Dans la continuité du mois de novembre, les Bleus ont développé avec efficacité un jeu dont l’animation repose sur leurs points forts : la puissance des avants et la vitesse des ailiers, coordonnées par un meneur du jeu capable d’absorber la pression en reculant, sur lequel s’ajustent tous ses partenaires.
On ignore si Antoine Dupont est ou non le « Goat » (Greatest of all time, le plus grand de tous les temps, N.D.L.R.), le meilleur joueur du monde, ou que sait-on encore… La réalité ? C’est qu’on se fiche totalement de ces classements artificiels. Et que l’on préfère se concentrer sur le plaisir, brut et non coupable, de le voir jouer au rugby dans un registre si unique qu’il serait bien mal avisé d’en faire un exemple – sportif – pour les enfants de nos écoles de rugby. La portée de ce phénomène ? On l’avait déjà perçue lors des tests du mois de novembre, pendant lesquels l’animation du jeu tricolore avait ostensiblement basculé autour du demi de mêlée vedette. Une tendance qui s’est vérifiée, et même amplifiée, pour l’ouverture de ce Tournoi. « On a vu que les Gallois montaient très fort sur nos premiers porteurs, également qu’ils cherchaient à nous couper les extérieurs, expliquait Dupont peu après le coup de sifflet final. Cela nous a conduits à nous adapter. »
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Le « tank » d’Arlettaz et Servat
Cette adaptation fut facilitée par les (bonnes) habitudes désormais prises par les avants français autour du jeu qu’ils ont baptisé en « Tank », qui consiste à proposer systématiquement trois solutions à Dupont autour des rucks lorsque celui-ci porte le ballon (un placé dans l’axe pour se proposer à son intérieur, deux autres à hauteur à trois et huit mètres). De quoi poser beaucoup d’incertitudes à n’importe quelle défense et la resserrer tout en accélérant les sorties de balle, d’autant que les connexions entre Dupont et le duo Ntamack-Ramos ne sont plus à prouver, qui font planer le danger à la fois un cran plus au large et dans le second rideau (où Dupont est capable de déposer le ballon par un coup de pied par-dessus). Ce danger peut, en outre, également être déplacé directement sur les extérieurs, où les deux ailiers tricolores sont missionnés pour chercher les opportunités, confiants en la capacité de Dupont de leur faire parvenir le ballon directement au pied (comme sur le premier essai d’Attissogbe) ou à la main, que ce soit avant ou après franchissement (deuxièmes essais de Bielle-Biarrey et Attissogbe)…
Ce projet de jeu est adapté, en somme, aux hommes dont les Bleus disposent, dont la puissance des porteurs au niveau des avants (Mauvaka, Marchand, Atonio, Baille, Meafou, Alldritt, Boudehent, Guillard, et on en passe…) permet d’effectuer un terrible travail d’usure. Tout le crédit est ici à apporter à Patrick Arlettaz et William Servat, respectivement responsable de l’attaque et des zones de collision, pour avoir mis au point un système si fluide. Beaucoup plus pragmatique, en tout cas, que celle des dernières saisons où le ballon était parfois reculé sans pertinence derrière les cellules d’avant, obligeant les lourds gabarits français à s’épuiser dans des courses inutiles.
Adaptation aux hommes
Alors, avec ce nouveau système plus frontal, les Bleus ont-ils trouvé enfin la bonne formule ? Ce jeu est précisément mis au service des forces du XV de France, dont la polyvalence des joueurs (avec des Roumat, Cros ou Boudehent qui seraient tous capables de jouer derrière, quand un Moefana pourrait assurer devant…) permet une conservation optimale du ballon, sachant pertinemment que le trio Dupont-Ntamack-Ramos n’a besoin de personne pour trouver des décalages à la main comme au pied, ainsi qu’il y est parvenu sur le premier essai de Bielle-Biarrey ou sur celui de Gailleton.
Le jeu « en black » (dans les zones de marque) et en « tank off » des Bleus est devenu d’autant plus dangereux que Dupont y a ajouté une nouvelle corde… En effet, alors qu’il pouvait parfois lui être reproché de prendre trop de contacts et de passer trop souvent par le sol, le capitaine des Bleus parvient désormais à éviter cet écueil en jouant… en reculant, à l’image d’un « quarterback » de foot US. De quoi absorber dans sa « poche » la pression d’adversaires qui hésitent à se jeter aveuglément sur lui, et lui donner le temps suffisant pour déceler un espace libre dans les angles, l’unique différence avec un joueur de foot américain étant que Dupont utilise son pied plutôt que sa main. Un style hybride que l’on peut aussi attribuer à son passage par le rugby à 7, dont le staff des Bleus a eu l’intelligence de tirer profit en mobilisant les avants pour « recharger » en permanence autour de leur leader, et surtout pour se montrer aussi malins que possible dans leur jeu sans ballon…
Un risque de dépendance ?
Y a-t-il un revers à cette médaille, alors ? On pourrait craindre que oui. En se posant par exemple la question de ce qui pourrait se passer face à une défense de densité supérieure, susceptible de « blitzer » sur Dupont (comme au foot US, encore…) durant ses fameuses courses en arrière. Mais surtout celle d’une éventuelle dépendance, puisque même les lancements de jeu des trois-quarts sont aujourd’hui calculés autour de Dupont, notamment par le biais de redoublées après mêlée. Trop pour ne pas multiplier les angles d’attaque autour d’un seul joueur, et manquer d’alternance et de variation ? Peut-être. Mais on peut aussi voir le bon côté des choses et imaginer qu’à terme, le fait d’attirer toujours plus l’attention des défenseurs autour de Dupont finira bien par ouvrir des espaces aux autres. Dès samedi prochain à Twickenham ? Chiche…
À la loupe :
- 1 : l’aura
On voit ici que la structure en « tank off » est en place, avec Cros dans le rôle de joueur axial. Mais ce qu’il faut remarquer ici, c’est à quel point l’attention de tous les joueurs gallois (flèches jaunes) est attirée par le démarrage de Dupont, alors que seuls les deux premiers joueurs de la ligne sont censés le surveiller. Un signe de son aura, de laquelle Dupont joue à merveille…
- 2 : la protection
Dupont choisit ici de garder le ballon, et se retrouve dans l’exact cas de figure d’un quarterback de foot US dans sa « poche », protégé par ses « linemen ». Pénalisables ? Pas vraiment, puisque ceux-ci font très attention à bien rester statiques (cercles blancs), donc à ne pas entrer eux-mêmes en contact avec les défenseurs. Lesquels, piégés, ne peuvent plus presser Dupont…
- 3 : la vision
On a vu sur l’image précédente (flèche rouge) que Dupont avait pris l’information et trouvé la zone libre. Avant d’y déposer le ballon à la perfection, d’une diagonale au pied qui n’est rien d’autre qu’une passe de foot US déguisée, digne d’un quarterback pour son « receveur » Attissogbe (cercle bleu) totalement décalé sur l’aile droite par la manœuvre.
C’est sans opposition que l’ailier de Pau peut aller à dame, libre de tout marquage. À noter que le choix de Dupont était ici d’autant plus pertinent que l’ailier Josh Adams était monté en pointe, coupant les possibilités de passes à la main vers les trois-quarts Ntamack et Ramos, positionnés comme à leur habitude en « bridge » dans l’axe de la cellule d’avants.
- 4 : le virus
La cellule en « tank off » est ici aussi très identifiable, avec deux trois-quarts (cercles jaunes) dans le dos d’un bloc de trois avants (flèches bleues), et un quatrième avant dans l’axe du ruck (flèche rouge) censé se proposer à l’intérieur de Dupont (cercle blanc) lorsque celui-ci va démarrer. À noter qu’un « virus » (cercle rose) a intégré la ligne de défense galloise, qui jouera un rôle crucial.
Retardé par le « virus » ainsi que par la surveillance du joueur à l’intérieur de Dupont (cercle rouge), le premier défenseur gallois est pris de vitesse (cercle rose), permettant au demi de mêlée français de prendre l’intervalle à l’intérieur du deuxième défenseur, monté « sur des rails » sur le premier porteur de balle français. Attissogbe (cercle bleu) est alors au loin, dans son couloir.
- 5 : le positionnement des soutiens
Dupont (cercle blanc) a pris l’intervalle et cassé le premier plaquage gallois, s’apprêtant désormais à lever la tête pour chercher du soutien. À ce titre, tous les joueurs français convergent logiquement vers leur partenaire. Tous, sauf un : Théo Attissogbe (cercle bleu) qui va rester patiemment dans les cinq mètres, confiant sur les réflexes de son demi de mêlée.
Après avoir franchi, Dupont joue son duel et élimine d’un crochet l’arrière gallois (flèche jaune). Son regard se porte alors vers l’extérieur, et lui permet de percevoir Attissogbe (cercle bleu) qui se signale. De quoi permettre à Dupont de lui délivrer quelques mètres plus loin un nouveau caviar, à la main cette fois (flèche rouge).
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