On le croyait disparu dans l’anonymat du rugby japonais. Six mois après son arrivée en France, Nathan Hughes s’impose pourtant comme l’un des meilleurs numéros 8 du Top 14. D’où vient le colosse du Racing 92 ? Et comment a-t-il retrouvé ce niveau de jeu à 34 ans ?
C’est une gueule, Nathan Hughes. Le teint sombre, une barbe épaisse comme un refus de plaire et ces dreadlocks blondes, qui dégoulinent de part et d’autre de ses épaules, pareilles aux cordages d’un vieux navire. Plus bas, les tatouages s’empilent, s’entrelacent, débordent : un atlas de couleurs, de cicatrices et de symboles, qu’il n’a jamais pris le temps de raconter. Chez lui, rien n’est pourtant décoratif et, depuis six mois, ses 126 kg frappent l’adversaire, cassent les plaquages et marquent les esprits.
Derrière cette évidence physique, il y a pourtant un malentendu, au départ. Ou plutôt, une disparition. Quand le Racing 92 a annoncé son arrivée l’été dernier, personne n’a vraiment levé les yeux. Quelques lignes perdues dans Midol, un transfert de plus, un nom qui n’était plus une promesse mais un souvenir. Depuis deux ans, Nathan Hughes avait ainsi quitté le cadre. Le numéro 8 aux 22 sélections avec le XV de la Rose s’était dissous dans le Japon du rugby. Là-bas, il jouait pour les Black Rams, dans l’anonymat des fins de carrière, à l’endroit précis où l’on vient généralement disparaître sans faire de bruit. L’homme qui a rouvert le dossier Hughes s’appelle donc Patrice Collazo. Le manager francilien avait continué à suivre le colosse en Asie, dans un championnat rapide, spectaculaire mais peu physique. « Je savais qu’en le recrutant, explique-t-il aujourd’hui, on récupérerait quelqu’un qui n’était pas abîmé, quelqu’un qui s’était peut-être même régénéré. Aujourd’hui, j’ai l’impression que Nathan a retrouvé une seconde jeunesse et qu’il se dit tous les week-ends : « Le Top 14 est un championnat physique. On va voir si je suis un joueur physique ». Moi, je pars souvent du principe que des garçons comme lui, Jordan Joseph ou Romain Taofifenua, il vaut mieux les avoir avec soi que contre. »
Entre l’idée et la réalité, il y eut pourtant un temps mort. Hassane Kolingar, son coéquipier dans les Hauts-de-Seine, s’en souvient très bien : « Les premiers jours, il était un peu rouillé. Il avait du mal à s’y filer à l’entraînement et en avait même un peu chié lors de la présaison. Début août, je me suis même dit : « J’espère qu’on ne va pas encore nous refaire le coup de la grosse recrue qui ne met plus un pied devant l’autre ». Et puis… » Et puis il y eut Brive. L’été 2025, un match amical, un de ceux qui ne comptent pas mais disent beaucoup. Le pilier poursuit : « C’est rugueux, la Corrèze. Chaque fois qu’on y va, on en bave. Alors, quand Nathan est entré sur la pelouse, les coachs lui ont dit : « Va falloir tout donner, Nathan ! » Vous savez quoi ? » Non. « Pour son premier ballon et sur une cellule de trois avants, il a tapé un petit coup de pied rasant merdique et en bord de touche, Patrice (Collazo) a pété un plomb. » On voit plutôt bien la scène. « Après ça, tout a changé. Nathan est devenu un arbre, un rhinocéros dangereux. En Top 14, il a découvert quelque chose en lui qu’il ne connaissait pas : un mec rugueux, intense, qui met des coups de casque. Dans les rucks, je l’ai même vu faire voler des types sur plusieurs mètres. Il a arrêté les chistéras, les jeux au pied rasants et depuis six mois, c’est notre meilleur joueur. On se sent en sécurité, avec lui ».
Cette saison, Nathan Hughes n’a manqué aucun match de Top 14. Son compère Guram Gogichashvili, impressionné par la mécanique intérieure du numéro 8, analyse : « Ce qui me marque chez lui, c’est ce mental de ouf. Dès qu’il touche le ballon, il n’a qu’une seule envie, c’est marquer l’adversaire et avancer le plus loin possible. » Mais avant les éloges, il y eut un parcours. Et chez Hughes, il pèse aussi lourd que son corps. Fils des Fidji, héritier d’une culture polynésienne qu’il revendique sans folklore, il a grandi à Lautoka, à une trentaine de kilomètres de Nadi, dans un décor où la musique comptait autant que le sport. Enfant, il chantait. Ténor dans la chorale de l’école, guitariste à ses heures, il accompagnait les offices du dimanche. Le rugby n’était pas encore entré dans sa vie. Pas même en rêve.
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Hockeyeur sur gazon d’abord
Jusqu’à 17 ans, Nathan Hughes n’avait jamais touché un ballon ovale. Le week-end, il jouait au hockey sur gazon, poursuivait les buts sur les terrains du village, sans imaginer que son corps était déjà calibré pour autre chose. Il avait un jour raconté, dans le Daily Mail : « Je pensais que le rugby était un sport de filles, alors que le hockey était un sport dur parce qu’on y utilise une batte. On peut faire très mal, avec une batte… » Et puis un jour, presque par accident, on l’appela pour remplacer un joueur malade lors d’un match opposant le club de Lautoka à la Kelston Boys’School de Nouvelle-Zélande. Du rugby, il n’en connaissait pas les règles. Alors, le coach lui résuma le jeu en une phrase : « cours tout droit, attrape le ballon et plaque celui qui l’a ». Une semaine plus tard, il disputait son premier match officiel. Au coup de sifflet final, un recruteur néo-zélandais l’attendait avec une enveloppe : une bourse d’études pour Auckland. Le décollage venait d’avoir lieu, sans bruit, sans plan. Hughes refusa le rugby à 7, trop étroit pour lui, trop rapide peut-être, et rêva plutôt du Super 15.
Quand la porte du tournoi sudiste se referma brutalement, il fit ce que font les joueurs du Pacifique depuis toujours : il traversa le monde. Direction Londres, les Wasps, le Premiership. Dix saisons, 22 sélections avec le XV de la Rose. Une carrière pleine, dense, construite loin de ses racines, certes, mais aussi pour elles. Car ses choix n’ont jamais été cachés. « Je joue au rugby pour subvenir aux besoins de ma famille et lui offrir un toit », dit-il souvent. À l’époque, le rugby ne payait pas pareil selon l’endroit où l’on naissait : 68 euros par jour pour un international fidjien, plus de 25 000 euros par match pour un sélectionné anglais. Hughes avait fait un choix simple : aider les siens.
La promesse de Michalak
Loin des rucks, le numéro 8 du Racing n’est plus tout à fait le même homme. La masse se dissout, la violence retombe, et il ne reste qu’un calme presque enfantin. « Hors du terrain, il ne ferait pas de mal à une mouche », sourit Kolingar. « Il est solaire et attachant », ajoute Léo Carbonneau. Parfois, le géant débarque au centre d’entraînement du Plessis-Robinson avec des goûters d’inspirations diverses – tacos maison, boissons au gingembre, viande séchée – comme s’il nourrissait sa propre tribu. En début de saison, Hughes a même fabriqué des mugs avec le prénom de chaque joueur du groupe. « Nathan, c’est le papa du Racing et notre talisman, résume Kolingar. Il faut qu’on le protège ».
Dans les Hauts-de-Seine, le « talisman » a ses habitudes. Sa récupération suit d’autres règles. Souvent chez Frédéric Michalak, d’ailleurs, qui lui ouvre son sauna les veilles de match. À Sceaux, le rituel ne bouge pas. Hughes arrive chez son coach avec un cadeau pour les enfants, quelques amuse-gueules, s’installe, transpire, récupère, puis repart. « Il est attachant, très ouvert sur beaucoup de choses, raconte Michalak, en charge de l’attaque francilienne depuis deux ans. Il y a l’art, notamment. Il est fasciné par la peinture, la sculpture et étrangement, collectionne des œuvres de nounours. » Des ours peints, sculptés, massifs, évidemment. « Nathan est un personnage coloré », sourit encore Michalak. Au domicile de son coach, Hughes a ainsi flashé sur deux paires de tennis peintes à la main par l’ancien ouvreur du XV de France, motifs tribaux et japonais mêlés. Il les veut. Il insiste. Fred Michalak, lui, temporise : « Je lui ai dit : « Porte-nous jusqu’au titre, tu les auras. » Je tiendrai parole, si ça arrive. » La promesse est faite. Hughes, lui, s’occupe du reste.
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