Procès Jubillar : « C’est énorme, tout ce qui n’a pas été fait », les avocats de Cédric sèment le doute

La troisième journée d’audience au procès de Cédric Jubillar ce mercredi 24 septembre a été particulièrement intense, marquée par les deux avocats de l’accusé. Maîtres Emmanuelle Franck et Alexandre Martin, ont repris une à une les déclarations de l’enquêteur, pour démontrer une enquête à charge et instiller le doute. Entretien.

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Deux thèses se sont confrontées lors de la troisième journée d’audience du procès de Cédric Jubillar. Les avocats de la défense ont tenté de décrédibiliser l’enquête pour offrir une autre lecture du dossier.

Maîtres Emmanuelle Franck et Alexandre Martin dénoncent depuis le début une enquête bâclée et à charge contre Cédric Jubillar, devenu très vite l’unique suspect dans la disparition de son épouse Delphine, dont le corps n’a jamais été retrouvé depuis cette nuit du 15 au 16 décembre 2020.

Ce mercredi, devant les assises du Tarn, ils ont repris une à une les déclarations du major Bernard Lorvellec, déplorant les « déductions » de l’équipe d’enquêteurs face à l’absence, selon eux, d’« éléments objectifs ». Nous les avons retrouvés à la sortie de l’audience.

France 3 Occitanie : Vous avez mis à mal l’accusation. L’histoire d’amour dont parlaient les gendarmes entre Delphine et son amant, ce n’était pas du tout ça. Vous pouvez nous expliquer ?

Maître Emmanuelle Alexandre : Moi j’essaye et on essaye de faire ce qu’on peut avec le dossier qu’on a. Et ce dossier n’a jamais cherché autre chose que de raconter une histoire. Une histoire qui a été relayée par vous et c’est bien normal puisque vous faisiez aussi avec ce que vous aviez. En travaillant le dossier avec Alexandre, on s’est rendu compte, que cette relation d’amour, qui est posée comme étant un coup de foudre entre Delphine et son amant, ce n’est pas tout à fait ce que dit le dossier. Et le dossier aurait pu dire autre chose si les enquêteurs s’étaient donné la peine de chercher un peu plus.

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Nous, on n’en sait rien, on dit juste qu’il y a des éléments dans le dossier qui nous font avoir une autre lecture de l’histoire et des éléments, qui manifestement n’ont pas intéressé les enquêteurs : savoir notamment si cette dame, qui manifestement était présente déjà dans la vie de l’amant. Qui est-elle, où habite-t-elle ? Quand vous modifiez l’histoire. Quand vous changez un peu la lecture qu’on doit faire d’une histoire, ça ouvre le champ des possibles et ça enlève cet effet entonnoir qui consistait à dire qu’on a tout étudié, on a fermé toutes les portes, donc ça ne peut être que lui.

On se rend compte manifestement que toutes les portes n’ont pas été fermées, que des pistes n’ont pas été exploitées, mal exploitées, et que des choses ont complètement été mises de côté par le travail des enquêteurs. Notamment ces investigations sur le FIJAIS (le fichier des délinquants sexuels et violents).

France 3 Occitanie : Il n’y a pas eu d’investigations de ce côté ? Combien ont été entendues ?

Maître Alexandre Martin : Sur 288 inscrits, 65 ont été déterminées dans un rayon de quelques villages autour de Cagnac-les-Mines. C’est assez effrayant d’ailleurs de voir le nombre de personnes fichées au FIJAIS. Eh bien 65 ont été entendues, et encore des auditions qui sont déclaratives. Ça signifie qu’on leur a demandé où ils étaient ce soir-là, et si quelqu’un pouvait confirmer leur présence. Et s’ils vivaient tout seul, ça s’arrêtait là.

France 3 Occitanie Et pour autant, parmi eux, il y a un homme jugé dangereux, qui a été lourdement condamné. Lui, on ne le géolocalise pas. Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Maître Emmanuelle Franck : C’est un homme au passé judiciaire extrêmement lourd, condamné pour des faits de viol, accompagné de torture et de barbarie. Donc on est quand même effectivement sur des faits d’une gravité exceptionnelle. Et les enquêteurs nous disent, mais nous l’avons localisé la nuit, il était dans sa caravane sur son lieu de travail.

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Sauf qu’en fait, il y a une erreur, parce que c’est une heure non pas du matin, mais une heure de l’après-midi. Il y a une erreur non pas sur le procès-verbal mais une erreur de lecture du procès-verbal. Mais vous imaginez, quand même… Je ne dis pas qu’il est coupable. Je ne vais pas faire ce que nous reprochons qu’on ait fait à Cédric Jubillard. Mais simplement, effectuez votre travail correctement. C’est quand même la moindre des choses quand votre raisonnement d’enquêteur, consiste à dire, on a fermé toutes, toutes les portes et donc il ne reste que lui, donc ça ne peut être que lui. C’est quand même ce qu’on nous sert depuis 4 ans et demi. Et quand vous voyez comment les portes ont été fermées et surtout comment elles ne l’ont pas été, ça pose difficulté.

France 3 Occitanie : On note une certaine proximité aussi entre l’enquêteur et l’amant en particulier.

Maître Alexandre Martin : Vous avez entendu cette proximité qui a été démontrée entre l’enquêteur et un suspect ? Un suspect, Monsieur Jean Donat. Et l’enquêteur vous dit : « il est normal que je gère les relations avec les témoins », mais qu’est-ce que ça signifie ? C’est l’amant. C’est quoi ces rencontres avec l’amant ? C’est quoi ces échanges ? C’est quoi pour qu’on n’en parle pas au téléphone ? « Attends, je vais arrêter la sortie de l’article dans tel journal ou tel journal ». On ne comprend pas tout ça. Ça commence à devenir curieux.

France 3 Occitanie : Tout ça est-ce suffisant pour instiller le doute dans la tête des jurés ?

Maître Emmanuelle Franck : Moi je ne sais pas, mais je me dis qu’il y a quand même un problème. Nous sommes à ce moment-là en février 2021, ça ne fait même pas un mois et demi que Delphine a disparu, et vous avez des enquêteurs qui au téléphone vont parler avec l’amant pour lui dire : « à 90% c’est Cédric, on passera à l’offensive quand il le faudra. On ne peut pas aller aux assises comme ça, mais c’est lui. Il a réussi le crime parfait, c’est un imbécile, mais il a eu le cul bordé de nouilles ».

Vous croyez qu’un enquêteur doit parler ainsi un mois et demi après la disparition d’une femme à un témoin ? Il devrait être un suspect, à l’évidence il ne l’est pas du tout. Et on informe cette personne qu’il est sur écoute téléphonique. On informe cette personne qu’on prend son ADN en février, mais il ne faut surtout pas qu’il s’inquiète parce qu’il n’est pas du tout mis en cause, c’est vraiment juste pour faire de la discrimination. Tout ça pose sérieusement une difficulté.

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Maître Alexandre Martin : On a pointé du doigt tout ce qui n’a pas été fait, c’est énorme : des FIJAIS qui n’ont pas été interrogés, des relations particulières entre l’enquêteur et un suspect quand même évident, des investigations qui n’ont pas été menées, des prélèvements qui n’ont pas été envoyés au laboratoire, s’agissant de personnes qu’on a raison de suspecter.

Et puis, revenons à la base. Il s’agit de juger un homme. On nous annonce depuis quatre ans et demi que l’on va condamner Cédric Jubilard. Et aujourd’hui, à la fin de sa déposition et à la fin de nos questions, on est revenu à l’essentiel. Quels sont les éléments de preuve que vous avez ? On a repris avec Maître Franck le procès-verbal criminalistique du 11 juin 2021. Retenez cette date, on est à cinq jours de l’interpellation de Cédric Jubilard. Et il est noté quoi ? Vous l’avez entendu, cette liste à la Prévert que l’on a dressée. Pas de traces de lutte, pas de traces de crime, pas de traces de sang, ni dans la maison, ni dans le jardin, ni dans la voiture. Et que fait-on avec ça ?

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