Avant le choc Irlande-France qui s’annonce, samedi à Dublin (15h15) dans le Tournoi des 6 Nations 2025, la légende aux 141 sélections Brian O’Driscoll se confie sur les forces en présence, le génie d’Antoine Dupont et l’arrogance d’une partie du public irlandais. Forcément passionnant…
Quel est votre niveau d’excitation avant cet Irlande-France ?
Énorme. Vraiment énorme. L’Irlande et la France sont les deux meilleures équipes de Tournoi des 6 Nations depuis plusieurs années. L’écart entre les deux est infime, elles convoitent le même trône et cette année encore, cela devrait se jouer entre ces deux équipes. Il y a tout un contexte, quelques incertitudes de chaque côté, la fin de carrière internationale de trois immenses joueurs en Irlande (Cian Healy, Conor Murray et Peter O’Mahony) qui ajoute au scénario de ce match. Tout est réuni pour que ce soit un superbe moment de rugby, un match pour l’Histoire. Je suis immensément impatient.
Quel secteur va décider de l’issue de ce match ?
Sommes-nous capables de rivaliser avec une telle puissance, celle qu’a démontrée la France en Italie, par exemple ? C’est la grande question. On aura la réponse samedi après-midi.
C’est l’aspect que vous retenez, la puissance française ?
Regardez les défaites de l’Irlande au cours des 7 ou 8 dernières années, et il n’y en a pas eu beaucoup : à chaque fois, c’était face à des équipes extrêmement fortes physiquement. L’Afrique du Sud, la France, la Nouvelle-Zélande et même l’Angleterre, quand elle mettait l’accent sur cet aspect. C’est ce genre d’équipe, très dure, qui met l’Irlande en difficulté. Quand on lui impose un combat féroce, beaucoup de puissance et de collisions, cela devient difficile pour elle. La France a les joueurs et le profil de jeu pour imposer cela. Regardez sa troisième ligne ! Paul Boudehent est un homme énorme, Alldritt aussi, même Cros est un bel athlète. Devant eux, il y a Meafou et Guillard qui sont aussi de vrais phénomènes. C’est cet aspect des Bleus qui m’inquiète le plus.
Pour appuyer sur cette puissance physique, le staff des Bleus a choisi de jouer avec un banc en 7-1, une sorte de « bomb squad » à la française. Est-ce risqué ?
Cela me surprend, oui. Le 7-1, je le vois plutôt comme un risque. Si vous avez un blessé derrière, vous êtes déjà en difficulté. Vous faites entrer Lucu mais il ne peut pas couvrir tous les postes. Vous allez donc demander à un autre joueur de performer à un poste qui n’est pas le sien. Et si vous avez un deuxième blessé, les choses sont soudain plus que complexes.
C’est alors un troisième ligne qui glisserait au centre.
Vous pouvez vous amuser avec ce genre d’expériences en club, à l’entraînement ou en championnat. Mais le top niveau international, c’est autre chose. Tout est plus dur, tout va plus vite. On ne peut pas improviser ou bricoler, à ce niveau. C’est en ce sens que le 7-1 me semble très risqué. On verra bien si le match leur donne raison.
Et le gain potentiel ?
La récompense est claire : à la 50e minute, vous faites entrer 7 avants d’un coup et vous pouvez changer le cours du match. La puissance du banc français est impressionnante et le staff a décidé d’appuyer sur ce point. C’est un pari, cela comporte donc un risque. Je suis curieux de voir quel en sera le bénéfice.
Le plan de jeu français est également tourné autour d’Antoine Dupont, pensé pour lui et ses qualités. Est-ce aussi un risque ? S’il est dans un mauvais jour, tout s’effondre…
Et combien Antoine Dupont connaît de mauvais jours ? (il s’esclaffe) Contre l’Angleterre, on a dit cela, qu’il était dans un « jour sans ». La vérité, c’est qu’il a été moins bon que d’habitude, ce qui signifie qu’il a malgré tout était très bon. Ce match en Angleterre, la France n’aurait jamais dû le perdre, c’est une anomalie et si c’est arrivé, ce n’est certainement pas la seule faute de Dupont. Antoine, son niveau de base, c’est 8 sur 10. Voilà, un jour moyen, il a 8 sur 10, peut-être 8,5. Mais le plus souvent, il a plutôt 9 ou 9,5 sur 10. Et dans un grand jour, il a 11 sur 10 (rires).
A ce point ?
Je n’ai plus de superlatifs le concernant. Il ne change pas seulement le niveau de son équipe, il est en train de changer notre sport. Voilà pourquoi la France a construit son plan de jeu autour de lui, de ce qu’il veut faire et de ses super-pouvoirs. Il voit tout avant tout le monde. Chaque action, il réfléchit déjà à ce qu’il fera dans deux ou trois temps de jeu. Il analyse la défense, l’arbitre, il observe où sont placés ses meilleurs porteurs de balle et si un joueur adverse est dans la mauvaise zone. Il scrute les états de forme de tout le monde, éventuellement si un joueur est blessé sur le terrain. En fonction de tous ces paramètres, il acte des choix de jeu pour plusieurs séquences. C’est bluffant à observer. Il me fascine.
On met souvent en avant ses qualités athlétiques…
Elles sont immenses, mais ce n’est pas son plus grand point fort. Ce que j’admire le plus, c’est sa capacité à lire le jeu et faire les bons choix, tout le temps. Ensuite, pour les mettre en application, il dispose de qualités physiques et techniques exceptionnelles. Dupont, il pourrait jouer du 6 au 15, il serait toujours aussi fort. Parce qu’il n’est pas seulement un grand demi de mêlée : il est un immense joueur de rugby, au sens complet du terme. Donnez lui quelques mois pour travailler et vous verriez que même en talonneur, il pourrait être fort !
Vraiment ?
Il est tellement unique… Il a l’intelligence, la force et la technique. Il a tout. S’il fait un mauvais choix, parce que cela peut lui arriver, il parvient toujours à en tirer un bon parti. Il transforme une erreur en issue positive. Il se fait chasser par deux ou trois avants, il se retrouve coincé et sous pression mais sa force physique et son énergie lui permettent de les éliminer, de s’en sortir et de repartir de l’avant. Tous les autres demis de mêlée de la planète se seraient fait « avaler » mais lui, il transforme un problème en solution. C’est un tel plaisir, un tel spectacle à admirer !
On a souvent dit qu’il s’était encore amélioré avec son passage par le rugby à 7…
(il coupe) 100 % d’accord ! Il a développé quelques nouveaux aspects de son jeu mais surtout, ses points forts sont devenus encore plus forts. Athlétiquement, il a encore pris une autre dimension. C’est essentiel, pour un demi de mêlée : c’est certainement le poste le plus exigeant physiquement, celui qui court le plus sur un terrain de rugby, qui doit toujours être le premier aux soutiens et aux points d’impact. Lui, il tient 80 minutes sans baisser d’intensité. Pour nous, il ne reste plus qu’à regarder et à applaudir.
Est-il le meilleur joueur du monde ?
Sans aucun doute. Je sais que les Sud-Africains lui opposent Pieter-Steph Du Toit mais pour moi, Dupont est incomparable.
Les supporters sud-africains avancent également qu’il n’est pas champion du monde.
Ce n’est pas un critère. Être champion du monde, c’est la cerise sur le gâteau. Mais Lionel Messi n’a pas attendu d’être champion du monde pour être le meilleur joueur du monde. Ni pour entrer dans la discussion du meilleur joueur du monde. Dupont, c’est le Lionel Messi du rugby. Il est déjà le meilleur joueur du monde et son nom est légitime dans la conversation pour le meilleur joueur de l’histoire. La référence, c’est lui. En plus, il lui reste encore pas mal d’années à jouer. On fera le bilan à la fin de sa carrière.
Parlons d’Irlande. Il y a peu, vous avez déclaré que les Irlandais étaient devenus arrogants. Pouvez-vous expliquer ?
C’est une réflexion qui est venue de mes échanges avec d’autres grands joueurs, venus d’autres grandes nations du rugby, quand je travaille à la télé. Je crois effectivement que notre confiance s’est petit à petit transformée en arrogance, et que cela irrite le monde du rugby. Je ne généralise pas, ce n’est pas tout le rugby irlandais qui est devenu arrogant, mais certains de nos supporters ont un peu oublié que nous sommes un peuple humble par nature et nous devons le rester.
Le ressentez-vous, quand vous vous rendez à l’Aviva stadium par exemple ?
Je n’entends pas tout, je ne suis pas dans les tribunes au milieu du public. Mais j’entends des mots qui ne me plaisent pas trop, des phrases par-ci par-là, autour du stade. Je lis aussi nos médias, qui nourrissent parfois un complexe de supériorité sur nos adversaires. Cela m’embarrasse et je ne suis pas le seul : une partie du public irlandais ne se retrouve pas dans ces excès d’arrogance.
L’Irlande de 2025 est-elle aussi forte que celle de 2023 ou 2024 ?
Je n’en suis pas sûr. En 2023, j’ai vu l’Irlande a un niveau jamais atteint dans son histoire. Même le quart de finale perdu contre les All Blacks a été d’un niveau extraordinaire. Je ne crois pas que nous ayons retrouvé un tel niveau de performance. Il y a une régénération en cours, des joueurs partent à la retraite, des jeunes émergent. Il faut du temps. C’est le jeu de ces périodes, entre deux Coupes du monde.
En point central, il y a la retraite de Jonathan Sexton et son remplaçant à trouver, à installer.
Sam Prendergast et Jack Crowley sont vraiment en train de s’améliorer. Nous retrouvons de la confiance en notre numéro 10 et cela rejaillit sur toute l’équipe.
La page Sexton est-elle tournée ?
Pas encore, non. C’est un sujet qui prendra du temps. On peut se sentir triste de ce départ, on peut s’inquiéter de la prochaine génération de joueurs et de son remplaçant mais la vie continue, le rugby avance et n’attend personne. Il faut regarder devant et c’est ce que fait désormais l’Irlande avec ces deux jeunes joueurs.
Cela en dit long, tout de même, sur la place et l’influence qu’avait Sexton dans cette équipe.
Johnny, c’est un joueur générationnel. Il restera toujours dans un coin de la tête des Irlandais. J’ai eu la chance, l’honneur de jouer avec lui et je peux vous jurer qu’il était un ouvreur sensationnel. Ces joueurs-là ne se remplacent pas facilement.
Comment faire ?
Quand on perd un joueur de cette envergure, il y a toujours un peu de nervosité sur l’après. Prendergast progresse, il apprend. Il a un immense talent, il n’a que 22 ans et l’avenir devant lui. Il me rappelle beaucoup Johnny Sexton, quand il avait le même âge. Les deux joueurs se ressemblent beaucoup.
En quoi Prendergast ressemble à Sexton ?
Offensivement, je retrouve beaucoup de similitudes dans leurs attitudes et leur façon de conduire le jeu. La différence se fait plutôt dans le secteur défensif, où Prendergast est sûrement un peu moins fort. C’est un aspect du jeu de Sexton qui était très sous-évalué. Il attaquait fort son adversaire, il le prenait en haut, au ballon, avec une forte emprise sur lui. Ce n’est pas donné à tout le monde et c’est certainement un secteur où Prendergast doit encore travailler. Il n’aura pas le choix parce qu’à son poste, il va être défié. Mais il a le temps pour lui et déjà d’énormes qualités. Il va apprendre, progresser. La plupart des joueurs touchent le sommet de leur carrière entre 27 et 30 ans. C’était même un peu plus tard, pour Sexton. Soyons donc un peu patients.
Il a très vite été labellisé le « nouveau Sexton », comme il y a eu beaucoup de « nouveau O’Driscoll » à l’arrêt de votre carrière. Est-ce que cela peut être lourd à porter ?
Je déteste ces comparaisons. C’est un nouveau joueur, avec ses qualités propres. Il connaîtra un chemin et un destin qui lui appartiennent. Vouloir en faire le « nouveau Sexton », c’est lui refuser le droit d’être lui-même. C’est contre-productif. Et même, si on réfléchit bien : pourquoi vouloir le limiter à ce qu’a fait Sexton ? Et s’il était capable de faire encore mieux ? Il est jeune mais il a déjà montré des choses incroyablement positives. Réjouissons-nous de cela, savourons le présent sans vouloir le comparer à ses prédécesseurs.
Quel est votre pronostic pour samedi ?
Les bookmakers proposent une cote pour une victoire avec seulement un point d’écart… c’est vous dire si cela s’annonce serré ! Mon interrogation concerne l’équipe de France et le niveau qu’elle affichera. Si elle joue son meilleur rugby, elle sera tellement difficile à battre…
Ce qui ne nous dit pas votre pronostic.
Je vais pencher pour l’Irlande. Un match serré, superbe, qui se joue dans les 5 dernières minutes mais le fait de jouer à la maison, avec l’Aviva qui pousse, le fait qu’on soit encore en course pour le grand chelem… Tout cela doit nous aider à faire la différence.
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