La finale entre le Stade toulousain et l’Union Bordeaux Bègles oppose aussi deux coachs que Guy Novès connaît bien puisqu’il a eu Yannick Bru et Ugo Mola comme joueurs. Il a aussi eu le premier comme adjoint à Toulouse, puis en équipe de France. et a soufflé le nom du second pour lui succéder à Ernest-Wallon.
Cette finale sera un duel entre deux managers que vous connaissez bien. En êtes-vous fier ?
Je suis heureux de voir deux anciens gosses que j’ai eus, quand ils étaient juniors, à la tête de ces clubs. Tous deux ont de l’expérience, la tête sur les épaules et un cerveau bien fait. Je connais un peu plus Yannick, qui a entraîné à mes côtés à Toulouse et en équipe de France. Ugo, je l’ai davantage connu comme joueur. Mais ils sont dans des endroits constellés de mecs talentueux. Ugo, encore plus. C’est vrai aussi pour les staffs même si, pour y être passé, on met les managers en lumière.
Vous pouvez développer…
Les équipes autour d’eux sont importantes. À Toulouse, tous les entraîneurs ont d’immenses qualités. Ce club est incroyable, déjà dans sa formation dès les plus jeunes puisque j’ai la chance d’accompagner souvent mes petits-enfants de 5 et 7 ans aux entraînements. Je comprends pourquoi, à 17 ans, ces gamins savent jouer au rugby. Ugo, en tant que manager, s’en sert très bien. C’est dur de parler d’un individu sans évoquer le reste. Je suis bien placé pour le savoir, la qualité du manager est associée à la construction du club. De Didier (Lacroix) au staff, les postes sont occupés par des gens formés ici, à part une ou deux exceptions comme Jerome Kaino. Le job d’Ugo, c’est de faire marcher tout ça et d’avoir à son service des personnes de grande compétence. Je pense à Clément Poitrenaud ou Jean Bouilhou, qui ont une identité toulousaine à faire passer, aussi à Jérôme Cazalbou.
Le constat est-il transposable à l’UBB ?
C’est la différence. Yannick fait la même chose, mais en partant de plus loin aujourd’hui. Bordeaux Bègles est, à mon avis, un club davantage en construction à l’heure actuelle et qui a peut-être brûlé certaines étapes. Il a été plusieurs fois en demi-finale ces dernières années et a franchi une marche cette saison. Yannick a trois ou quatre ans de retard dans la construction, par rapport à Ugo. Il est sur la même voie, parce qu’il sait d’où il vient, où il veut aller et avec qui.
C’est-à-dire ?
Il a ramené un entraîneur des Sharks (Noel McNamara, NDLR). Il y a aussi Jean-Baptiste Poux dans le staff, qu’il a gardé et qu’on avait fait venir avec le XV de France. Il est attaché au comportement, à la rigueur, à la fidélité, et cela se retrouve.
Vous soulignez donc la différence de maturité entre les deux institutions…
Oui. Le Stade toulousain est bâti depuis très longtemps, et Ugo fait évoluer des choses avec sa propre personnalité. Yannick est en train de bâtir là où il y aura peut-être un patrimoine dans quelque temps. Il faut aussi souligner ce que met en place Laurent Marti, avec un recrutement de qualité grâce auquel il amène du spectacle et de l’efficacité. Les résultats sont liés au travail effectué, c’est vrai pour les deux clubs. À Toulouse, il y a quelques blessés mais on a l’impression qu’il n’y en a pas. Quand on voit qu’une cinquantaine de joueurs ont été utilisés cette saison. Quand on en utilisait une trentaine à mon époque, c’était avant-gardiste…
Laurent Marti a toujours affirmé s’inspirer du modèle toulousain.
Je crois qu’il a joué en espoirs à Toulouse et il est imprégné, avec ses qualités de grand patron, de ce qu’il y a connu et de la réussite passée et présente du club. Yannick démarre à Bordeaux avec cette vision qu’il a en lui depuis toujours, parce qu’il a été formé là-dedans. Il va la développer, si on lui donne le temps et les moyens d’y arriver.
Aviez-vous vite décelé un avenir de coach chez eux ?
Yannick avait son entreprise et ne pensait pas du tout à entraîner. Le premier à lui avoir proposé, c’est moi. Le voyant évoluer sportivement sur le terrain, puis par son comportement et sa personnalité auprès des autres, il me semblait qu’il ferait la maille. Il est allé au-delà de mes espérances puisqu’il a gagné des titres avec le Stade toulousain et qu’il a été entraîneur du XV de France pendant six ans. Il a aussi enrichi sa « vision Stade toulousain » au travers d’autres aventures et d’autres personnes. Il a fait le tour d’un certain nombre de secteurs pour être le patron qu’il est aujourd’hui. Ugo, je l’ai vu partir faire ses armes ailleurs, comme à Castres ou Brive. Il n’a pas eu des résultats systématiquement mais il s’est construit. Ça montre que la qualité du club est très importante. Il a acquis de l’expérience, en plus de son envie et de sa tête bien faite. Je pensais qu’il avait cette qualité et j’ai proposé son nom à René Bouscatel, qui était président, quand je suis parti en 2015.
Pourquoi lui ?
Parce que c’est un garçon intelligent et qu’il avait cette expérience pour lui. Je me doutais qu’il était capable de bien travailler au Stade toulousain.
On évoque souvent l’ADN toulousain, dans lequel ils ont baigné. Toulouse et l’UBB sont les deux meilleures attaques cette saison…
Ils ont surtout la volonté de gagner, car on a essayé de leur transmettre cette notion en priorité. J’avais envie d’appeler Yannick après son match, je ne l’ai pas fait parce qu’il y a deux grands messieurs qui se rencontrent. Au Stade toulousain, on ne te demande pas d’atteindre la cible. Ça, tu le fais chaque année. On te demande d’atteindre le centre de la cible : être champion. La saison est déjà fantastique puisque le club est champion d’Europe mais la gagne circule dans les veines de tous les garçons passés par là, comme Ugo et Yannick.
C’est-à-dire ?
Quand j’entends Antoine Dupont, lorsqu’on l’interviewe après une action extraordinaire, dire : « C’est grâce à la passe ou au comportement des autres. » Il ne parle jamais de lui mais des autres. C’est ça, l’ADN du Stade toulousain. C’est de comprendre que, sans les autres, tu n’es rien. Yannick est formé à ça et va l’imprégner petit à petit à l’endroit où il se trouve. On le sent un peu sur la corde aujourd’hui.
En quel sens ?
Certaines absences sont plus préjudiciables à Bordeaux. C’est la construction vers laquelle Yannick va aller. Je connais moins Ugo, je n‘ai pas travaillé avec lui mais je vois de l’extérieur son vécu. J’ai lu ce qu’il disait vendredi. À Toulouse, on regarde ce qui n‘a pas marché sur la demi-finale et on n’est pas content de ce qu’il s’est passé. À Bordeaux, on est content d’être en finale et on a presque l’impression que la saison est réussie. C’est toute la différence avec un Toulouse déjà conscient qu’il faut être champion. Il y a encore une histoire à écrire. Je crois que Yannick va faire passer ce message : l’objectif n’est pas atteint. C’est cette marche qui se présente pour l‘UBB et pour lui.
Malgré votre amour pour le Stade toulousain, aurez-vous le cœur un peu partagé vendredi ?
Je laisserai la logique sportive décider (sourire). On a les résultats que l’on mérite. J’ai passé tellement de temps auprès de Yannick que des liens forts se sont créés. En face, tous les membres du staff toulousain sont des gens avec qui j’ai vécu des moments exceptionnels. Je vais regarder avec du recul, en étant détendu.
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