C’était il y a 20 ans jour pour jour. Le 15 octobre 2005, Max Guazzini, devenu l’un des personnages les plus iconiques du rugby français, transportait son club au Stade de France pour un simple match de championnat. Un pari totalement dingue, une aventure humaine hors du commun pour une réussite absolue. Plongée dans les coulisses d’un événement qui révolutionna « l’entertainment » dans le sport français.
Été 2005. Le Stade français est toujours en état de choc post-traumatique. Le club de la capitale reste sur deux défaites en finale après prolongations. La première en Coupe d’Europe contre le Stade toulousain, la seconde en finale du Top 16 face au Biarritz olympique. S’ajoute à cela le revers de la candidature de la ville de Paris dans la course à l’organisation des Jeux Olympiques 2012. Une chape de plomb s’abat sur la capitale, de la porte de Saint-Cloud jusqu’au bois de Vincennes, en passant par le quartier de l’hôtel de ville. Au cœur de ces événements, aucun lien apparent, sinon la présence de Fabien Galthié, alors entraîneur du Stade français, au sein du comité de soutien à la ville de Paris. Tout sauf anodin. « C’était un vendredi midi, je m’en souviens car on organisait tout le temps un match de foot avec les administratifs du club, raconte Arnaud Pouille, directeur général du Stade français de l’époque, aujourd’hui président du Stade rennais après avoir emmené le RC Lens jusqu’en Ligue des champions. Mon téléphone sonne, c’était Fabien qui rentrait de Singapour où Londres venait d’être désignée ville hôte des JO de 2012. Je ne sais plus exactement ce qu’il me dit mais je comprends qu’il vient d’atterrir et qu’il a voyagé avec Pascal Simonin. » Heureux hasard. Ledit Simonin n’est rien d’autre que le directeur général du consortium du Stade de France, haut lieu des matchs du XV de France depuis 1998. « Et là, reprend Pouille, il me dit : pourquoi on n’irait pas jouer au Stade de France ? Je venais de sortir d’un match de foot, j’étais tout transpirant et je lui réponds : « oui, oui, bien sûr.”«
La graine est plantée, l’idée germe. Pouille en parle rapidement à Max Guazzini. Il n’en faut pas beaucoup plus pour que l’ancien patron de NRJ se mette à phosphorer. C’est un couac qui finit de le convaincre. La saison précédente, le Stade français a délocalisé trois rencontres au Parc des Princes, une enceinte de 50 000 places. Le succès populaire s’est révélé au rendez-vous grâce à une politique tarifaire agressive et quelques animations orchestrées pour entourer le match. Las, changement de gouvernance à la tête du Paris Saint-Germain. Panique à bord. Le « très sympathique Francis Graille », dixit Guazzini, laisse sa place à Pierre Blayau. Ce dernier, par courrier, prévient son voisin qu’il ne veut plus de rugby dans son enceinte. De colère, Guazzini publie un communiqué de presse, en reprenant les éléments de la missive adressée par le nouveau patron du PSG. La tension monte, flirtant avec l’incident diplomatique entre voisins de prestige.
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Max nous aurait dit : « Je suis pote avec Elon Musk, on va aller jouer sur Mars ou la Lune. » On aurait simplement préparé nos bagages et on l’aurait suivi.
Nous sommes au tout début du mois de septembre. Un premier rendez-vous est organisé avec les responsables du Stade de France. L’idée devient projet. La décision est prise de se lancer dans une aventure totalement folle, finalement entre deux portes et en quelques minutes. « Max a passé une tête dans mon bureau, qui n’était qu’un placard partagé avec Inès Fourny, rigole Arnaud Pouille. Il m’a demandé si on pouvait faire la moitié des 80 000 places à moins de 10 euros. J’ai d’abord cru à une boutade et puis j’ai compris qu’il voulait attirer le plus de monde possible. J’ai dit : “OK, on va voir comment on peut faire.” Dix minutes plus tard, c’était un jeudi, Max convoquait la presse et annonçait que les places seraient en vente dès le samedi suivant. » « Le truc, c’est qu’on l’a su 24 heures avant que tout s’enchaîne, relate Ludovic Barthe, fraîchement embauché à la sortie de son stage. C’était un peu violent. On s’est dit qu’il était complètement fou et puis on s’est rendu compte au fur et à mesure que c’était possible. » « J’étais à Dublin pour une réunion de l’ERC (ancêtre de l’EPCR), raconte Franck Brozek, en charge de l’organisation des matchs, des relations presse ou encore de la billetterie. Arnaud Pouille m’a appelé et m’a dit de rentrer le soir même, que j’avais 24 heures pour lancer la billetterie. » À l’époque, l’organigramme du Stade français tient sur une boîte d’allumettes, la polyvalence est essentielle. Ils sont neuf salariés, deux stagiaires et une armée de bénévoles. Les joueurs sont informés par Max. Aucune surprise. « Max était novateur dans sa façon d’appréhender le rugby, souligne l’ancien pilier international Sylvain Marconnet. Il nous aurait dit : « Je suis pote avec Elon Musk, on va aller jouer sur Mars ou la Lune.” On aurait simplement préparé nos bagages et on l’aurait suivi. »
L’annonce officielle suscite, elle, autant de scepticisme que de curiosité : personne n’imagine un club de rugby remplir 80 000 places pour un simple match de saison régulière. Pourtant, à la veille de l’ouverture de la billetterie, c’est l’effervescence dans les couloirs du stade Géo-André, où un petit espace est dédié aux administratifs de la section rugby. « Il a fallu que je me débrouille pour me faire prêter une deuxième imprimante pour éditer les billets, sourit Franck Brozek. On avait peu de temps pour commercialiser, car on devait être autour du 15 septembre. On avait un petit savoir-faire après l’organisation des trois matchs au Parc des Princes, mais ça restait artisanal. Heureusement, le Stade de France nous a mis à disposition son logiciel de billetterie. »
Surtout, dès le samedi matin, le public répond présent. À l’entrée de la minuscule boutique du club, environ 5 m², c’est la cohue. « Il y avait une file d’attente jusqu’à la station-service Total », se souvient Jean-François Guérinot, alors vice-président. Soit entre 300 et 400 mètres. Immense, à l’échelle du rugby. « Comme beaucoup de places étaient à 5 euros, nombreux étaient les gens à payer en liquide, se bidonne à l’évocation de ce souvenir Arnaud Pouille. Le soir, au moment de faire la caisse, on a mis plusieurs dizaines de milliers d’euros dans des sacs plastiques Carrefour que « Mémé » Guérinot a apportés le lundi matin à la banque. Et, évidemment, il avait peur de se faire braquer. »
Quelques jours plus tard, Arnaud Pouille, véritable bras droit de Max Guazzini, rameute les troupes. Il faut envoyer plusieurs milliers de courriers en recommandé. Et pour cause : à l’époque, pas d’e-billet, ni rien de dématérialisé. « On s’est tous mis dans la salle des trophées de l’omnisports, Arnaud a commandé deux pichets de bière et des pizzas et on a écrit les adresses sur les recommandés pour envoyer les tickets aux gens qui avaient réservé sur Internet, se remémore Inès Fourny, déjà présente et aujourd’hui toujours directrice des relations extérieures du club. » « Des soirées comme ça, on en a fait plusieurs jusqu’à une heure ou deux heures du matin, ajoute Ludovic Barthe. Ça a soudé l’équipe et nous sommes tous aujourd’hui très liés. »
Avec Max, la première fois qu’on s’est rencontrés, on s’est méchamment engueulés
- Philippe Colin, ancien régisseur du Stade de France
De son côté, le grand Max s’attelle à imaginer un spectacle. Il ne veut pas un simple match au Stade de France, il rêve d’un show à l’américaine. Philippe Colin est alors le régisseur des grands événements de l’enceinte dionysienne. « La première fois qu’on s’est rencontrés, on s’est méchamment engueulés, raconte celui qui est aujourd’hui à la tête de Média Drop, société dans laquelle Max a longtemps été associé et compte encore aujourd’hui une part symbolique. Au Stade de France, il y avait des protocoles, lui voulait tout bousculer et je lui disais non. On a fini par aller s’expliquer dans le bureau de Pascal Simonin, qui a fini par donner son accord pour faire évoluer nos procédures. »
Max rêve d’un ange descendant du ciel pour apporter le ballon de la rencontre : il l’aura. Il veut un spectacle pyrotechnique : il l’obtiendra aussi. « Quand on s’est présentés à la commission sécurité de la FFR pour présenter toutes les animations, ils nous ont pris pour des fous », assure Arnaud Pouille. « À la préfecture, c’était pareil, complète Philippe Colin. Mais c’était magique de vivre ça. » Bernard Lapasset, alors président de la Fédération, rétorque à Guazzini : « Fais ce que tu veux, je ne veux rien savoir. » « Max a révolutionné le monde de l’entertainment en France, jure Ludovic Barthe, qui a connu toutes les délocalisations organisées par le Stade français, même celles de l’ère Thomas Savare. Avant lui, c’était encore un peu le Far West. Ce qui importait, c’était juste la marque sur le maillot et remplir le stade. Mais l’expérience client, tout le monde s’en fichait. Et on a fait ça avec des bouts de ficelle. Pour tout vous dire, ce premier karaoké géant, on l’a bricolé avec un PowerPoint diffusé sur les écrans géants du Stade de France. » Comme un symbole du génie improvisé.
Le 15 octobre 2005, Michel Polnareff fait donc chavirer 79 502 spectateurs avec son « On ira tous au paradis ». Du jamais vu. Les joueurs du Stade français renversent leurs meilleurs ennemis du Stade toulousain (29-15). À l’évocation de ce souvenir, la voix de Max Guazzini, joint au téléphone, s’étouffe. Elle devient chevrotante. « C’était incroyable, lâche-t-il submergé par l’émotion. Plusieurs dizaines de bénévoles avaient passé des heures à installer vingt ou trente mille drapeaux dans les tribunes. C’était beau de voir toutes ces couleurs, tous ces gens heureux. » Et ce n’était que le début d’une nouvelle ère.
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