Le cycliste français Sofiane Sehili est rentré en France le 26 octobre dernier après 50 jours de détention en Russie. Il était déterminé à battre le record du monde de la traversée eurasienne à vélo, mais il avait été arrêté pour avoir illégalement franchi la frontière avec la Chine. Récit d’un parcours périlleux.
Libéré après 50 jours de détention en Russie pour avoir illégalement franchi la frontière sino-russe, le cycliste français Sofiane Sehili, de retour en France, ne juge « pas très malin » d’avoir pris ce risque pour tenter de battre un record d’ultracyclisme. Interrogé par les équipes de France 3 Occitanie, le cycliste Sofiane Sehili revient sur les faits qui ont marqué son périple et conduit à son arrestation tout en décrivant les conditions de sa détention.
France 3 : Quelle était votre intention dans cette course ?
Sofiane Sehili : L’idée originelle était d’établir un record du monde de la traversée du continent eurasiatique sur un parcours entre Cabo da Roca à quelques kilomètres de Lisbonne jusqu’à Vladivostok. C’est un record qui a été établi par un Allemand Jonas Deichmann et mon intention était de battre ce record.
France 3 : Que s’est-il réellement passé ?
Sofiane Sehili : Je suis arrivé à la frontière sino-russe dans une ville qui s’appelle Suifenhe, et c’est là que l’on m’a notifié que je ne pouvais pas traverser la frontière à vélo, on m’a ensuite notifié que je ne pouvais pas non plus traverser la frontière puisque j’étais titulaire d’un visa électronique, et que le seul moyen de traverser la frontière avec un visa électronique était de prendre le train à 9h30.
Moi j’étais arrivé à la frontière à 9 heures, il était trop tard pour arriver à la gare ferroviaire. (…). Si j’attendais le lendemain pour prendre le train de 9h30 de Suifenhe à Pogravitsdky je n’allais pas être en mesure de battre ce record du monde. Au moment où je me rends compte que je suis sans solutions, je passe deux heures à m’interroger sur ce que je dois faire et je me retrouve mentalement dans l’incapacité d’abandonner ainsi après avoir passé deux mois et avoir parcouru 18 000 kilomètres. Je me dis que je peux essayer au moins de passer cette frontière illégalement mais pas en imaginant que je vais réussir. Il se trouve que par des circonstances exceptionnelles j’ai réussi à franchir une frontière normalement bien sécurisée, j’ai eu la malchance de réussir à la franchir.
France 3 : Que s’est-il alors passé ?
Sofiane Sehili : J’ai donc réussi à franchir cette frontière, je suis arrivée le long d’une voie de chemin de fer à la tombée de la nuit. Pendant tout le temps que j’essayais de franchir cette frontière je savais que c’était une très mauvaise idée. Une fois arrivée en territoire russe, je me suis dit que c’était mal avisé ce que j’avais fait et que si j’avais une petite chance de m’en sortir sans que cela n’ait trop de conséquences négatives, c’était en restant relativement proche de la frontière chinoise et de me présenter aux autorités.
France 3 : Comment s’est déroulé l’entretien avec les autorités ?
Sofiane Sehili : Dans un premier temps j’ai essayé de leur faire croire que je n’avais pas fait exprès que je m’étais perdu et en me perdant je ne savais pas que j’avais pénétré sur le territoire Russe. Ils ne m’ont pas cru et ils ont étudié les traces de mon GPS, les vidéos de mes caméras et mon téléphone. À partir de là ce n’était plus possible de leur mentir, du coup je leur ai avoué la vérité, j’avais fait cela volontairement mais suite à cet acte volontaire je m’étais présenté aux autorités pour essayer au mieux de limiter les conséquences négatives de cette décision.
France 3 : Quelles ont été vos conditions de détention?
Sofiane Sehili : À ce moment-là effectivement je suis arrêté et on m’annonce que je vais être présenté à un juge sous 48 heures et je suis amené dans un commissariat à mi-chemin entre la frontière franchie et Vladivostok.
Là, je passe 36 heures dans des conditions de détention qui ne sont pas particulièrement agréables. Je suis dans une cellule d’un commissariat sans fenêtre sans affaires personnelles, pas de papier pas de stylo… Je n’ai vraiment rien à faire pendant, j’ai des indications sur les heures de la journée par les repas servis trois fois par jour. Ces 36 heures de conditions de détention sont psychologiquement éprouvantes. Je suis présenté à un juge qui décide que je vais passer, le temps de l’enquête qui doit être menée par les gardes-frontières, que je vais passer ce temps dans un centre de détention provisoire.
Je suis donc conduit dans ce centre dans la ville d’Oussourisk et je vais y rester 50 jours dans des conditions diverses. J’ai été transféré de cellules plusieurs fois. J’ai eu l’occasion de voir quelles pouvaient être les conditions de détention de cellule de 2, 4, 6 et 10 détenus. Un bâtiment ancien vétuste, certaines cellules sont dans un état de délabrement avancé d’autres sont mieux. Après je n’ai pas été particulièrement mal traité, j’ai été traité comme n’importe quel détenu. Je n’ai pas de la part de l’administration pénitentiaire souffert des tensions qui peuvent exister entre la diplomatie française et Russe.
France 3 : Avez-vous ressenti de l’inquiétude ?
Sofiane Sehili : Il y a eu toute une période d’incertitude. Je suis resté 50 jours en détention quand le rapport d’enquête a été remis à mon avocate et qu’il a donc été établi que je n’avais pas de circonstances aggravantes sur le délit commis et que je n’encourais pas de prison.
Mais avant la remise de ce rapport d’enquête on n’était pas du tout sur de la manière dont j’allais être traité et de ce que j’encourais. Il y a eu toute une période où je me posais des questions, savoir si j’allais du coup passer deux ans en prison. Ça m’a traversé plusieurs fois l’esprit que les relations étaient extrêmement tendues entre l’Elysée et le Kremlin je pouvais éventuellement être utilisé comme un pion, un otage politique comme forme de punition.
La manière dont on traite les ressortissants d’un pays avec lequel les relations diplomatiques peuvent être compliquées, oui cela m’a plusieurs fois inquiété. D’autant plus que dans la cellule, la télévision était allumée tout le temps et je voyais les infos et je constatais que les Russes sont obsédés par la France, la haine qui peut être ressentie pour Emmanuel Macron est assez forte de ce côté de la planète.
France 3 : Quelle leçon tirez-vous de cet évènement ?
Sofiane Sehili : On cherche l’aventure et parfois elle va trop loin. Il faut savoir s’arrêter de temps en temps. Moi j’ai réussi à bâtir mon palmarès dans l’ultracyclisme et j’ai construit cette carrière assez exceptionnelle qui m’a mené au sommet du sport. Par cette capacité que j’ai à ne jamais abandonner, il se trouve que cette capacité m’a nui cette fois-ci. Il faut que j’apprenne, il faut savoir renoncer, faire demi-tour.
Tout n’est pas possible d’accomplir systématiquement tout ce que l’on a ambitionné d’achever. Je reviens aussi avec une connaissance étrange de ce pays qui est la Russie. À ma surprise également je ne connaissais pas la fédération Russe, sa politique, son système judiciaire… Cela m’a permis de constater que cela reste dans une certaine mesure un état de droit et que la justice peut aussi là-bas faire preuve d’une certaine indépendance. J’imagine que ce n’est pas systématique que cet état de droit à ses limites mais il existe sous certaines formes.
