Cinq anciens officiers du Sdis 34 sont jugés devant le tribunal judiciaire de Béziers après l’incendie de Gabian (Hérault), en août 2016, qui avait conduit au décès de Jérémy Beier et les graves blessures de trois autres pompiers.
« Oui c’était du bricolage, il fallait mettre du monde dans les camions feux de forêt et s’adapter à la situation. Le maître-mot, c’était s’adapter… Avec du mauvais matériel. »
Au premier jour du procès du feu de Gabian (Hérault) qui avait causé la mort d’un pompier et les graves brûlures de trois autres, en août 2016, le constat est accablant sur l’état calamiteux d’une partie des moyens d’intervention du Sdis 34 de l’époque.
Et surtout de ce camion-citerne feu de forêt, le « CCF3 », au cœur des débats, dans lequel se trouvaient les victimes quand elles ont été encerclées par les flammes avec, comme seule issue, celle de s’enfuir dans le brasier.
À la barre du tribunal judiciaire de Béziers, Franck Ravel reconnaît donc ce « bricolage ». C’est pourtant l’un des cinq anciens officiers du Sdis, dont l’ancien directeur Christophe Risdorfer, jugés pour « homicide involontaire » et « blessures involontaires ».
Contenus de la page
« Le gradé m’a dit « on continue », j’ai fait confiance »
Il était responsable du Giff (groupe d’intervention feux de forêt) Vailhauquès, regroupant les 4 camions CCF partis lutter contre l’incendie de Gabian. Dès le début, le CCF3 des victimes a eu un problème de radio, indispensable pour le contact avec l’opérationnel à terre et en l’air. Il a estimé que les téléphones portables feraient l’affaire…
« Le 10 août j’étais jeune chef d’agrés du véhicule. C’était un camion « ancienne génération », au moment du départ, la radio a dysfonctionné et je ne me voyais pas dire : « on annule, on rentre. » J’en ai référé au gradé, il m’a dit : « on continue », j’ai fait confiance », confirme Didier Bourdelier, brûlé à 38 %, le visage, touché au 3e degré, marqué par les greffes de peau.
Mais le plus grave était ailleurs pour ce CCF3, mais aussi le CCF4, deux des quatre camions de l’ancienne génération, vétustes et normalement destinés à la formation des sapeurs.
Le système d’autoprotection – système d’arrosage autour du camion qui permet de se réfugier à l’intérieur – ne marchait pas, il n’y avait pas de masque d’air de fuite, la cabine laissait passer les fumées à cause de joints manquants, les pneus étaient lisses… Il fallait même caler une pierre pour tenir un des sièges rapporte un témoin !
« Ce camion, le jour du drame, pour le feu que l’on a dû affronter, n’était pas équipé » dénonce Lucas Canuel, brûlé à 40 %, le visage torturé par les opérations chirurgicales et qui a perdu ses dix doigts dans l’incendie.
« On n’est pas des vendeurs de glace, on attaque le feu »
Il rapporte « ce jeu mortifère » qui l’occupait avec Jérémy Beier, le défunt et, permis par le trou béant « entre la portière et le plancher » faute d’étanchéité : ils pouvaient « compter les pointillés » de la ligne blanche le long de la route…
David Fontaine enfin, dernier rescapé brûlé à 18 % et fortement marqué, est le plus en colère quand le président Christophe Rolland lui demande ce qu’il pense du « CCF3 ».
« On y allait la boule au ventre, on savait que c’était quitte ou double, que c’était la loterie, que l’on prenait un risque énorme avec ce camion, il n’était pas adapté » tempête-t-il. « On n’est pas des vendeurs de glace ! Quand les gens fuient le feu, nous, on va à l’avant, on attaque. »
Sa colère se nourrit aussi de la rancœur « de ne pas avoir été écouté » poursuit David Fontaine. Car ce « bricolage » et les dysfonctionnements des CCF 3 et 4, étaient consignés sur des cahiers. Chaque jour. Sans que rien ne bouge. « Les remarques n’ont pas été prises en compte » dénonce le survivant.
« C’était dit et écrit, rien n’était fait »
À la barre, Franck Ravel, le confirme également et ouvre le parapluie : « le soir, on annotait sur le cahier de transmission les problèmes des camions. On avait l’impression qu’il y a tous les jours les mêmes dysfonctionnements, c’était dit et écrit et on avait l’impression que rien n’était fait. »
Un autre pompier du service « formation » rapporte qu’il y avait non seulement un cahier, mais aussi des coups de téléphone et, lui, en plus, écrivait des mails à sa hiérarchie pour signaler les soucis… Rien n’y a fait.
« J’aurais dû être force de proposition au lieu de remplir les anomalies sur un cahier », regrette de son côté Sébastien, un ancien chef du Giff Vailhauquès, qui fait un courageux acte de contrition. « C’étaient des camions vétustes avec des anomalies et la situation était institutionnalisée. On s’y est habitué. Avant Gabian on ne se posait pas beaucoup la question de l’accident.. »
Impassible sur le banc des prévenus, l’ancien patron des pompiers, Christophe Risdorfer, lui, esquisse son système de défense contestant toute responsabilité : « J’ai pris connaissance de ces difficultés après l’accident. »
.
