleus possédaient pourtant une ressource. Presque la seule, d’ailleurs : le kick and rush. Une vieille ruse venue d’Angleterre. Un coup de pied glissé dans le dos de la défense, puis la poursuite. Mais pour que l’affaire réussisse, encore faut-il posséder dans ses rangs Louis Bielle-Biarrey, l’homme le plus rapide du monde – et samedi soir auteur d’un quadruplé.

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Malgré tout, la victoire se propage

Merci, « Loulou ». Merci, « Ralos ». Et bravo, les petits, pour cette débauche d’énergie, ce spectacle haletant, ce caractère en acier trempé et ce refus obstiné de mourir. Pour autant, on n’oublie pas tout le reste. Les choses lourdes. Les sujets qui fâchent. Dimanche matin, justement, j’avais un type du milieu au téléphone. Un ancien. Les anciens ont une vision assez simple des choses du rugby. Une vision presque agricole. Il m’a dit : — Mais bon Dieu… Nos piliers, il faut tous les enfermer. Je rigolais. — Les enfermer où ? — Chez l’ancien pilar de Toulouse, là, Dan Human ! Dans sa ferme de Bloemfontein ! Et pendant six mois s’il le faut ! Plus il parlait, le bougre, et plus il se chauffait. — Tu les mets là-bas, Aldegheri, Neti, Bamba, Tatafu, tous ! Puis tu fermes la porte à clé ! Plus de télé, plus d’interviews, plus d’Instagram, rien ! Juste de la mêlée, des nuques qui craquent et la méthode du fermier ! À l’autre bout du fil, je l’entendais presque frapper la table. — Six mois comme des spartiates et après ça, je te garantis qu’on aura une mêlée pour la Coupe du monde ! Tandis que sa tirade s’achevait, je lui disais : — Attends, l’ancienHumanIl est bon mais il bosse encore avec les SpringboksChez lui, deux secondes de silence, ce qui dans une conversation correspond à un deuil national. Puis, fataliste : Merde… Alors, on est mal…

Reste qu’Antoine Dupont avait peut-être vu juste. Avant match, le capitaine tricolore avait dit que si la France gagnait le Tournoi, « beaucoup de choses seraient vite oubliées ». Par « beaucoup de choses », Toto parlait de la purge écossaise, de l’indiscipline chronique, de la défense qui toussote et en ce sens, il avait en partie raison. Parce qu’à court terme, la victoire possède ce pouvoir singulier : elle agit comme un filtre flatteur, efface les angles morts, adoucit les souvenirs. Et surtout, elle ne reste pas confinée dans un stade. Elle circule. Elle se propage. Elle finit par arriver jusque dans la chambre d’un môme qui s’endort trop tard parce qu’il a regardé, jusqu’au bout, le match en prime time. Dans sa tête, la lumière du crunch ne s’est pas tout à fait éteinte. Les maillots bleus courent encore, le trophée monte aux cieux. LBB se marre, Ramos jubile et tout ça danse quelque part derrière ses paupières. Demain, il voudra faire comme eux. Et c’est déjà beaucoup…

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* heureux de vous revoir, les gars

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