Faits divers – « Les grands affaires du rugby français » : l’affaire Cécillon, ou l’histoire d’une dérive mortelle

En août 2004, l’ancien capitaine du XV de France Marc Cécillon assassina son épouse Chantal de quatre coups de pistolet. Un drame absolu qui jeta un éclairage cru sur la réalité d’un certain rugby, prompt à trop pardonner à ses héros.

Ce matin du mois d’août 2004, ce fut une déflagration. On apprit soudain qu’un ancien capitaine du XV de France avait mis fin aux jours de son épouse. Marc Cécillon, ex-troisième ligne de Bourgoin, 46 sélections, incarnation d’un rugby fort et viril, avait tiré quatre balles avec un 357 magnum sur Chantal, devant une soixantaine de personnes dans le cadre d’une soirée organisée chez un couple d’amis à Saint-Savin (Isère). S’en suivit une atroce mêlée, dix personnes qui se jettent sur le colosse, ivre évidemment, pour l’empêcher de poursuivre un éventuel carnage et le remettre aux gendarmes. C’est là que survient toujours, pour nous, la plus affreuse des images : Marc Cécillon aura besoin d’une nuit de dégrisement pour réaliser son geste.

Découvrir La Tenue des Pros

Au petit matin, il prit conscience qu’il avait commis l’irréparable. Son épouse et la mère de ses deux filles ne sourirait plus à personne à cause de lui. Les premiers récits ne lui laissent aucune circonstance atténuante. Le pistolet, il ne l’avait pas sur lui au départ. Il était retourné le chercher chez lui après un premier esclandre, ce qui allait dans le sens aggravant de la préméditation. Pour ce geste inimaginable, Marc Cécillon fut condamné d’abord à vingt ans de prison, peine ramenée à quatorze ans en appel. Mais au-delà du récit factuel, l’affaire Cécillon aura dit beaucoup de choses sur le monde du rugby, ses failles et ses ambiguïtés. Ses auto-justifications, aussi, comme autant d’excuses pratiques que s’accordent souvent ce milieu.

Une stratégie de défense en chasse une autre

Ce meurtre d’août 2004 fut aussi l’histoire d’un joueur emblématique, héros d’une petite ville qui lui pardonnait tout. Fort de son statut, de son physique à la John Wayne, Marc Cécillon pouvait se laisser aller à ses penchants les plus inavouables. Les journalistes les plus avertis entendaient parler d’accès de violence, d’un penchant pour l’alcool, d’infidélités en série et de ces moments où sa notoriété l’avait tiré de plusieurs mauvais pas. Les autorités avaient fermé les yeux sur des actes inconsidéré. Et puis, ce fameux 357 magnum, Marc Cécillon l’avait acheté en tournée du XV de France en Afrique du Sud puis l’avait ramené au pays sans en rendre compte aux douanes, avec la complicité de ses dirigeants.

PLUS INFO  Sport : l’ASB échoue de peu face au leader, deux succès de rang pour les jeunes de l’ASBH

En novembre 2006, Marc Cécillon comparut donc devant la Cour d’Assises de l’Isère. La stratégie de défense de ses avocats tourna autour de l’idée suivante : le joueur vivait mal sa retraite sportive, il était en dépression et se laissait aller à la boisson, mais c’était « un chic type ». Son geste fatal serait la conséquence de ce terrible vague à l’âme, typique de l’existence des sportifs de haut niveau au soir de leur carrière. On sentit, au moment de ce procès, la force du clan berjallien se rassemblant autour du héros déchu mais toujours nimbé d’une aura certaine. On pourrait même évoquer la fameuse « grande famille » du rugby français avec des personnalités aussi éminentes que Bernard Lapasset, Jo Maso ou Serge Blanco affirmant que Marc était un « type bien ». Vingt-deux témoins défilèrent à la barre pour lui trouver des circonstances atténuantes.

Mais Marc Cécillon fut condamné à 20 ans de réclusion, verdict sévère qui allait bien au-delà des réquisitions de l’avocat général qui demandait 15 ans. L’échec de la défense fut patent. Le joueur fit appel, évidemment, en changeant de défenseur au profit d’un certain Eric Dupond-Moretti, as du barreau qui proposa un nouvel axe de défense : fini le rugbyman, bonjour l’homme, sans grand H. Il s’ingénia avec succès à démonter l’idée d’une préméditation et défendit Cécillon sans le ménager, sans mettre en avant ses qualités. Son registre de base fut celui du crime passionnel.

Eric Dupond-Moretti, l’avocat de la maestria

Le deuxième procès eut donc lieu en décembre 2008 à Nîmes. On y entendit cette plaidoirie : « Ce que je veux dire aux parties civiles, c’est que l’assassinat, c’est une espèce de projet froid, déterminé, médité d’avance. Qui peut dire que, ce soir-là, avec 3 grammes d’alcool dans le sang, Marc Cécillon n’est pas sous l’empire d’une passion quand il repart chez lui et qu’il prend l’arme ? Les deux experts, psychologue et psychiatre ont tous deux estimé que, ce soir-là, il ne disposait pas de son entier discernement. Comment quelqu’un qui ne dispose pas de son entier discernement peut-il accomplir un acte prémédité ? ». Le futur ministre de la Justice sut se montrer convaincant puisque le verdict, cette fois, condamna l’ancien rugbyman à « seulement » 14 ans de réclusion. Sa tirade fut celle d’un vrai routier du droit pénal, amenant les jurés à raisonner sur un élément juridique précis.

PLUS INFO  Top 14 - Les tops du recrutement à mi-saison : Lucas Martin, Arthur Retière, Billy Vunipola...

L’affaire Cécillon prit encore une autre dimension en 2023 quand parut, « L’affaire Cécillon – Chantal, récit d’un féminicide », un livre écrit par Ludovic Ninet (édition Les presses de la cité). L’ouvrage prend le point de vue non plus de Marc Cécillon et de ses soutiens, mais de son épouse, Chantal, décédée sans avoir rien à se reprocher, sinon d’avoir aimé et supporté un homme devenu sans limite.

Non seulement assassinée, elle fut occultée par les débats judiciaires. « La thèse du héros local, beau gosse en plus, victime de son succès a été évoquée mais surtout, tout de suite après les faits. La page s’est tournée rapidement, mais ça s’est vite refermé. Au premier procès, on l’a décrit comme un « type bien ». Lors du second procès, Eric Dupond-Moretti a estimé qu’on avait trop parlé du rugbyman la première fois. Il a parlé de l’homme, assez durement. Son discours évoquait un homme à la vie déjà ratée. Il voulait faire passer le message aux jurés que ce n’était pas la peine d’en rajouter, que vingt ans, c’était trop. »

L’ouvrage de Ludovic Ninet apporta un troisième éclairage. À travers notamment le récit d’une des filles de Marc Cécillon, Céline, la plus jeune, mais aussi ceux d’Huguette, amie de Chantal et Marinette, mère de la défunte. L’auteur revisita l’affaire à hauteur d’homme, mais plus le héros victimisé ou décadent. On prit la pleine mesure d’un homme devenu effrayant pour son épouse, obsédé par l’idée fausse qu’elle avait pris un amant, lui qui eut un enfant hors mariage avec une de ses connaissances. « Vous me dites que j’apporte un regard à hauteur d’homme. Ce fut l’un des phrases employées par Eric Dupond-Moretti, je ne suis pas d’accord. Je dirais plutôt que mon récit est à hauteur de femme. »

Le procès d’un certain rugby

Cette tragique histoire apparut alors résolument sous un autre angle, sans concession évidemment pour son principal protagoniste et pour le rugby en général. Notre sport s’y retrouva dépeint comme une sorte de microcosme autoprotecteur, pénétré d’un sentiment d’assurance contre toutes les dérives, jusqu’à générer le plus vicieux des sentiments d’impunité. L’époque avait changé, aussi. La parole des femmes était davantage prise en compte. L’emploi du mot « féminicide » dit tout, d’ailleurs. Le terme n’était pas employé à l’époque. Il n’est entré dans les dictionnaires que dans les années 2014-2015.

PLUS INFO  Exclu Midol. Transferts/Top 14 - Franck Azéma a dit oui à Toulon pour trois saisons

Dans ces pages, Céline Cécillon évoque sa colère quand, lors du premier procès, elle entendit les « barons » du rugby français tresser des louanges à son père. L’auteur y allait aussi de sa critique d’un certain discours journalistique, fustigeant sa propre appartenance au groupe des « petits soldats de l’illusion » qui cherchent toujours à montrer les vedettes sous leur meilleur jour, drogués par leur propre sentiment d’admiration.

« Angélique et Céline ont été peu écoutées, au procès. Céline a toujours eu une position dure à l’égard son père. Elle s’est finalement sentie presque plus accusée que lui pour ce point de vue, notamment lors du premier procès. Lors du second procès on ressentait encore un clivage entre les amis de Marc Cécillon venus au soutien, dans une activité très protectrice, et les parties civiles, Angélique, Céline et Marinette, la maman de Chantal, qui avaient eu l’audace de dire ses quatre vérités à l’accusé. J’ai senti Céline écrasée par la célébrité de son père, en quelque sorte, comme si cette célébrité atténuait la gravité de son geste. »

Marc Cécillon est sorti de prison en 2011 sans avoir le droit de revenir en Isère. Nous avons souvent repensé à cette affaire évidemment, pour les faits qu’elle a révélés en propre : les violences et les emprises intrafamiliales. Aussi parce que ce procès ne fut pas seulement celui d’un homme, rugbyman ou simple quidam, mais celui d’un certain rugby, celui des petites villes à qui notre sport avait donné leur fierté et leur identité, jusqu’à fermer les yeux sur les débordements de ses porte-drapeaux devenus des petits seigneurs versés dans une spirale infernale.

https://www.rugbyrama.fr/2024/10/17/faits-divers-les-grands-affaires-du-rugby-francais-laffaire-cecillon-ou-lhistoire-dune-derive-mortelle-12258701.php

.

S'inscrire

spot_imgspot_img

A découvrir aussi
Toute l'info à Béziers

Affaires Bruel : « Même prescrit, il faut porter plainte » : classée sans suite en 2022, une enquête pour agression sexuelle rouverte

Une enquête est rouverte à l'encontre de Patrick Bruel par le parquet de Nanterre, après le classement sans suite d'une plainte en 2022. C'est ce qu'a annoncé ce lundi 18 mai Me Myriam Guedj-Benayoun, avocate d'Ophélie Fajfer qui aurait subi comme une trentaine d'autres femmes des violences sexuelles.

Fortement alcoolisé, il est suspecté d’avoir allumé plusieurs feux à Béziers : un homme interpellé dans la soirée de dimanche

Ce dimanche 17 mai, un homme de 54 ans a été interpellé en début de soirée, suspecté d’être l’auteur de plusieurs départs de feu, à Béziers, ce qui a d’ailleurs nécessité l’arrêt du trafic ferroviaire pendant quelques...

« Les trésoreries des entreprises sont au plus bas » constate Grégory Blanvillain, président de la CPME de l’Hérault

Hausse du prix des carburants, hausse du chômage, hausse des faillites d'entreprises. La période est difficile pour les petits patrons français.

Top 14 – « On est encore en vie, on veut remporter un titre » : avant de défier Toulouse, les Rochelais de Wardi et Alldritt...

Pour la troisième fois de suite depuis son doublé européen, La Rochelle est en passe de revenir totalement dans la course au Brennus alors qu’elle paraissait hors-jeu. Ce choc des Stades lui donnera ou non le costume...