Coupe du monde féminine – « À pleines dents » : les Bleues veulent croquer la Rose

Samedi, à Bristol, les Bleues affrontent l’Angleterre, invincible depuis 2022. Seize défaites derrière elles, une demi-finale devant. Mordront-elles enfin l’impossible ?

Bristol : son ciel bas, ses pierres grises et 25 000 spectateurs serrés dans leurs parkas d’automne. Les Bleues entrent ici dans un décor qui n’est pas le leur, face à l’Angleterre, cette équipe qu’on appelle « l’épouvantail » parce que le sobriquet de « Grosse Bertha », finalement, nous vaudrait une volée d’insultes légitimes. Depuis le début du tournoi, les British ont ainsi joué quatre matchs, marqué 248 points, planté trente-huit essais comme autant de clous dans le corps du Christ. Ce n’est plus du sport, my dear, c’est une boucherie. En face, les Gauloises contemplent donc la montagne avec cet air inquiet qui contredit leurs discours. Car elles jurent le contraire, évidemment. En conf de presse, elles alignent les mantras comme des soldats aligneraient des baïonnettes avant la charge. Morgane Bourgeois, l’arrière et buteur, a dit tantôt : « On ne va pas douter plus que ça, non. » Et Pauline Bourdon-Sansus, petite silhouette vive au regard obstiné, a ajouté qu’elle et ses sœurs seront solidaires, qu’elles « s’aiment toutes », que cet amour les poussera même, comme ce fut le cas face à Irlande, à endiguer les vagues et renverser la fatalité. « On est prêtes pour être championnes », conclut-elle, et cette phrase a l’éclat d’un serment prononcé trop vite.

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Car le problème, c’est la mémoire. Elle rappelle. Elle compte. Seize défaites consécutives contre l’Angleterre. La dernière victoire ? Fossilisée. La dernière confrontation ? 40 à 6, sous le doux ciel de Chalosse. Et puis samedi, la France devra une nouvelle fois subir la présence de Maud Muir, masse d’armes d’un quintal, étonnamment mobile, qui traverse le terrain avec l’aisance d’un félin. À ses côtés, Hannah Botterman, son double farouche. Leur puissance, concentrée dans les mauls pénétrants, défie la raison. Ces regroupements de chair, où les épaules s’emboîtent, où les souffles s’entrelacent, constituent souvent pour les Françaises un cauchemar : cycliquement, dans le Tournoi, les Bleues reculent, emportées jusqu’à l’en-but, comme des fétus entraînés par le courant d’un fleuve. Alors on s’interroge : auront-elles enfin appris à briser cet élan ? Et à quoi bon s’entraîner chaque jour depuis des lunes, si l’arme suprême de l’adversaire demeure à jamais indéfendable ?

Feleu, ce cœur qu’on arrache

Comme si le défi n’était pas assez lourd, un autre levier de douleur est récemment venu s’ajouter au sinistre. Mardi, la commission de discipline de World Rugby a frappé avec sa froideur coutumière : douze semaines (ramenées à neuf) pour Axelle Berthoumieu, coupable d’avoir planté ses ratiches dans la couenne irlandaise, en quart de finale ; trois semaines (ramenées à deux) pour Manae Feleu, capitaine de combat, l’âme même de cette équipe, suspendue pour un plaquage dangereux. Perdre Feleu, c’est se voir arracher le cœur au seuil de la bataille. Mais ce qui frappe, ici, ce n’est pas seulement la sanction, c’est la manière. Ces commissions, silhouettes opaques réunies derrière des portes closes, se prennent pour des oracles. Elles tranchent dans la chair vive des équipes avec l’assurance de ceux qui savent qu’aucun appel ne pourra vraiment les atteindre. Elles ne jugent pas, elles règnent. Et l’on en vient à se demander si leur sévérité n’a pas quelque chose de sélectif, comme si l’ordre du rugby mondial exigeait que certaines nations paient toujours plus cher que d’autres. L’arbitraire se fait loi et dans ce flou prospère l’amertume : pourquoi douze semaines, pourquoi trois, pourquoi maintenant, à ce moment où la France a besoin de toutes ses forces ? Je sais, je sais… Cette mauvaise foi est risible, cet élan de complotisme ridicule. Mais on n’est jamais vraiment raisonnables, les veilles de demi-finales… Et ces soirs-là, on s’imagine tous des coups de fil londoniens, des pressions invisibles, une Coupe du monde qui, pour rester pleine, aurait besoin que la Rose demeure immaculée, inviolée, intouchable jusqu’au sacre…

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Le rugby aime les accidents

Et pourtant, brillent encore des étincelles. Berthoumieu a donné, par son excès de zèle, un symbole farouche : le mordant, au sens littéral. Comme si le rugby français, pour s’affirmer, devait passer samedi par cet acte animal. Il y aura aussi Marine Ménager, panache blond, cannes de feu. À Bristol, elle pourrait transformer l’ombre en lumière, tracer des traînées de poudre dans la défense anglaise comme une comète indisciplinée. Et Bourdon-Sansus, encore elle, si forte, essentielle, prouvant ces dernières semaines qu’elle est la meilleure chose qui soit arrivée au rugby féminin depuis les simagrées digitales d’Ilona Maher, funeste incarnation d’une époque où la valeur se compte plus en « followers » qu’en essais marqués. Alors oui, on veut y croire. On est Français, cocardiers, un peu naïfs. On sait que l’histoire dit une chose, mais le cœur en hurle une autre. Et puis, aucun d’entre nous ne souhaite dès à présent briser le charme : depuis fin août, les filles tournent à plus de 3,5 millions de téléspectateurs par rencontre. Trois millions et demi, mortecouille. Jamais le rugby féminin n’avait rassemblé une telle foule invisible et c’est là une victoire plus vaste encore que toutes les autres, la preuve que les clichés, les humiliations passées, les réductions au rôle de « femmes de joueur » ou pire, à celui de lingères, sont en train de se dissoudre, comme du sel jeté dans l’eau.

Samedi, peut-être que la France tombera encore, comme elle est déjà tombée seize fois. Peut-être qu’elle sera broyée par les mauls, dispersée par la force, piétinée par la reine Maud. Mais peut-être aussi qu’une lueur surgira : une percée de Fall, un plaquage de Vernier, une ruade de Khalfaoui. Car par nature, le rugby refuse l’équation. Il aime les détours, les accidents, les surprises et c’est pour cela qu’on l’aime, après tout. Alors donnez tout, mesdames. Le cœur, l’âme, les tripes et les dents, s’il le faut…

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