L’ancien sélectionneur de France 7, désormais manager général de la discipline, a été un des hommes de l’année 2024. Le technicien revient sur les douze derniers mois et sur ce qui a fait de son rêve ultime une réalité.
L’année 2024 se referme, celle qui a exaucé tous vos vœux. Tous ces accomplissement étaient-ils envisageables il y a un an ?
C’était l’histoire qu’on voulait écrire en tout cas, celle de chercheurs d’or. J’avais foi en ce que l’on construisait, en ce projet qui se solidifiait… Mais c’est vrai que tout s’est enchaîné et concrétisé de la meilleure des façons. C’était le moment de vérité, celui que tout le monde attendait. L’équipe était montée sur une bonne dizaine de podiums mais n’avait pas remporté un tournoi depuis 2005, rendez-vous compte. Les joueurs avaient foi en ce que l’on bâtissait mais ils avaient aussi des craintes parce qu’on n’avait pas rencontré ce succès. Il fallait dépasser ces peurs… Il nous fallait un petit déclic en plus, un petit rebond.
Le point de départ de cette année a été le 3 janvier avec l’intégration d’Antoine Dupont et une intervention de Claude Onesta, le monsieur Jeux Olympiques de la délégation française…
Il y a plein de choses qui ont compté ce jour-là : la visite de l’Agence nationale du Sport qui a amené la saveur des Jeux Olympiques parmi nous, l’arrivée d’Antoine évidemment et le déferlement de tous les médias du fait de sa venue. Vous avez été important dans la construction de la victoire en nous éduquant à cette mise en lumière, à la pression qui allait peser sur nous. Avant cela, il y avait aussi eu une étape déterminante avec le stage de préparation aux Fidji. On était allé chez nos ennemis pour en faire nos alliés. L’histoire nous a prouvé par la suite à quel point cette décision a été cruciale, pour eux comme pour nous d’ailleurs.
Quel était le plan pour aller chercher cet or ?
Avant cette année, on avait déjà bien bousculé la hiérarchie mondiale en réussissant à battre tout le monde. Mais il nous fallait le briquet pour allumer la mèche du pétard, pour que ça devienne un feu d’artifice. J’avais fait évoluer ma méthodologie d’entraînement, mon coaching sur les derniers mois. Il fallait oser, tenter. L’arrivée d’Antoine a évidemment été un facteur, un accélérateur pour plein de choses.
Peu de monde doutait de la capacité d’Antoine Dupont à briller dans la discipline mais encore fallait-il qu’il s’intègre, que le groupe l’accepte sans en faire trop ni rechigner. N’est-ce pas là la clé de sa réussite ?
L’équipe de France à 7 n’appartenait à personne. L’ouverture sur les autres a toujours été un maître mot et, si tout le monde parle d’Antoine en premier lieu, il n’y a pas que lui a amené son talent. Les joueurs permanents de l’équipe de France de rugby à 7, il y en avait dix. Tous les autres étaient des éléments conventionnés avec les clubs et la LNR afin de permettre à la sélection d’atteindre le meilleur niveau. La mission des joueurs permanents n’était pas forcément de gagner des médailles mais de fabriquer un socle, en termes de jeu, d’état d’esprit. S’ils étaient les meilleurs sur le terrain à l’instant T, ils jouaient. S’ils ne l’étaient pas, ils savaient très bien que d’autres passeraient devant. Ça valait pour Antoine comme pour les autres.
Cette histoire de chercheurs d’or prend une tournure différente à Los Angeles avec, enfin, le premier titre depuis 19 ans…
On savait qu’on était en route pour l’or, on le sentait. Et à LA, tout s’est mis bout à bout. Ce que j’ai aimé, ça que ça ne s’est pas produit de manière lisse. Il y a eu ce match face aux États-Unis où on prend un rouge après moins de deux minutes et où on arrive à tenir. Ensuite, il y a eu cette demie incroyable face à l’Irlande où il a fallu aller dans nos retranchements et, pour finir, un match abouti contre la Grande-Bretagne en finale. À partir de là, ça y était : on n’était plus des chercheurs d’or, on avait trouvé le filon. On devait dès lors l’exploiter. C’était le plus dur qui commençait. Quand tu atteins un sommet, derrière, il y a toujours une petite descente.
A cet égard, les JO n’avaient pas débuté de la meilleure des manières avec une première journée très délicate. On se souvient d’avoir vu les joueurs en colère contre eux-mêmes…
C’était plus de la frustration que de la colère, à mon sens. Avec le recul, il y avait de quoi croire en nous. Sur la fin du premier match, les États-Unis tapent en touche alors qu’ils ont une balle de match. Ça veut dire que c’était un miracle pour eux d’obtenir ce résultat nul. Et c’était le cas car nous avions eu sept occasions franches. On aurait pu leur mettre une correction. Il y avait de la fébrilité, de la pression vis-à-vis de l’événement mais le potentiel était présent. En suivant, face à l’Uruguay, on franchit un cap : avec six ballons, on marque trois fois. Ça voulait dire quelque chose. Ce parcours, à l’image de notre aventure, nous a servis : si l’histoire est trop lisse, elle vous endurcit moins. Une fois passé le cap de la première journée, le curseur est monté très haut sur le deuxième jour. Et d’un point de vue stratégique, en mettant les joueurs avec le plus de vitesse pour finir les matchs, on avait trouvé la clé pour parvenir à une montée en puissance permanente.
Jusqu’à cette finale inoubliable face aux Fidji. On imagine, en termes d’émotions personnelles, que vous avez atteint un sommet inégalable…
Vous savez, les JO, je les ai vécus avec une concentration de malade. Je voulais performer tout autant que les joueurs. Au point que j’ai eu l’impression de voir les matchs au ralenti. La finale, je l’ai vue ainsi. En plus, c’était une rencontre très stratégique, il n’y avait pas énormément d’intensité. Ça rendait chaque choix de coaching encore plus déterminant. C’était assez bizarre à vivre sur le coup. Mais quand on est arrivé à une minute de la fin, j’ai pris conscience que ça ne pouvait plus nous échapper. Et là, c’était une sensation particulière, une émotion hors du temps. J’étais en suspens. Je ne savais plus où j’étais.
Le scénario de ces JO et de cette finale a donné raison au discours que vous asséniez depuis des mois ainsi qu’à votre coaching : la France a sans doute gagné car elle avait l’effectif le plus homogène de tout le plateau…
Sur l’année, il y a eu vingt-six joueurs d’utilisés sur un effectif de trente, dont vingt et un en compétitions. C’est grâce à cette concurrence que les gars sont allés chercher le meilleur d’eux-mêmes. Cette émulation était une richesse qu’il a fallu apprendre à gérer. C’est là où personne comme Stéphanie Barneix, championne du monde de sauvetage côtier qui a survécu à quatre cancers, a joué un rôle clé : elle a appris aux gars à dédramatiser ce qui leur arrivait, à vivre pleinement l’instant présent, à se régaler, à profiter, sans se tracasser de ce qui pouvait suivre.
Six mois après, que vous reste-t-il des JO ?
Il s’est passé mille choses. J’ai reçu des récompenses de partout. D’avoir la reconnaissance de mes pairs au travers du titre de World Rugby, notamment, c’était fabuleux pour l’équipe, le rugby français et le 7 en général. Mais ce qui me touche le plus, encore, ce sont les gens qui me disent qu’ils ont pleuré, qu’ils ont pris énormément d’émotions, qu’ils ont vécu un moment unique. Beaucoup de gens me disent aussi qu’ils ont découvert le rugby au travers du rugby à 7 pendant les JO. Je suis assez bluffé par tous ces retours. Claude Onesta, Florian Rousseau et d’autres m’avaient dit : « Tu vas voir, les JO, c’est hors norme. » Ça l’est vraiment. C’est dur à expliquer mais c’est d’une puissance inouïe. Quand on est aux JO, on n’est plus l’équipe de France à 7, on est l’équipe olympique. Et ce qui se passe dépasse le sport. Au-delà du résultat, il s’est passé tant de choses : quand je repense au public en transe sur « Les Yeux d’Emilie » ou à l’engouement des gens pour notre danse, c’étaient des moments de joie ultimes.
Aujourd’hui, qu’auriez-vous envie de dire à Antoine Dupont ? Merci, peut-être, d’avoir cru en ce projet ?
Antoine est venu car il avait envie de cocher une case, celle d’un titre olympique. C’est une opportunité qui arrive rarement dans une vie. Antoine a rendu tout ça possible autant que les autres. Je le remercie d’avoir cru en nous mais je remercie tout autant les autres pour l’état d’esprit et l’implication qu’ils ont mis dans cette quête. Quand je dis ça, je pense également à tous ceux qui ont participé à l’aventure par le passé. Ce qui me marque, quand je discute avec Antoine, c’est de voir à quel point on est lié désormais. Nous sommes liés à vie, les quatorze joueurs et les mecs d’un staff. Ça nous dépasse, on est entré dans une autre dimension.
Le rugby à 7, aussi, est-il à votre sens passé à un stade supérieur ?
Au regard de la ferveur à Cape Town et Dubaï, je suis optimiste pour l’avenir de la discipline. Au niveau national, il est de notre responsabilité de nourrir l’écosystème avec, déjà, le Super Sevens qui va arriver. Je pense que les gens ont compris que ce sport était complémentaire du XV, avec un format de jeu et des émotions uniques : c’est une action toutes les 25 secondes. J’ai longtemps dit que c’était la formule 1 du rugby. En fait, ce sont ses montagnes russes. Il y a un côté exploratoire qui est intéressant aussi : aujourd’hui, les transformations doivent être tapées en 45 secondes, les formats de poule évoluent sans cesse… C’est un laboratoire génial.
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