Top 14 – Daniel Brennan (Toulon) : « À l’époque, j’aurais dû écouter Ugo Mola et ne pas quitter Toulouse »

En début de semaine dernière, le pilier gauche Daniel Brennan, arrivé à l’intersaison à Toulon et très épanoui au sein de la maison Rouge et Noir, a accepté de se livrer en longueur à l’orée de ses retrouvailles avec Toulouse et son frère Joshua Brennan, pour qui il prédit un destin en Bleus. L’ancien Briviste, en passe de décrocher un master dans une grande école de commerce, revient également sur son engagement syndical auprès de Provale.

En deux semaines, vous faites face à vos deux anciens clubs. Est-ce un sentiment particulier ?

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Je ne m’étais pas fait la réflexion, j’avais surtout coché le rendez-vous de Toulouse pour jouer face à mon frère et devant toute ma famille (sourire). Dans ma position, tous les matchs sont importants puisque je dois faire mes preuves. Montpellier a été une mauvaise passe, et Toulouse reste mon club de cœur, mon club formateur. C’est l’endroit où j’ai joué toute mon enfance. C’est une ville importante, et c’est pour ça que ça me marque beaucoup. À 19 ans, j’étais jeune et j’ai fait le choix de quitter Toulouse pour Montpellier. Là-bas, je ne conserve pas de superbes souvenirs notamment à cause de mes blessures. Je me désinsère l’ischio et je me fracture une cheville. Je suis blessé depuis plus d’un an, et puis il y a le Covid. Quand tu es blessé quasiment deux ans dans des clubs comme Montpellier, le wagon est passé. Heureusement, il y a eu ces quatre années à Brive. Elles m’ont vraiment fait du bien moralement.

On vous a annoncé très tôt comme l’un des plus grands espoirs du rugby français. Est-ce que la médiatisation a été trop difficile à aborder ?

Avant tout, je veux dire que je n’en veux à personne. La médiatisation, c’est quelque chose qu’on ne contrôle pas. Depuis mon adolescence, j’étais surclassé dans toutes les catégories en équipe de France. J’étais capitaine de mes équipes. Quand j’étais jeune, j’étais très bon… Bon, je le suis quand même encore un peu (rires). Plus sérieusement, j’ai pris du retard sur beaucoup de choses. Maintenant, j’ai 26 ans et je suis persuadé qu’il y a le meilleur devant moi. J’ai pris du retard à cause des blessures, mais j’ai fait aussi des mauvais choix de vie. Avec l’âge qui avance, j’accepte mon parcours. Ce n’était pas le cas il y a encore quelques années. Je croyais que quelqu’un avait une dent contre moi tellement j’ai été malchanceux. Je me suis réfugié auprès des miens, un peu dans la foi aussi. J’ai grandi dans la religion catholique. Une vraie éducation à l’irlandaise (sourire). Ces valeurs tenaient à cœur à mon grand-père. J’ai conservé cet héritage. Il a été important pour moi. Quand je vais à l’Église, je fais le bilan et je me rends compte que malgré tout… je suis chanceux ! Je viens de perdre un ami proche, et cela me fait relativiser. Si je suis en bonne santé, ma vie est déjà très bonne.

Daniel Brennan lors du titre de champion du Monde des moins de 20 ans en 2018. Icon Sport – Alexandre Dimou

Qu’entendez-vous lorsque vous dites que vous avez fait des mauvais choix ?

Honnêtement, je vais regretter toute ma vie d’avoir quitté Toulouse. À l’époque, j’ai fait ce choix pour plusieurs raisons. Tout le monde dira que c’est uniquement un choix financier. Je ne vais pas vous cacher que j’avais eu une très belle offre de Montpellier. Ça, c’est dit. Mais, ce n’était pas que ça. À l’époque, j’avais 19 ans et je me sentais prêt maintenant. À l’époque, j’aurais dû écouter Ugo (Mola) et ne pas quitter Toulouse. Il me disait : « Sois patient, tu vas arriver dans tes belles années. On va te préparer pour tes 23 ans. » La vérité est là : je n’étais pas prêt.

Avez-vous déjà évoqué ces regrets avec Ugo Mola ?

On se croise encore quand je retourne à Toulouse. On n’en a jamais parlé, mais on s’est compris. Il avait raison. Je n’oublie pas aussi qu’il a été là, dans l’ombre dans les pires moments à Montpellier. Lors de mes blessures, Ugo et Didier (Lacroix, NDLR) ont pris le temps de m’appeler au téléphone. Ça, je ne l’oublierai jamais. On a souvent tendance à dire que le rugby est une famille… À Toulouse, c’est vraiment le cas ! Pour toutes ces raisons, ça sera toujours important pour moi de recroiser ce club.

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Ce sera ce week-end, et en face de vous, il pourrait bien y avoir un autre Brennan…

Je n’ai jamais gagné contre lui (rires)… Une fois, on était proche avec Brive avant qu’Enzo (Hervé, NDLR) prenne un rouge. On avait fini par perdre 15-9 de mémoire (18-11 après vérification). On avait fait un gros match. Honnêtement, hormis celui-là, j’ai pris que des branlées… Donc j’ai vraiment envie de les battre (rires) !

Si vous savez comme je suis fier de lui, vraiment très fier de lui

Quelle est votre relation avec votre frère, Joshua Brennan ?

On est très proche. Malgré ça, c’est un grand garçon. Je le laisse faire sa vie, mais il sait que je suis là s’il a besoin de moi. Il y a quelque temps, je ne dirai pas exactement quand, il m’a appelé parce qu’il se posait les mêmes questions que moi. Il ne jouait pas trop. Il avait une feuille de match, il ressortait pour quatre week-ends. Dans sa tête, il avait des doutes et à côté de ça, il y avait des clubs qui lui vendaient du rêve. Il m’a demandé mon avis, j’ai été le plus sincère possible.

Quel a été votre conseil ?

Je lui ai dit ça : « Accroche-toi, parce que tu es dans le club qui va te permettre d’aller très haut. » Je pense qu’il m’a écouté. Depuis deux ans, il est très bon notamment sur ce début de saison. Pour dire la vérité, je le trouve tonitruant (sourire). Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais… J’espère le voir avec le maillot du XV de France ! Je ne veux pas forcer la chose. Mais quand même, je regarde beaucoup de matchs et je pense qu’il n’est pas loin de mériter sa place. Je ne dis pas d’être titulaire, mais de graviter autour de ce groupe petit à petit. Si vous savez comme je suis fier de lui, vraiment très fier de lui.

Selon vous, pourquoi a-t-il pris autant d’épaisseur en quelques mois ?

D’après moi, il y a eu un élément capital : il a acquis la confiance de ses partenaires. Je vais vous partager une anecdote. Il y a quelques semaines, avant un match, il ressentait un peu de fatigue. Dans le vestiaire, Peato Mauvaka est venu lui dire à l’oreille : « Ce week-end, c’est toi qui mets le tempo d’entrée. » Ce n’est pas n’importe qui vient lui parler. Là, il a compris qu’il avait gagné le respect du vestiaire et cela a renforcé sa confiance. Sur ce match, il a aplati tout le monde (rires). En discutant de ça avec vous, quelle fierté de le voir ! Quelle fierté de le voir sur le terrain, mais aussi l’homme qu’il est en train de devenir. C’est un homme avec le cœur sur la main. Il mérite ce qui lui arrive. Maintenant, je lui répète la même chose… Ce n’est que le début !

Quel regard porte votre père sur vos trajectoires respectives ?

Vous pouvez le noter comme ça : avant, mon père était le plus gros casse-couilles du monde (rires). On l’a chopé avec mon frère et on lui a dit : « Tu es lourd, arrête de nous ronger. » Il a compris. Maintenant, il nous regarde et il se marre. Après le Racing 92, il m’a encore dit : « Je ne comprends plus rien aux règles. » On a beaucoup de respect pour notre père, mais ce n’est plus le même sport. Aujourd’hui, mon père prendrait six mois de suspension au bout de cinq minutes de jeu (rires) ! Depuis plusieurs années, il a pris du recul même si la passion est toujours là. Il vient nous voir avec plaisir, pour passer notamment un bon moment avec ses anciens coéquipiers. Il sera là ce week-end, parce que le rugby reste une partie importante de sa vie. Et on ne va pas se mentir, ça lui fait aussi plaisir de ressentir le respect des gens envers lui.

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Comment aborde-t-il ces rendez-vous où vous jouez contre votre frère ?

À Brive, toute ma famille était venue pour l’un de nos premiers affrontements. C’est l’un de mes meilleurs souvenirs de ma carrière. J’ai encore l’image de mon grand-père, qui n’arrivait presque plus à marcher, avec les larmes aux yeux. C’était énorme… même si j’ai pris 40 points ! Dans le stade, il y avait trois générations de Brennan dont deux sur la pelouse. Si je suis sur le terrain en face de mon frère, ça sera un moment magnifique même si ma mère ne va pas apprécier. Elle sera très stressée. Mon père, lui, sera fier mais il s’en fout. Il va juste venir avec l’envie que l’on mette des boîtes à tout le monde (rires).

Toulon – Toulouse, il y a une belle rivalité. Toulon, c’est un club de combattants, qui dans un coin de ma tête m’a toujours fait bader. Ici, je me régale.

Même à votre frère ?

Si on s’en met une, il sera le plus heureux du monde (il se marre) !

Vous feriez ainsi honneur à votre surnom de marmule…

Comment savez-vous ça (rires) ?

On a des sources…

L’histoire est partie de Brive. On part jouer contre Vannes, et Pierre-Henry (Broncan, NDLR) voulait absolument gagner. Du coup, nous sommes partis au vert. Nous sommes au petit-déjeuner. Je prends quelque chose de copieux, comme il se doit. La serveuse, pure bretonne, me dit en me servant à nouveau : « Tu es une sacrée marmule ! » Moi, je ne savais pas trop ce que ça voulait dire. Quand je suis arrivé, j’ai raconté l’anecdote à Gaël (Dréan, NDLR), qui est un pur breton. Je voulais qu’il m’explique. Il était mort de rire, et le surnom est resté. Du coup, Jules (Danglot, NDLR), Gaël et moi, nous sommes les trois marmules du groupe. (Dréan vient couper la conversation) Il y a la marmule XS, M et XXL. (Daniel Brennan reprend) Maintenant, tout le monde m’appelle marmule. J’ai peur que ce surnom reste (rires).

Comment s’est déroulée votre arrivée à Toulon ?

Si Brive n’était pas redescendu, je ne serais pas parti. Là-bas, j’étais apaisé et heureux. J’ai retrouvé un club familial, avec des supporters bienveillants. Ça restera dans mon cœur. Quand Brive a été relégué, j’ai décidé de rester parce que j’étais persuadé que l’on allait faire l’aller-retour. Malheureusement, le club n’a pas été en mesure de remonter. J’ai alors étudié les propositions. Après des discussions avec Pierre (Mignoni, NDLR) et Laurent (Emmanuelli, NDLR), ce choix a été évidence. J’ai grandi à Toulouse, et les matchs face à Toulon m’ont toujours marqué (rires). Toulon – Toulouse, il y a une belle rivalité. Toulon, c’est un club de combattants, qui dans un coin de ma tête, m’a toujours fait bader. Quand je venais jouer avec Brive dans des clubs comme Toulouse, Toulon ou encore Clermont, tu sens une atmosphère terrible dans le stade. C’est différent. Le maillot est sacré, avec un héritage. Ça, c’est très important pour moi. J’ai été élevé par cette histoire de transmission avec mon père (rires)… Je pense que ça joue énormément ! Ma décision était quasiment prise quand j’ai appelé Esteban (Abadie, NDLR). C’est l’un de mes meilleurs amis. Il est notamment venu en Irlande chez mes grands-parents. C’est quelqu’un qui me fait du bien ici au quotidien. Il m’a dit qu’une seule chose : « Viens à Toulon. Ici, c’est énorme ! » Je l’ai écouté au mot. Me voilà devant vous, et je peux vous dire une chose… Ici, je me régale !

Daniel Brennan au stade Mayol. Icon Sport – Alexandre Dimou

On a le sentiment que vous avez fait énormément de travail physique depuis votre venue…

(Il coupe) Ouais, vous pensez que j’ai perdu combien ? (rires)

On dirait 5 à 7 kilos…

(Rires) Vous n’allez pas me croire, mais je n’ai rien perdu. En revanche, j’ai perdu quasiment 4 % de masse gras. Quand j’ai signé à Toulon, Pierre a pris son téléphone et il a été assez direct : « Tu arrives dans un grand club, un très grand club. Viens prêt ! » Je n’ai pas pris de vacances et je me suis entraîné comme un chien. Comme un chien ! Un ami à moi, Aymeric, est engagé dans des compétitions de culturisme. Il m’a pris en main, et il m’a… violenté (rires) ! D’ailleurs, je ne lui parle plus jusqu’à l’année prochaine. Lui et son père, Pierre, m’ont fait un beau plan. Par contre, l’alimentation n’était pas vraiment variée : poulet et riz, tous les jours pendant deux mois. J’ai perdu cinq kilos. Je voulais me donner les moyens d’être performant. Honnêtement, la préparation a quand même été horrible. J’ai tout de même été en mesure de rivaliser et ça m’a encouragé. J’ai aucun regret d’avoir fait ses sacrifices, parce que je débarque dans un très, très grand club. C’est un club immense, avec de grandes ambitions. Je ne suis pas venu ici pour ne rien faire. Je commence à avoir le vécu nécessaire, et surtout, je sais qu’on peut être mis très haut et redescendre très bas. Ici, on veut gagner des titres.

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Malgré vos hauts et vos bas, vous êtes en passe de valider un master d’une grande école de commerce et vous êtes engagé à Provale, au sein du syndicat des joueurs. Comment faites-vous pour tout mener de front ?

J’ai toujours voulu avoir un équilibre en dehors du rugby. Pour être performant sur le terrain, il faut aussi avoir des échappatoires. On ne se plaint jamais en public, mais il n’y a pas que des belles journées dans le rugby. Il y a des journées de merde. Il y a des journées où tu n’as pas envie. Il y a aussi des moments où tu es blessé. Après, on vit des sensations et des émotions que l’on ne retrouve pas ailleurs. Des gens ne le vivront jamais. Il y a des très hauts et des très bas. J’en suis un bon exemple (rires). Les études ont toujours été importantes, surtout pour ma mère. Elle a un doctorat en psychologie. Elle ne force en rien, mais elle a voulu qu’on trouve notre voie à côté du rugby. Moi, c’est un master dans le commerce avec une spécialité dans le vin. J’ai parfois laissé un peu de côté quand j’ai eu des soucis de santé, mais j’espère bien finaliser mon diplôme dès cette année. Ça doit le faire !

Et concernant votre engagement syndical ?

Malik (Hamadache, NDLR) voulait apporter de la jeunesse pour représenter tout le monde. Je me suis retrouvé dans ses idées et ses paroles. Pour moi, il est primordial que les joueurs possèdent un syndicat fort. Je sais qu’il y a eu des critiques dans le passé. J’ai été le premier à me plaindre sur le fonctionnement général. Après avoir critiqué, j’ai voulu essayer de changer les choses de l’intérieur. Notre liste a quatre ans pour convaincre. Nous sommes motivés et on s’y colle pour changer les méthodes. On est en train de mettre en place des nouvelles idées. On a acté le fait d’avoir un référent par club pour faire remonter les informations. Je suis un peu le représentant des plus jeunes. J’en profite pour le dire ici : si quelqu’un a des besoins, je suis disponible pour écouter et trouver des solutions à chaque situation. En ce moment, j’ai beaucoup de mecs qui m’appellent pour reprendre les études. Je suis content de ça !

Vous êtes-vous fixé un objectif principal ?

Il y en a plusieurs, mais un me tient à cœur. Il concerne la psychologie dans le sport. C’est encore tabou. Il y a des joueurs qui sont dans le dur, vraiment. On ne se ment pas, il y a des rugbymen qui sont en dépression. J’ai connu des périodes très dures à Montpellier. Je me suis renfermé, j’ai tout gardé en moi. Nous sommes dans un sport où l’on ne doit pas montrer de faiblesses. J’ai envie de faire passer le message à des sportifs et à des sportives qui pourraient me lire : on est là. Si vous avez un coup de mou, vous pouvez nous appeler pour qu’on en parle. Il n’y aura aucun jugement, on sera juste une épaule pour vous soulager. Sur ce sujet, je veux m’investir fortement. Après, j’ai envie que l’on participe à amener le rugby féminin dans une autre dimension. Pour le rugby en général, c’est important qu’il soit valorisé et médiatisé. À la prochaine coupe du Monde, il y aura des stades qui seront pleins. On doit surfer sur ça et améliorer les conditions des joueuses.

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