À un match de devenir centurion sur la rade, le demi de mêlée a retracé ses matchs les plus marquants avec le maillot brodé du muguet avec des souvenirs encore jamais dévoilés.
Sur la rade, personne ne refuse rien à Baptiste Serin. Alors que nous avions imaginé un concept avec neuf matchs à choisir, comme son numéro sur le terrain, sur une présélection de plus de 25 rencontres réalisées par nos soins, l’international français nous a demandé d’en ajouter trois de plus. Avec sa mémoire vive, entre bons et douloureux moments, il s’est confié pendant près de 40 minutes avec une passion inégalable concernant le jeu et ses souvenirs en Rouge et Noir.
Contenus de la page
« J’ai eu des crampes à la 36e minute pour mes débuts à Toulon »
- Bayonne – Toulon (victoire 13-20, 1ère journée de Challenge Cup, le 15 novembre 2019)
C’est toujours spécial de jouer une première avec un nouveau club. J’ai joué tout le match en serrant les dents, puisque personne ne l’a jamais su : j’ai eu des crampes à la 36e minute pour mes débuts avec Toulon (sourire). J’ai même hésité à demander à sortir, mais je me dis que je ne pouvais pas faire ça pour mon premier match avec le RCT. C’était un moment sympa, où je tourne définitivement la page de Bordeaux. Je me revois dans le vestiaire, avec un nouveau maillot. C’est vraiment un moment marquant. Franchement, c’est un bon souvenir. Toute la famille était venue me voir, puis on ne gagne pas souvent à Jean-Dauger. Il y a tout qui s’est bien aligné.
« On fait un match de merde au niveau de la stratégie »
- Toulon – Bristol (défaite 32-19, finale de Challenge Cup, le 16 octobre 2020)
Les deux finales de Challenge Cup perdues ont été des moments compliquées. Celle-là, elle se joue dans un contexte horrible lié au Covid-19. On n’a pas l’impression de jouer une finale de coupe d’Europe. Ce jour-là, je reste persuadé que l’on tombe contre une meilleure équipe que nous. On fait un match de merde au niveau de la stratégie. Dès le début, il était prévu que l’on tape le coup d’envoi sur Radradra pour lui mettre un bon impact et se mettre en confiance. C’est manqué puisqu’il a traversé le terrain. Moi, il me reste surtout l’après-match : on est en période du Covid-19, le groupe ne fait que se croiser au club et tout est vraiment spécial. On rentre à Toulon et on décide de s’enfermer au Campus pour passer enfin du temps ensemble. On était ensemble dans la déception.
« Je vis ce retour de blessure comme une libération »
- Toulon – Lyon (victoire 19-13, 11e journée de Top 14, 27 novembre 2021)
Depuis plusieurs mois, je souffre de l’épaule et mes tendons sont en mauvais état. Un jour, je lève ma filleule, et je me rends compte que je n’y parviens quasiment pas. Je prends le risque de me faire opérer avec l’aval du docteur Gravier. Ce sont des opérations réservées habituellement à des personnes qui ont entre 50 et 60 ans et qui ont soulevé une pelle toute leur vie. C’est aussi ça le rugby. Honnêtement, j’avais tellement mal que c’était devenu un enfer. On me parlait de huit à douze mois d’indisponibilité, mais ce n’était plus certain. C’est une douleur qui avait un impact sur mon quotidien, et puis je pensais déjà au fait de devenir père. Je ne me voyais pas ne pas pouvoir porter mon enfant. Pour revenir à la réception de Lyon, je vis ce retour de blessure comme une libération. C’est un match particulier, le premier sans Patrice (Collazo). Moi, je suis juste là pour prendre du plaisir. Sur une des premières actions du match, je me retrouve en position de dernier défenseur face à Veredamu. J’arrive à l’arrêter, derrière, j’obtiens une pénalité sur un grattage. Et là je me suis dit : « C’est bon, c’est reparti. »
« C’est un sentiment étrange de marquer contre Bègles »
- Toulon – Bordeaux-Bègles (victoire 21-18, 13e journée de Top 14, le 12 février 2022)
De toute ma carrière, même chez les très jeunes, je n’avais encore jamais marqué face à Bègles. D’ailleurs, sur cette photo, il y a trois mecs avec qui j’ai joué. Là, c’est Bègles, toujours un match particulier, et je claque l’essai de la gagne en toute fin de partie. Quand je marque, je serre le poing, mais je gueule intérieurement. J’ai trop de respect pour ce club et donc pour montrer toute ma joie. Bègles, c’est mon club, il m’a fait grandir et si j’en suis là, c’est grâce à toutes les personnes qui m’ont aidé et soutenu là-bas. Cet essai, il a vraiment une place à part.
« J’ai demandé à mes parents de contenir leur joie »
- Bordeaux-Bègles – Toulon (victoire 16-29, 24e journée de Top 14, le 1er mai 2022) :
À mes yeux, c’est l’un de mes meilleurs matchs avec Toulon. Je fais deux passes décisives pour Aymeric (Luc, NDLR) et Jiuta (Wainiqolo, NDLR). D’ailleurs, on en a longtemps rigolé avec Aymeric parce qu’on marque sur une action anodine. Il m’appelle, je fais un extérieur du pied. Il a le bon rebond, et il fait une superbe feinte de passe pour aller marquer. Ce sont des choses qu’on bosse à l’entraînement en s’amusant, et là c’est passé ! On fait un grand match à Chaban-Delmas, un endroit qui me tient à cœur. J’étais vraiment fier, mais encore en retenue. La joie est une nouvelle fois intérieure, surtout devant ma famille. J’ai d’ailleurs demandé à mes parents de contenir leur joie. Je ne voulais pas que des gens prennent cela comme de l’irrespect. Chaban reste ma maison, même si certains pensent le contraire. Je n’oublie pas d’où je viens, tout ce que j’ai laissé et tout ce que l’on m’a donné. Mes parents vont d’ailleurs voir de temps en temps Bègles, même s’ils sont désormais à fond derrière Toulon (sourire).
« Ce groupe s’est construit dans la défaite »
- Toulon – Lyon (défaite 30-12, finale de Challenge Cup le 27 mai 2022) :
D’une finale perdue à une autre… Et encore Lyon, la même saison ! Ce soir-là, on paie notre mauvais début de saison. Honnêtement et avec tout mon respect, on doit battre Lyon et on le fait sur les deux matchs de Top 14. Malheureusement, on a laissé trop de jus pour revenir dans la course à la phase finale. Si vous vous rappelez, c’était encore une année où l’on devait « sauver » le soldat Toulon de la relégation. Oui, on était derniers, mais on avait surtout trois matchs de retard. Ça me faisait rire… Il y avait eu le départ de Patrice (Collazo, NDLR), la venue de Franck (Azéma, NDLR) au sein d’un groupe assez affecté. On a longtemps été impuissants, avant de retrouver un énorme regain de confiance, puis on a eu le contrecoup physique. On avait été pris dans l’envie, on avait tiré sur la même équipe. On était à bout de souffle. On perd Eben (Etzebeth, NDLR) et Gabin (Villière, NDLR). L’essai manqué par Niniashvili m’a redonné de l’espoir, mais ce n’était pas notre soir. Ce groupe s’est construit dans la défaite. On ne dit jamais deux sans trois, mais finalement (rires).
« C’est une victoire qui va au-delà du terrain »
- Toulon – Toulouse (victoire 17-6, 18e journée du Top 14, le 18 février 2023)
Ce match est un moment très spécial pour notre groupe. C’est une semaine très bizarre parce que Sergio (Parisse, NDLR) perd son père et Ches (Cheslin Kolbe, NDLR) devient papa. Sergio prend rapidement un rouge, alors qu’il avait fait l’effort d’être là avec nous pour ce match important. Il est effondré à la mi-temps, en larmes, et on lui dit qu’on va le faire. C’est un moment marquant. On fait du sport, on est connu, on passe à la télévision mais on reste des humains. Tout le mérite revient à Sergio d’être resté avec nous, mais parfois, il y a plus important dans la vie que le terrain. C’est une victoire qui va au-delà du terrain. C’était la moindre des choses de donner ça à Sergio. Pour ma part, c’est un moment sympa de marquer au Vélodrome en tant que supporter des Girondins de Bordeaux (sourire).
« Sinzelle est venu me choper en me disant : Putain, tu me casses les couilles maintenant »
- Toulon – Glasgow (victoire 43-19, finale de Challenge Cup, le 19 mai 2023)
(Il sourit) C’est encore beaucoup d’émotion et de plaisir de voir ces sourires sur cette photo. C’est un souvenir extraordinaire. C’est une première victoire ensemble, avec ce groupe, pour la dernière de Basta (Bastareaud, NDLR) et de Sergio (Parisse, NDLR). Basta prend le dernier titre qui lui manquait. Je suis content d’avoir participé à ça. On pourra dire aussi qu’on a amené le dernier titre qui manquait au club. Elle fait plaisir, je me rappelle aussi des larmes de Ches (Kolbe, NDLR) qui avait vécu une saison difficile. Il y a tellement de trucs qui m’ont marqué dans ce match et cette semaine en Irlande. Je me blesse et je sors à la pause. Je suis persuadé d’avoir quelque chose de grave. Je n’avais jamais vécu cette sensation d’avoir un genou bloqué. C’est un résumé d’une semaine où je ne me suis pas bien senti (sourire). J’avais des gens qui comptent au stade, mais il n’y avait pas ma mère. Elle n’est pas venue parce qu’elle a la phobie de l’avion, et je suis sûr que c’est ça qui m’a occasionné des merdes. Je me bloque le cou là-bas, je ne me sens pas en jambes alors que j’étais bien. À la mise en place, Sinzelle est venu me choper en me disant : « Putain, tu me casses les couilles maintenant. Tu ne souris pas, tu amènes tout le monde dans le négatif. Ce n’est pas bon ! » Je me suis mis à pleurer sur le terrain. La Sinz a été super important pour moi lors de cette semaine. J’avais un trop-plein avec ce mal de cou, ma mère qui m’a pris la tête. Je ne me sens pas libéré. Je me dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas, puis tu te dis que tu en perds deux avant. Mais vraiment, et je pense qu’elle le sait, l’absence de ma mère m’a contrarié. Je suis proche de mes parents, et je n’ai pas appelé de toute la semaine. Je voulais qu’elle soit là. Ça m’a affecté. Pierre (Mignoni, NDLR) et Franck (Azéma, NDLR) avaient réalisé des vidéos avec nos familles, et j’entends ma mère à ce moment-là. Je pleure encore… Donc ouais, ça m’a miné qu’elle ne vienne pas. C’était chargé au niveau des émotions, mais le match a été sympa à vivre. L’après-match a aussi été marrant (rires), ça restera là-bas. Mon père m’a un peu forcé à prendre ma mère au téléphone durant la soirée, puis elle était à Toulon le lendemain pour fêter ça. C’est un super souvenir, même si je manque le match face à Bordeaux-Bègles la semaine d’après (sourire).
« C’est la première fois où je demande à un de mes coachs de me mettre sur le terrain »
- Toulon – Bayonne (victoire 19-14, 2e journée du Top 14, 26 août 2023)
L’une des pires semaines de ma vie et de ma carrière. Mais celle-là, elle montre aussi la personne que je suis. En sortant du stage avec le XV de France, je fais quelque chose que je n’ai jamais fait de ma vie. Et je ne le ferai plus. J’appelle Pierre (Mignoni, NDLR), et c’est la première fois où je demande à un de mes coachs de me mettre sur le terrain. C’est un moment très dur, je pleure en quittant le groupe France. J’appelle Pierre et je lui dis : « Écoute, je n’ai jamais fait ça, je sais que ça ne se fait pas, mais si tu peux me mettre dans le groupe… Je t’en serai reconnaissant toute ma vie. » J’étais très triste, mais j’étais motivé. Je l’ai dur de ne pas être pris. Je pleure toute la semaine, mais j’ai besoin de Toulon. J’ai besoin d’aller à Mayol et de retrouver ma famille toulonnaise. Je veux reprendre goût au rugby avec eux. D’habitude, je fais abstraction de l’avant-match. Mais là, en étant sur le banc, j’ai vu l’amour que les gens me portaient à Mayol. J’ai vu les pancartes et les affiches dans les tribunes. Franchement, ça m’a touché. Je n’avais pas envie de les décevoir. Je voulais leur montrer que je n’avais pas le même maillot, mais que celui de Toulon compte beaucoup. Ce match et cet essai me définissent : je n’ai pas toujours été le meilleur, j’ai eu des gros échecs dans ma vie, mais je ne lâche jamais. C’est l’image que je veux laisser à la fin de ma carrière, et je veux que Toulon, notre équipe, soit comme ça. Ici, on ne lâche pas. Je claque un essai chanceux avec l’aide du poteau, mais il ne me fait pas sourire. Je contiens ma rage. Pour l’anecdote, en après-match, je ne sors pas beaucoup, mais là (rires). Je suis allé faire la bringue, je suis parti au 809 (une boîte de nuit de la métropole toulonnaise, NDLR). Et c’est rare, parce que je n’y vais jamais. D’ailleurs, on était off le dimanche, et je suis allé au club pour me faire une session de cardio. J’avais la dalle.
« Un avant-match incroyable »
- Clermont – Toulon (victoire 27-30, 7e journée de Top 14, le 18 novembre 2023)
On est à peine au début de saison, et on dit aurevoir à Alun Wyn (Jones, NDLR) qui prend sa retraite, à Noa (Nakaitaci, NDLR) et Noah (Lolesio, NDLR). C’est franchement un honneur d’être sur la pelouse pour la dernière d’Alun Wyn. D’ailleurs, s’il était resté, je suis persuadé qu’on n’aurait pas connu la crise de l’an passé. Il aurait sorti le groupe de ce merdier avec son calme. On avait à cœur de lui offrir une belle sortie, et de gagner aussi pour les « Noa (h) ». Pour être honnête, personne ne croyait à la victoire que ce soit les supporters, les médias, mais nous aussi les joueurs. Moi, sur le banc, je sens que c’est possible à la vue des événements. Je rentre et je parviens à faire deux passes décisives. Ce match, pour moi, représente le début de la jeunesse toulonnaise. On s’est accroché, parce que l’arbitre, sur la dernière action, a tout fait pour qu’on le perde. D’ailleurs, Jones, qui était sorti, est revenu sur la dernière action. Le scénario est incroyable. Puis, on gagne à Clermont. Je n’ai pas vécu le plus haut de la rivalité, mais je sais que c’est important pour les supporters. Quand on porte ce maillot, ce sont des matchs que l’on coche.
« C’est la pire douleur de ma vie »
- Toulon – Exeter (défaite 19-21, 1ère journée de Champions Cup, le 9 décembre 2023)
(Rictus) Je rentre et je me fais défoncer l’épaule. Derrière, on ne peut plus faire entrer Ben (White, NDLR), et on se retrouve avec Enzo (Hervé, NDLR) à la mêlée. On se désorganise. Malheureusement, en plus, on perd. Honnêtement, la douleur est à un point… C’est un truc de fou. Je croyais qu’il m’avait tout cassé. C’est la pire douleur de ma vie. À la sortie de ça, on me laisse le choix concernant l’opération. Elle n’est pas obligatoire. L’équipe de France me sonde pour le 6 Nations, mais je leur dis que je veux me faire opérer. Je ne voulais plus ressentir cette douleur rien qu’une seule fois dans ma vie. On me pose une butée à l’épaule. J’étais en train de monter une baraque, donc ce n’était pas le top (rires). Honnêtement, je vis mal mon indisponibilité même si la convalescence se passe bien. Je me ronge intérieurement, parce que l’équipe ne connaît pas de bons résultats. Ça me ronge de voir le club dans cet état avec cette série de défaites. Je me sens impuissant. Je ne peux rien apporter. Quand j’ai vu que c’était le « bordel », je n’ai pas pu m’empêcher d’y aller parce que je tenais plus en place à la maison. D’ailleurs, pour tout vous dire, j’ai vomi lors du match face au Stade Français à Noël. Je gère mal mon stress quand je dois regarder mes copains. Je suis revenu plus tôt, et encore, on m’a fait patienter au club (rires). Pour mon retour, alors qu’on parle encore de maintien, on met 50 points à Montpellier, qui avait parlé dans la presse de leur volonté de venir gagner à Mayol. J’ai adoré ce match, parce que je n’étais pas pris par l’enjeu. J’avais juste la joie de jouer. Je crois d’ailleurs que c’est le match où j’ai joué le plus de pénalités à la main !
« Je regrette que l’on n’ait pas su amener Mayol avec nous »
- Toulon – La Rochelle (défaite 23-34, barrage de Top 14, 15 juin 2024)
Enfin des phases finales (il souffle), mais c’est un sentiment d’inachevé. On fait un match pourri. On est passé à côté dans l’agressivité. Il y a des faits de jeu et des erreurs qui ont fait mal. Je voulais voir ce qu’on valait contre Toulouse, en demi-finale. C’est dommage. La Rochelle était plus prête, avec une expérience collective plus importante. Ce groupe doit s’en rappeler. Je le garde en mémoire ce match. Je ne l’ai jamais revu, mais je sais très bien ce qui n’a pas été. J’ai eu le ressenti sur le terrain. On a forcé le jeu. La Rochelle a laissé le ballon et s’est nourrie. C’est dommage parce qu’on a eu nos chances de le faire basculer de notre côté. Ça reste un mauvais souvenir, parce qu’il y avait le feu dans les tribunes. Je regrette que l’on n’ait pas su amener Mayol avec nous. J’ai envie de finir sur ça : à charge de revanche.
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