Trois fois le ligament croisé de son genou droit a cédé, mais le centre neversois Léonard Paris a repoussé le spectre de la fin abrupte de carrière pour vivre sa passion jusqu’au bout, et chaque match comme le dernier.
Il parle d’une voix douce et égale, semée d’autodérision, tout en frottant machinalement, inlassablement, son genou droit strié de cicatrices : « Je ne suis pas sur l’autoroute du kiff, c’est vrai. Plutôt une route départementale sinueuse, avec du gravier, mais qui mène quand même à de bonnes sensations. » À 29 ans, Léonard Paris a déjà la sagesse d’un ancien. Le genou, aussi : « Je sais que je vais avoir une prothèse plus tôt que la moyenne, que cela aura un impact sur ma vie, mais c’est comme ça« , dit calmement le centre de l’USON Nevers Rugby.
Jusqu’à son arrivée dans la Nièvre, en novembre 2019, prêté par le Racing, le joueur affamé de temps de jeu était « novice en grosse blessure« . Il pourrait désormais écrire un livre sur les ligaments croisés. Celui de son genou droit a craqué trois fois. La première, face à Aurillac, le 20 décembre 2019, pour son quatrième match avec Nevers : « Je suis plaqué à trois mètres de l’en-but, j’ai l’impression que mon genou tombe à l’intérieur, j’ai très mal. Rupture du croisé, luxation du ménisque et rupture du latéral interne. Je suis opéré en janvier, on me fait une greffe des deux ligaments, je commence ma rééducation au Racing, puis il y a le Covid et je la continue chez moi, ce qui n’est pas optimal et explique sans doute que mon croisé casse une deuxième fois.«
Le prêt par le Racing devient contrat, Léonard Paris reste à Nevers. Il reprend l’entraînement en août 2020, « un peu trop tôt » : « Je sens que mon genou se dérobe à l’entraînement, qu’il n’est pas ultra-solide. » Qu’importe, il serre les dents, repasse sur le billard en novembre 2020 « pour enlever un bout de ménisque« . Le genou couine, grince, mais le jeu continue : « J’ai le kiné tous les jours, le genou gonfle, il est plus raide, l’amplitude est plus limitée, je cours moins bien. Mais le corps et l’esprit s’habituent. » Des signaux d’alerte que le joueur n’écoute pas : « Dans notre formation, il faudrait qu’on apprenne à connaître notre corps. On a du mal à exprimer notre ressenti, et on se met en difficulté.«
On prend conscience qu’un genou ce n’est pas si grave
Janvier 2022, à Oyonnax, sur un appui banal, le croisé lâche encore : « Je sens un crac, mais je sors en marchant. Mentalement, c’est très compliqué, quand on a fait autant d’efforts, surtout que la saison était sympa. L’équipe avance bien, et on se retrouve en marge d’un groupe qui se crée des souvenirs, et pas vous. C’est difficile à vivre.«
Opéré, avec en prime un tibia « un peu cassé » pour changer l’angle de la jambe et alléger la pression sur le genou, Léonard Paris part au Centre européen de rééducation du sportif (CERS) de Saint-Raphaël, rencontre des accidentés de la route, des pompiers, des militaires gravement blessés, amputés : « On prend conscience qu’un genou, ça n’est pas si grave. » Il suit la première demi-finale de l’USON, face à Mont-de-Marsan, « à la télé« .
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Le ligament croisé disparu
Cette fois, la rééducation est plus longue, notamment pour reconstituer la masse musculaire perdue. Moral et articulation rechapés, Léonard Paris rattaque en octobre 2022, réussit sa « meilleure demi-saison » mais manque le barrage face à Vannes, sur commotion. La saison suivante commence bien, s’interrompt deux mois, le temps de soigner une luxation du ménisque gauche, puis tout s’assombrit à nouveau, un soir d’avril 2024, à Soyaux-Angoulême : « J’ai une sensation étrange, le genou droit n’est pas top, je le sens instable, j’ai le tibia qui se balade. Je passe une IRM, le gars me dit : – Je ne vois pas le croisé. Il n’est pas déchiré, il a carrément disparu. – Je ne le crois pas, je vais faire une seconde IRM, à Lyon. Et effectivement le croisé a disparu. C’est le coup de massue. C’est une bactérie qui l’a fait disparaître, il y a un cas sur 100 millions. Jusqu’au match de Soyaux, mes muscles compensaient ; sur ce match-là, il restait peut-être 2 % de mon croisé. Le chirurgien dit qu’on peut opérer, faire une greffe avec un tendon rotulien, mais que la question de l’aptitude à rejouer au rugby se pose. Il dit que les chances sont réduites, mais que c’est possible.«
À mon mariage, j’ai pu faire un semblant de slow
Léonard Paris relève le défi. Opéré en mai, il cravache pour se remettre sur pied pour son mariage, deux mois plus tard : « Je ne voulais pas me marier en béquilles. J’étais 18 heures par jour focalisé sur mon genou, je ne pensais qu’à ça, je me relevais la nuit pour travailler. J’ai fait un « all-in », comme au poker. Et ça a marché : le 6 juillet, pour mon mariage, je marchais et j’ai pu faire un semblant de slow.«
Le 8, il repart au CERS pour une troisième rééducation : « Avec mon vécu, j’ai un bon feed-back, je pourrais presque faire ma rééducation tout seul. » Il rejoue en janvier 2025. Vit avec la douleur, quotidienne, l’impossibilité de s’accroupir, de tendre le genou : « On me met du gel dans le genou plusieurs fois par an, pour le lubrifier. Les cartilages sont abîmés, il y a de l’arthrose. J’ai besoin de 35 à 40 minutes d’échauffement : une fois que le genou est chaud, ça va. Les muscles compensent, le corps a cette capacité d’adaptation. » Une psychologue l’épaule depuis sa première blessure : « J’y suis allé, poussé par mes parents. J’avais des angoisses, je manquais d’énergie. Ça permet à l’esprit de s’endurcir, d’avoir une confiance inébranlable dans son corps. Et d’accepter la blessure, de lui parler, comme à une entité.«
Trois matchs la saison dernière, déjà quatre cette saison, entrecoupés par une déchirure de l’ischio-jambier droit, Léonard Paris « prend ce qu’il peut prendre » : « C’est un tel plaisir le vendredi soir, chaque match est spécial, je n’ai plus la même approche. Je sais que je suis en sursis. C’est stimulant, peut-être effrayant, mais j’ai tellement travaillé que je suis dans l’acceptation de ce sursis. » Continuer à jouer console la lecture du bilan des matchs joués en carrière : « J’en suis à 70 environ, alors que je devrais en être à 150.«
Les études pour s’aérer l’esprit
Il mesure néanmoins sa chance d’avoir eu un club à l’écoute, malgré les coups du sort : « En décembre 2021, je signe un nouveau contrat pour deux ans, et je me fais les croisés en janvier 2022. En décembre 2023, je signe un « 2 + 1 », et je me refais les croisés en avril 2024. C’est une chance d’avoir Xavier Péméja (manager général, devenu directeur sportif l’été dernier, NDLR) et Régis Dumange (président) qui vous soutiennent et vous protègent pour que vous reveniez à votre meilleur niveau. Je les félicite pour ça. Ils l’ont fait pour tous les joueurs blessés. Mentalement, c’est très important.«
La succession des épreuves l’a fait mûrir plus vite : « J’ai appris beaucoup sur moi-même, j’ai grandi autrement. C’est un combat contre soi-même, on est dans un trou noir avec quelques éclaircies. C’est une épreuve pour l’entourage, ça joue sur le quotidien, ça vous ronge. » Sa femme, ses parents ont joué un rôle essentiel dans cette traversée : « Il faut aussi une relation de confiance très importante avec les docteurs, les kinés. On joue notre carrière, et ils sont là pour nous.«
Les études sont aussi un ballon d’oxygène, et une soupape. Après un bachelor en commerce et un master en management, Léonard Paris, originaire de Beaune, la capitale des vins de Bourgogne, prépare un diplôme d’œnologie pendant sa dernière rééducation : « Je bossais mon mémoire sur le pinot noir. Avoir quelque chose à l’extérieur, ça permet de lever la tête du guidon.«
Léonard Paris vu par…
- Son épouse, Héloïse, fille de l’ancien talonneur du Stade toulousain Christophe Guiter
« Léonard a une force mentale incroyable. Il est tellement passionné qu’il n’arrêtera jamais. Je savais qu’il avait cette ressource en lui, il la montre au quotidien, il est assez déterminé, mais il m’a impressionnée dans la façon dont il a encaissé tous ces coups. Ce qui est impressionnant, aussi, c’est la connaissance qu’il a acquise sur le plan médical. Le premier match après sa troisième rééducation, il y avait un mélange d’appréhension et d’excitation. Je suis heureuse de le voir sur un terrain, chaque minute est exaltante et il en profite à 100 %. Toutes les minutes de jeu sont bonnes à prendre, j’espère qu’il aura de la chance et que ce sera sa saison à lui, il le mérite.«
- Elliot Rideau, kiné de l’USON de 2017 à 2023, devenu un ami
« Léonard est un passionné de rugby, c’est sa vie. Chaque opération a un impact physique, mais aussi psychologique. On a un échange privilégié avec les joueurs blessés, la rééducation a un aspect neuropsychologique, il faut rééduquer le cerveau, ramener la confiance, être attentif aux premières courses, au ressenti. Léonard est très carré, très sérieux, les routines sont ancrées en lui. Après trois opérations des croisés, trois rééducations, trois saisons écourtées, le mental est capital pour avoir la capacité à s’engager, supporter la douleur. Mentalement, Léonard est très fort, c’est ce qui fait qu’il est encore là ; d’autres joueurs auraient arrêté leur carrière. »
- Maryline Thavot, psychologue à Nevers
« J’ai rencontré Léonard Paris juste après sa blessure, en 2020 ; il voulait un accompagnement à la reprise par la sophrologie. Lors de ses deuxième et troisième blessures, il est devenu pleinement acteur de sa récupération, il est beaucoup plus dans
la conscience de son corps, à l’écoute de ce qu’il veut lui dire. Il réfléchit beaucoup, beaucoup, beaucoup au jeu, à l’équipe, il a fallu l’installer dans l’écoute de son corps, qui est son outil principal, et le faire travailler en conscience et non en force. Les sportifs savent que le mental est très important dans la performance, mais on ne leur donne pas les outils.«
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