De Raphaël Ibanez (52 ans, 98 sélections), on connaît la face publique, le visage de l’ancien capitaine du XV de France ou celui de l’actuel manager des Bleus. Derrière la façade, avenante et affable, se cachent pourtant de profondes blessures…
Mauléon, blotti dans le pli des montagnes basques, semble ce matin d’avril sombrer dans une torpeur grise, enveloppé tout entier par la pluie monotone et le ciel bas. De lourdes vapeurs, échappées des forêts, montent le long des pentes, s’accrochant aux toitures d’ardoise ; de toute part, la verdure, exagérée par l’eau, éclate avec une violence sourde. Au centre-ville, des silhouettes passent, têtes rentrées, regards furtifs, vestes lourdes. Ici, tout est à sa place : l’eau, la pierre, la vieille force du lieu. Pas de théâtre, pas de cinéma. Juste la pluie, la montagne et l’éternité en arrière-plan. Si Raphaël Ibanez a choisi le chef-lieu de la Soule, une des sept provinces du Pays basque, pour nous accorder cet entretien, c’est qu’il loge parfois non loin de là, entre les quatre murs d’une vieille grange qu’il a retapée pour sa « tribu », il y a vingt ans.
Lui, le Landais de naissance, connaît donc parfaitement les lieux et, en passant près du château de Mauléon, explique qu’au XVIIe siècle, le curé de Moncayolle y fut jeté aux oubliettes par les troupes de Mazarin pour avoir mené, à la tête de plusieurs dizaines de paysans basques, une insurrection face au pouvoir royal. Car il est comme ça, « Rafa ». Piqué d’histoire, curieux de tout et plutôt fier de cet arbre généalogique qui fait de lui le descendant direct de dignes opposants à deux dictatures, franquiste pour son grand-père, mussolinienne pour sa grand-mère. Conclue l’anecdote, le manager du XV de France pousse à présent la porte de l’Euskalduna, une bonne table locale. Il tire une chaise, ôte sa casquette et, avant de se laisser entraîner par le rythme des questions, soupire lourdement. Il sait que l’exercice sera douloureux. Il sait qu’il n’est pas là que pour parler rugby. En préambule, il dit ceci : « C’est la première fois, et sans doute la dernière, que je vais parler de tout ça publiquement. »
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L’horreur en Cantabrie
D’Ibanez, on connaît donc la face publique, le visage de l’ancien capitaine du XV de France ou celui de l’actuel manager des Bleus. Mais que sait-on vraiment de celui qui marchait d’abord aux côtés de Fabien Galthié, avant de concéder, au fil du second mandat de « Galette », un certain recul médiatique ? Peu de choses, finalement. Et désormais que son poste le tient aux marges du combat, dans les couloirs feutrés des vestiaires et des commissions, Ibanez regarde les autres jouer, observe ce groupe France qu’il chérit tant mais, parfois, se lit aussi chez lui une douleur qu’aucune mêlée n’a jamais causée. Pour « Rafa », le premier des chocs est donc venu sans ballon, sans arbitre et sans public. Il est entré dans sa vie comme la brume envahit les vallées de Soule. La date ? Il la frappe comme du marbre. « 11 avril 2022. C’est le jour où j’ai été ramené à la réalité de la vie ; le jour où j’ai vraiment pris conscience de la fragilité de notre existence. »
Ce matin-là, Raphaël Ibanez et son ami d’enfance, l’ancien deuxième ligne de l’US Dax Fabrice Labarrière, descendent donc la rivière Deva en kayak. La Cantabrie, posée au nord de Bilbao, est connue pour la beauté de son arrière-pays, sa nature sauvage et ses bras d’eau nerveux, accrochés à flanc de montagne. Très vite après avoir embarqué, Fabrice tombe pourtant de son kayak et se retrouve emporté par le courant. Il est alors bloqué par un amas de branches, sous un rocher. Alerté par le fracas, le manager du XV de France saute de sa propre embarcation pour venir en aide à son pote. Durant de longues minutes, Ibanez lutte, plonge, remonte, tire sur les lourdes souches. En vain. « J’ai vu mon meilleur ami se noyer sous mes yeux, dit-il à présent. J’ai failli aussi y rester. » Le corps de Fabrice Labarrière sera finalement retrouvé cinq heures plus tard par les secours de la Guardia Civil, lesquels furent alors contraints d’utiliser une grue pour dégager les branchages ayant fait prisonnier le colosse. Derrière ça, Ibanez a logiquement sombré, perdant le sommeil, ressassant ces images à l’infini.
Il poursuit : « J’ai néanmoins reçu beaucoup de soutien. Tony Estanguet (ancien champion olympique de kayak, N.D.L.R.) m’a même appelé pour me dire que se retrouver piégé par les amas de branches est l’accident le plus redouté des kayakistes ». Le manager du XV de France suspend sa phrase, soupire, reprend : « Jusqu’ici, j’avais eu une vie plutôt épargnée et une enfance heureuse ; plus Huckleberry Finn que Tom Sawyer. J’ai reçu beaucoup d’affection de la part de mes parents et à la maison, on a toujours préféré parler de joie de vivre plutôt du spectre de la mort. Chez nous, ça reste toujours un sujet difficile, d’ailleurs : jour après jour, ma maman (Janine, N.D.L.R.) continue de me dire qu’il ne faut surtout pas s’inquiéter pour elle, que tout va bien… La réalité de notre destin, elle, est évidemment tout autre et m’a rattrapé en 2022. Ce fut brutal ».
Raphaël Ibanez a désormais appris à vivre avec cette disparition. Pour surmonter le choc, il a ainsi fait appel à l’EMDR (psychothérapie par mouvement oculaire qui cible les mémoires traumatiques, N.D.L.R.), une méthode hypnotique qui vient généralement en aide aux grands traumatisés de guerre. « J’ai été suivi, oui. Grâce à cette technique, j’ai revu des images de l’enfance, les moments de complicité avec mon copain Fabrice… J’ai ri, j’ai pleuré mais cette méthode m’a sauvé : avant ça, les cauchemars étaient fréquents. Je pensais à sa famille, à ses enfants et alors, la tristesse me submergeait par vagues. […] Les images, je ne les oublierai évidemment jamais. Mais de ce drame, je peux désormais en parler ; c’est déjà ça ».
Matéo, son autre combat
Huit mois après avoir perdu son meilleur ami, « Rafa » voyait pourtant sa vie se fissurer une deuxième fois. Face à nous, dans cette salle de restaurant attendant encore ses premiers clients, il fait désormais claquer dans l’air une autre date : « 18 décembre 2022 ». Une semaine avant Noël, l’ancien capitaine des Bleus (52 ans, 98 sélections) a donc appris que son fils cadet Matéo, alors âgé de 22 ans, était atteint d’une leucémie aiguë. « Un choc total, poursuit Raphaël. Il a passé les deux premières semaines en réanimation… On a bien failli le perdre, ce grand gaillard d’1m94… » Il marque une pause, soupire, reprend : « Aucun parent n’est préparé à ce genre de douleur et rapidement, on est donc entrés dans le groupe des aidants, des accompagnants ». N’est-ce donc pas une insulte au bon sens, à l’ordre des choses, que la jeunesse soit visitée par le crépuscule ? Les enfants doivent enterrer leurs pères, non l’inverse. Ils doivent courir, tomber amoureux, se tromper, recommencer. Ils ne devraient pas connaître les couloirs blancs des hôpitaux, les tubes et les seringues. Peu après avoir pris connaissance de la maladie qui frappait son clan, Raphaël a donc demandé « pourquoi » à l’oncologue qui suivait alors son fils. Le toubib l’a regardé, a haussé les épaules et, pour répondre, a simplement fait mine de lancer une pièce en l’air.
Trois ans plus tard, la question de « Rafa » n’a toujours pas trouvé d’explication mais après avoir dignement combattu, Matéo va mieux. « En France, dit maintenant son père, nous avons tendance à pleurer sur notre sort mais on a, dans notre pays, un service de santé exceptionnel et des gens qui sauvent des vies. » Au printemps 2025, son fils est en rémission et a même obtenu, récemment, le feu vert de l’oncologue pour reprendre le rugby à Blagnac, en Fédérale 1. Naturellement, celui qui rejoint aujourd’hui le club de son cadet Julian est toujours sous chimiothérapie, bien conscient que le risque de récidive n’est pas négligeable. « Quoi qu’il en soit, conclut le manager des Bleus, Matéo est de loin le plus fort d’entre nous ». Après avoir lutté des mois dans une chambre d’hôpital, il a ainsi, en parallèle de son combat, terminé major de promo à l’Insa, une des plus prestigieuses écoles d’ingénieur de Toulouse. Alors parfois, quand il observe son fils, « Rafa » sourit. Et se dit que rien n’est jamais perdu, pour celui qui aime assez la vie…
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