Disparition de Medhi Narjissi – « Medhi, le garçon que la mer n’a pas rendu » : récit d’un voyage qui a tourné au drame

Le 7 août 2024, Medhi Narjissi, jeune joueur prometteur de rugby, disparaît en mer lors d’un déplacement en Afrique du Sud avec la sélection française. Un an plus tard, les responsabilités restent floues, la douleur intacte.

Au large du Cap de Bonne-Espérance, là où l’Atlantique et l’océan Indien se heurtent dans un chaos de courants et de tempêtes, s’est éteinte l’an dernier une lumière que personne ne voulait voir pâlir. Le 7 août 2024, Medhi Narjissi, 17 ans, a disparu en mer lors d’un voyage qui devait être celui d’un accomplissement personnel. Ce jeune homme doué, curieux, assoiffé d’horizons et dingue de rugby n’a laissé derrière lui ni épave, ni corps, ni message. Juste un vide, celui que sa famille, ses proches, tous ceux qui ont attendu un signe, une image, un adieu, ressentent encore aujourd’hui. Mais l’histoire de Medhi ne se résume pas à une simple tragédie maritime. Elle est aussi le récit glaçant d’un enchaînement de décisions douteuses, de négligences techniques, de silences coupables. À mesure que l’on reconstitue les jours et les heures précédant le drame, une vérité plus dérangeante émerge même : ce voyage n’aurait jamais dû avoir lieu dans de telles conditions. La mer a tué Medhi mais les hommes, leur désinvolture, leur empressement à dire « ça ira », ne sont probablement pas tous excusables.

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Cela va faire un an que Medhi Narjissi a disparu en mer, au large de Diaz Beach. Depuis, de multiples hommages ont eu lieu, notamment à l’initiative du Stade toulousain, où le jeune joueur était licencié (photos de droite). Photos Midi Olympique – Patrick Derewiany Midi Olympique – Patrick Derewiany

En préambule, Me Edouard Martial, l’avocat de la famille Narjissi, explique : « Déjà, les convocations aux joueurs ont été envoyées seulement quatre jours avant le départ pour l’Afrique du Sud ». Cette précipitation n’est que la première pierre d’un édifice branlant. Une erreur parmi d’autres, dans une mécanique mal huilée qui a fini par dérailler. Car rien, dans l’organisation de ce déplacement, n’a donc été à la hauteur de ce qu’on aurait pu attendre d’une tournée internationale. Le jour du grand départ, les adolescents ont rejoint l’aéroport Charles de Gaulle par leurs propres moyens. Aucun encadrement. Aucune assistance. Une insouciance institutionnelle qui surprend, pour le moins. L’avocat poursuit : « On a fait comme si ce n’étaient pas des mineurs qui se déplaçaient : les adolescents ont rejoint comme ils le pouvaient le lieu d’embarquement. Dès ce premier trajet, ils ont été livrés à eux-mêmes. » Autrefois, il y avait aussi un chef de délégation au chevet des équipes de France en tournée. Une figure responsable, identifiable, chargée de veiller à la sécurité, mais aussi à l’éthique du groupe. Cette fois-ci, personne. Ce rôle a été tout simplement supprimé, comme s’il n’avait jamais été utile. Maître Martial explique : « Le chef de délégation avait une double casquette : celui de représenter la FFR auprès du pays hôte comme de faire respecter au sein du groupe une charte de bonne conduite. Ce n’était pas un poste purement honorifique, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire aujourd’hui. » Ce vide, laissé béant, n’avait en août 2024 été comblé que symboliquement : « La seule personne sur place à laquelle les parents pouvaient s’adresser était donc le manager général de la tournée, Stéphane Cambos. » Trop peu. Trop seul.

Des conditions d’hébergement condamnables

Départ en avion échelonné sur trois jours. Vols dispersés. Des joueurs qui arrivent en Afrique du Sud par essaims successifs. Et sur place, la désorganisation continue. La carte bancaire de la FFR est bloquée, muette. Les accompagnants doivent donc avancer les frais restants eux-mêmes, improvisant dans une langue étrangère face à des prestataires au mieux interrogatifs, au pire sidérés. Et puis là-bas, le froid est réel. C’est l’hiver austral et en Afrique du Sud, le premier hébergement des Bleus manque cruellement de confort. Me Martial raconte : « C’était plus que spartiate : on était en plein hiver et les enfants dormaient dans un endroit sans chauffage où les sanitaires, placés à l’extérieur, étaient tous partagés. »

Le malaise se propage ici à tous les niveaux, jusque dans les responsabilités floues des instances sportives. Le directeur technique national Olivier Lièvremont, figure clé du dispositif fédéral, aurait selon la partie civile dû être davantage consulté, en amont du voyage : « Cette personne, enchaîne l’avocat, est en charge de l’aspect sportif et logistique de toutes les équipes de France, y compris les sélections de mineurs. Avant le voyage, la FFR aurait donc dû s’assurer, auprès du DTN salarié, que toutes les conditions de sécurité et d’accueil étaient bien remplies. » Et cela d’autant plus que la FFR était alors en déshérence. Florian Grill, alors tout juste élu président, avait hérité d’une fédération désorganisée en ses strates, d’une instance aux repères brouillés. Un contexte chaotique, où chacun semble avoir opéré dans une autonomie confuse. Mais c’est évidemment ce qui se passe le jour du drame, sur cette plage du Cap, qui dépasse l’entendement. À Dias Beach, l’un des lieux les plus dangereux d’Afrique du Sud pour la baignade, le groupe est autorisé à se mettre à l’eau. Aucun accompagnateur ne connaît la liste de ceux qui savent nager ou non. Sur la plage, les panneaux d’interdiction de baignade sont visibles, clairs, répétés. Et pourtant, les adolescents sont envoyés dans la mer, sans précaution, sans filet, dans un chaos liquide. « Les encadrants n’étaient même pas formés à la natation, poursuit Edouard Martial. On est ici à la limite de l’inconscience. »

« Ce combat, c’est notre raison de respirer », confessent Valérie et Jalil Narjissi. Midi Olympique – Patrick Derewiany

À tout cela s’ajoute un fait troublant : le docteur du groupe France était alors en incapacité physique de descendre les escaliers jusqu’à la plage. Pire encore : les organisateurs de cette sortie (des cadres d’état, sur lesquels la fédération n’a donc pas d’autorité hiérarchique) sont sortis du schéma prévu, puisque selon le programme préalablement validé par la FFR, cette journée du 7 août devait être consacrée à de la récupération, au sein de l’hôtel hébergeant la délégation. Cette entorse au planning ne fera l’objet d’aucun signalement, d’aucune opposition claire, jusqu’au drame.

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Une famille à jamais détruite

À ce sujet, le rapport de l’Inspection générale de l’Éducation, du Sport et de la Recherche, document de 121 pages remis à la famille Narjissi au printemps 2025, est implacable. On peut y lire ceci : « Le préparateur physique (Robin Ladauge) porte la responsabilité principale de la mauvaise organisation de cette séance. » Malgré des « vagues puissantes, qu’il qualifie lui-même de solides, et la faible température de l’eau », la séance est maintenue. Quant au manager Stéphane Cambos, il n’est pas épargné non plus. Selon les enquêteurs, il aurait dû stopper l’initiative. Plus tard, il expliquera n’avoir « pas cautionné » l’exercice, sans pour autant l’avoir jamais interrompu. Par ailleurs, le voyagiste du groupe France – une société sud-africaine en lien avec la FFR – n’a même pas été consulté à propos de cette sortie impromptue. L’année précédente, pourtant, il avait déconseillé à une autre équipe en tournée de se baigner à Dias Beach. « Le problème, appuie à présent Edouard Martial, c’est que le jour du drame, le voyagiste en question est sur place, regarde les joueurs français du haut de la falaise, prend des photos et n’intervient jamais. » À chaque étape, une faille. À chaque décision, une équivoque. À chaque oubli, une conséquence…

Depuis le drame, un an s’est donc écoulé. Robin Ladauge a porté plainte contre la FFR pour dénonciation calomnieuse. Stéphane Cambos, lui, maintient qu’il s’est bel et bien opposé à la tenue de la séance. Quant à Medhi, il demeure introuvable : sans sépulture, sans réponse, sans que quiconque, à ce jour, ait été tenu pour responsable. Dès lors ? Ces prochains mois, la justice suivra son cours, évidemment. Elle dira ce qu’elle peut, établira ce qu’elle doit. Mais aucune décision, aucune condamnation, aucun procès ne saura combler l’abîme de cette vérité-là : nul parent ne devrait survivre à son enfant. Et sûrement pas sans corps, sans adieu, sans la moindre certitude. Depuis ce 7 août 2024, Jalil et Valérie Narjissi avancent dans un silence qui les dévore. Leur fils leur a été arraché par la mer et chez eux, le rugby, cette passion longtemps partagée, est devenu un mot qu’on ne peut plus dire à voix haute. Le ballon est resté dans un coin de la chambre. Poussiéreux, intact, comme s’il attendait encore un retour.

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