De retour à la tête des Brave Blossoms, le truculent technicien nous a accordé une interview exclusive à brive, où les Nippons ont passé trois jours deux semaines avant d’affronter les Bleus. et comme à son habitude, « Eddie le dingue » n’élude aucun sujet…
Êtes-vous heureux d’avoir retrouvé les Brave Blossoms, que vous aviez déjà dirigé de 2012 à 2015 ?
J’ai toujours voulu revenir à la tête de cette équipe. Après 2015, je me suis engagé avec l’Angleterre parce que j’avais besoin de changement. J’ai fait un détour par les Stormers puis j’ai rejoint le XV de la Rose. J’ai passé sept belles années en Angleterre mais j’ai toujours su que je reviendrais ici. Puis on m’a proposé de reprendre l’Australie. J’ai eu envie de relever ce défi, de mener les Wallabies à la Coupe du monde et j’étais même disposé à le faire jusqu’au Mondial 2027 qui se tiendra là-bas. Mais je ne l’ai pas fait car les conditions pour lesquelles je me suis engagé avec l’Australie n’étaient pas réunies. Ils n’ont pas voulu faire les changements que je leur ai proposés. Le problème ne venait pas des joueurs mais le rugby australien a besoin d’une profonde restructuration et pour cela, il faut de l’argent. L’Australie n’a pas cet argent. Je n’ai donc pas voulu continuer et je suis revenu au Japon. C’est bien, cela fait une sorte de boucle car c’est ici que j’ai commencé ma carrière d’entraîneur, en 2006 avec l’université de Tokai. Je ne vous cache pas ce que pourrait être mon dernier mandat en tant qu’entraîneur, donc je suis heureux d’être revenu ici et de rendre ce que le Japon m’a offert.
Qu’est-ce qui a changé depuis votre dernier passage en 2015 ?
Énormément de choses. Le plus grand changement est en qu’en 2015, les joueurs japonais étaient amateurs. Ils étaient des employés de leurs sociétés et jouaient pour les équipes de leur boîte. Ils s’éclataient à jouer au rugby, à s’entraîner… On s’est beaucoup amusé ensemble, ils savaient vraiment s’amuser. À cette époque, on avait l’habitude de faire une journée du mercredi très, très dure. Et le soir, on organisait un barbecue où les joueurs buvaient canon sur canon. On s’amusait beaucoup mais on s’entraînait vraiment très dur aussi. L’équipe était riche de caractères très différents. Aujourd’hui, les choses ont changé : les joueurs sont professionnels, ils sont très sérieux et c’est une bonne chose. Mais je trouve qu’ils sont devenus des internationaux communs, qu’ils ont perdu cette spécificité japonaise qui faisait leur sel. On doit renouer avec cette identité, qui s’est perdue. Depuis toujours, les Japonais ont besoin de s’entraîner plus que les autres. La compétition domestique nationale prend davantage de place aussi, donc nous avons moins de temps pour les camps d’entraînement avec les joueurs.
Le nouveau championnat professionnel japonais a-t-il fait progresser vos joueurs ?
Clairement. Le problème, c’est que seulement 53 % du temps de jeu global est disputé par des Japonais. Le reste sont des étrangers. Nous n’avons pas suffisamment de joueurs. Par exemple, sur les douze équipes engagées en Japan Rugby League One, on ne trouve qu’un seul Nippon au poste de deuxième ligne. Nous souffrons vraiment à ce poste. Je n’ai pas de problème avec les étrangers, j’en suis moi-même un. Mais nos supporters veulent des joueurs du pays. On doit trouver un équilibre.
Que reste-t-il du « Miracle de Brighton », quand le Japon a vaincu l’Afrique du Sud sur le fil ?
Pas grand-chose. L’équipe a beaucoup progressé entre les deux Coupes du monde et cela s’est vu en 2019 au Japon, où elle s’appuyait sur le noyau dur du groupe de 2015 : Matsushima, Fukuoka, Leitch, Horie, Tanaka… Cette équipe n’est plus. Il faut tout recommencer à zéro. Pour notre premier test disputé cette année, nous n’avions même pas 150 sélections sur le terrain. À l’échelle mondiale, nous sommes à l’école maternelle…
Dupont ? Les grands joueurs ne sont pas ceux qui brillent par leurs exploits, ce sont ceux qui conduisent leurs sélections vers des titres
Quel regard portez-vous sur l’équipe de France ?
Le XV de France arrive à une période intéressante de son histoire, à un tournant. Pendant les six dernières années, le rugby français n’a pensé qu’à une seule chose : remporter la Coupe du monde en France. Il y a eu de bonnes relations avec les clubs, de jeunes talents ont émergé… et cela failli marcher. Mais ce fut un Mondial très dur. Pour beaucoup. Cela engendre de la souffrance, de la frustration… Cela va être difficile pour ces joueurs d’accepter de s’entraîner aussi dur qu’ils le faisaient auparavant. Et l’histoire montre toujours que les équipes meurtries en Coupe du monde souffrent les années suivantes. Galthié a donc une opportunité intéressante : il doit rafraîchir l’équipe tout en gardant les bonnes choses de 2023 et développer un nouveau style de jeu. De nouveaux joueurs sont apparus lors de la tournée en Argentine et c’est très bien, même si ce fut une tournée difficile…
Quels Bleus ont retenu votre attention ?
Il y en a plusieurs. Tout le monde parle de Dupont à raison, mais je pense que n’importe quelle équipe dans le monde voudrait Thomas Ramos. C’est un vrai polyvalent 10-15, il a un long jeu au pied, il est rapide, il est agressif, c’est un buteur… C’est un joueur très utile dans une équipe. Je pense également à Louis Bielle-Biarrey qui a d’excellents appuis. Sur l’autre aile, vous avez Damian Penaud qui est aussi costaud que n’importe quel troisième ligne… Je trouve que c’est un excellent triangle arrière.
Quel est votre avis sur Antoine Dupont ?
Lui aussi est à un tournant de sa carrière : après avoir connu le succès avec France 7, peut-il guider le XV de France vers des titres ? Les grands joueurs ne sont pas ceux qui brillent par leurs exploits, ce sont ceux qui conduisent leurs sélections vers des titres. Richie McCaw et Dan Carter ont remporté deux Coupes du monde. C’est le prochain challenge d’Antoine Dupont et il n’y pas de raison qu’il n’y arrive pas.
Qu’avez-vous pensé de son passage à VII ?
Je me mets à sa place : jouer des Jeux Olympiques à domicile est quelque chose d’unique. C’est un aventurier, qui cherche à tout explorer. Après la Coupe du monde, je sais qu’il songeait à venir jouer au Japon pour vivre une nouvelle expérience. Mais ce qu’il a réalisé est proprement incroyable. Je me souviens d’une anecdote à son sujet : à la fin du mois d’août 2023, on a affronté la France avec les Wallabies, en préparation au Mondial. À la fin du match, je suis allé dans le vestiaire français pour les féliciter. Et là, Antoine Dupont regardait le match du Stade toulousain sur son téléphone… Cela montre à quel point il aime ce sport et son équipe.
Le XV de France a connu un été cauchemardesque, marqué par des affaires extra-sportives. Vous parliez juste avant de la consommation d’alcool des joueurs japonais. En tant qu’entraîneur, quel cadre fixez-vous ?
Soyons clairs : les rugbymen ont toujours été vilains. La grande différence, c’est qu’aujourd’hui, il y a les réseaux sociaux. Avant, ils s’en tiraient sans bruit. Maintenant, tout se sait, tout se filme et tout se diffuse. Et de toute évidence, il y a des degrés dans le fait d’être vilain. Mais en tant qu’entraîneur, on se doit d’être encore plus prudent, encore plus vigilant. Et c’est la même chose pour les joueurs. Qu’ils le veuille ou non, ils sont des modèles pour les gamins. En tant que coach, on doit être très vigilant sur tous les aspects de la sécurité. Parfois, on doit même protéger les joueurs d’eux-mêmes… Ce sont de jeunes hommes et ces derniers peuvent parfois se mettre dans des situations difficiles.
Avez-vous déjà eu besoin de prendre des mesures ?
En 2000, nous avons connu une très mauvaise situation avec les Brumbies, en Afrique du Sud. Cinq de mes joueurs étaient accusés d’avoir vandalisé un taxi. Nous avons eu un gros problème mais nous avons pris des mesures pour contrôler les joueurs, et surtout ceux qui buvaient trop. Nous avons donc décidé de quand l’alcool était autorisé et en quelle quantité.
Trouvez-vous que les joueurs font preuve d’immaturité avec ces excès ?
Les choses ont changé. Quand j’ai commencé ma carrière d’entraîneur, les joueurs bossaient à côté. Ils avaient des emplois, des responsabilités, des expériences sociales et professionnelles en dehors du rugby. Ils connaissaient la vie normale, quoi. Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui ou ça l’est trop peu… Aujourd’hui, les gamins entrent tôt dans des académies de grands clubs puis ils y deviennent professionnels. Ils ne connaissent plus que le rugby. Il faut donc les éduquer sur ce qu’est la vraie vie. Ce n’est pas facile d’être un joueur professionnel.
Pensez-vous que Fabien Galthié est trop laxiste avec ses joueurs ?
Je ne peux absolument pas commenter ce qu’il se passe dans une autre équipe. Je ne sais pas ce qu’il s’y passe. De l’extérieur, j’ai l’impression que le XV de France possède un bon équilibre entre plaisir et travail. Et puis il y a eu les évènements de cet été…
La cocaïne devient aussi un problème récurrent dans le rugby mondial. Êtes-vous inquiet à propos de ce fléau ?
Je n’ai jamais vraiment eu à faire face à ce problème. Un peu en Australie, où nous avions identifié un tout petit groupe de joueurs que nous avions recadré. Mais de toute évidence, la cocaïne est devenue un problème de société. Et le rugby n’y échappe pas. Encore une fois, il faut éduquer les joueurs sur les choses à faire et à ne pas faire.
Venons-en à vos joueurs : qui seront ceux à suivre ?
Je ne vois pas de raison pour que notre numéro 13, Dylan Riley, ne devienne pas le meilleur centre au monde. Il n’a que 26 ans, compte déjà une vingtaine de sélections, même s’il lui manque des tests contre les plus grandes nations. Mais il est rapide, possède une excellente technique et un très bon sens du timing. C’est un joueur très spécial. Notre demi de mêlée Shinobu Fujiwara ne compte pas encore 10 sélections, il est tout petit mais terriblement rapide, vous verrez. Il faut aussi souligner le retour de notre troisième ligne Kazuki Himeno qui est un redoutable porteur de balle. Et en deuxième ligne, je citerais Warner Dearns. Il est très grand, costaud et n’a que 21 ans. C’est encore un gamin mais il progresse très rapidement. Enfin, en première ligne, nous avons Shuhei Takeuchi. Il a 26 ans, est encore en dessous des 10 tests mais a fait énormément de progrès ces derniers temps.
Quel regard portez-vous sur la qualité de votre équipe ?
Je pense que nous sommes capables de bien jouer au rugby, très bien même. Le problème est maintenant de devenir capable de le faire quoi qu’il arrive, quelles que soient les conditions. J’aimerais voir des progrès dans ce secteur au cours de cette tournée. Je veux que l’on reste dans les matchs, qu’on s’accroche, qu’on ne laisse rien à nos adversaires. Souvent, les sélections jouent bien lors des vingt premières minutes. C’est ensuite que cela se corse et que les grandes équipes se révèlent et finissent par s’imposer.
Sur un plan plus personnel, vous avez connu de grands moments avec vos équipes. Lequel possède une place à part dans votre cœur ?
Je dirais la demi-finale de Coupe du monde 2003, quand nous avons vaincu les All Blacks avec les Wallabies (22-10). La rivalité entre les deux nations était à son paroxysme, ce qui fait que les Australie – Nouvelle-Zélande sont toujours des matchs à part. Les Néo-Zélandais avaient vraiment une équipe de dingue avec Mealamu, Williams, McCaw, Collins, Spencer, Rokocoko, Howlett et Muliaina… On avait aussi une belle équipe, mais personne ne misait sur nous. Je lisais partout que nous n’avions aucune chance. Et pourtant, on les a regardés dans les yeux et on s’est même imposés et jouant un super rugby. Cette victoire nous ouvrait les portes d’une finale de Coupe du monde que nous allions disputer à la maison, ce qui était un véritable rêve. La suite, vous la connaissez… La finale contre l’Angleterre ne s’est pas jouée à grand-chose mais c’est comme ça.
En parlant de l’Angleterre, avez-vous suivi vos anciens joueurs du XV de la Rose qui, pour nombre d’entre eux, ont rejoint le Top 14 ?
Bien sûr. Il y a quelques semaines, j’étais à Toulouse pour rencontrer Naoto (Saito, N.D.L.R.). Et j’en ai profité pour voir Jack Willis car je suis celui qui lui a donné sa première sélection avec l’Angleterre. Je suis vraiment heureux du joueur qu’il est devenu. Il est excellent et je trouve qu’il s’est même bonifié en venant à Toulouse. J’ai l’impression qu’il a apporté encore plus de rudesse à cette équipe, qui a progressé également grâce à lui. En tout cas, il adore son nouvel environnement. Il est heureux comme un pape là-bas.
Dans un autre registre, Owen Farrell ne connaît pas la même réussite au Racing 92…
J’ai échangé avec lui, j’ai regardé quelques-uns de ses matchs et effectivement, il n’est pas dans le coup. Mais Owen est un dur à cuire et je suis sûr qu’il va finir par s’adapter. Car il faut souligner ce point : ce n’est pas facile de s’adapter à votre championnat, même pour des joueurs anglais.
Pourquoi ?
Dans la dimension physique, je trouve que le Top 14 n’est pas très loin du niveau international. Et dans le même temps, j’ai l’impression qu’une rencontre de Top 14 peut basculer d’un moment à l’autre : un franchissement, une passe après contact et hop, vous n’avez plus le même match. En Angleterre, le jeu ne s’ouvre jamais autant : là-bas, tout est question de possession, de pilonnage, de fatiguer l’adversaire en gardant le ballon… Voilà pourquoi cela demande une période d’adaptation. Owen est un grand compétiteur. Je suis sûr qu’il va y arriver.
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