Bastien Chalureau : “J’ai failli être amputé d’une jambe”

A 31 ans, Bastien Chalureau connaît certainement l’apogée de sa carrière, avec un titre de champion de France l’an dernier et une première sélection avec les Bleus en novembre. Passé par des moments difficiles tout au long de sa vie, du risque d’amputation de l’une de ses deux jambes à la maison d’arrêt de Seysses, le deuxième ligne du MHR se livre.

Dépannage à domicile, tous travaux

Quand le staff du XV de France vous a appelé pour rejoindre le groupe pendant la tournée d’automne à l’aube d’un match face aux Springboks, comment avez-vous réagi ?

C’était bizarre, je ne m’y attendais pas puisque je n’avais pas joué en début de saison et en même temps, je n’étais pas vraiment surpris parce qu’il y avait beaucoup de blessés. Dans ma tête, je me suis dit : « pour faire la Coupe du monde, il faudrait que je fasse au moins un match de la tournée d’automne pour peut-être participer au Tournoi ». Je faisais des calculs en me disant que si je n’étais pas appelé rapidement, cela deviendrait très compliqué de viser le Mondial. Finalement William Servat m’appelle et me dit : « prépare tes affaires, demain tu montes ». J’arrivais dans la cour des grands, il fallait que je montre les meilleures facettes de moi-même.

Rejoindre les Bleus avant un match si important a-t-il généré une forme de pression supplémentaire chez vous ?

Je n’ai pas ce caractère. Je ne suis jamais stressé. Quand le XV de France m’a appelé, c’était vraiment de l’excitation. À ce moment-là, je ne sais pas pourquoi, j’ai fait un point sur mon niveau. Je pensais : « est-ce que j’ai tout fait pour être au top » ? Et puis, je me suis dit que ça allait le faire… (sourire) Je voulais me montrer à 100 %. Il s’est passé un truc dans ma tête, je ne voulais pas me montrer à 80 % de mes capacités comme j’avais pu le faire dans le passé. Je voulais donner le maximum à chaque entraînement.

Comment avez-vous vécu ce premier match sur le banc ?

J’ai été choqué par les impacts. Sur le banc des remplaçants, on voyait les joueurs sortir au compte-gouttes pour des commotions ou des blessures… Au vu de la physionomie du match, ils étaient tous rentrés et j’étais le dernier sur le banc. Je me disais : « je suis cuit, je ne vais pas rentrer » (rires). Je regardais le chrono, il restait dix minutes, huit minutes… J’étais appuyé sur le banc en pensant qu’au moins, j’aurais participé à l’aventure. Puis le staff m’a appelé pour jouer cette dernière mêlée. C’était chouette.

Racontez-nous ces premières minutes avec les Bleus ?

Il restait trois minutes à jouer. On menait d’un point et il y a eu cette mêlée en face des poteaux, à 20 mètres. J’ai dit à Reda (Wardi, pilier gauche) : « accroche-toi parce que là, ça va envoyer ! ». Moi, j’étais à 100 % de mes capacités, je venais de rentrer donc ça allait. On a récupéré la pénalité et on a gagné le match. Je me suis dit que j’avais apporté ma petite pierre (sourire).

Le match suivant, vous jouez plus de 20 minutes contre le Japon. Vous avez enfin une réelle opportunité de vous exprimer…

J’ai eu quelques ballons et une petite échappée avec Matthieu Jalibert. En rentrant, je savais qu’ils voulaient voir ce dont j’étais capable donc j’ai fait le maximum. C’était un match un peu particulier. Jouer un match de l’équipe de France à Toulouse, là où j’avais été remercié il y a quelques années, ça m’a donné le sourire. C’était une belle revanche.

Jouer un match de l’équipe de France à Toulouse, là où j’avais été remercié il y a quelques années, ça m’a donné le sourire. C’était une belle revanche

Ces premières sélections, personne n’y croyait vraiment. Pourtant, vous aviez un parcours tout tracé avec beaucoup de réussite dans les catégories jeunes…

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Plus jeune, tout le monde me voyait aller loin. J’ai été élu meilleur joueur des 6 Nations en moins de 20 ans. Les médias disaient que j’étais la relève de Fabien Pelous. C’est vrai que je me sentais vraiment bien mais ensuite, pendant la Coupe du monde des moins de 20 ans en Afrique du Sud, je me suis blessé. Une rupture des ligaments croisés lors du premier match (face à l’Argentine en 2012, N.D.L.R.). J’ai été ciblé et au bord d’un ruck, on m’a plongé dans le genou. À ce moment-là, ce fut la descente aux enfers. Je n’avais jamais connu les blessures et Guy Novès m’avait dit : « si tu rentres de la Coupe du monde sur tes deux jambes, tu signes un contrat de quatre ans en pro avec le Stade toulousain ». Je reviens donc avec une jambe en moins et il me propose une seule année de contrat professionnel. J’ai alors fait le pari de partir à Perpignan, qui était en Top 14 quand j’ai signé mais qui est finalement descendu en Pro D2.

À Perpignan, le sort s’acharne avec une deuxième rupture des ligaments croisés du genou. Comment vivez-vous cette période ?

J’ai failli être amputé d’une jambe. J’ai attrapé un staphylocoque epidermus et malgré les lavements et les six opérations du genou, ça n’allait pas mieux. Je faisais des infections à cause des intraveineuses. J’ai eu 42 cathéters en un mois. J’avais des pansements partout, c’était de la folie. Un jour, l’infirmière, l’anesthésiste et le chirurgien viennent me voir pour m’expliquer qu’il fallait que je me prépare à vivre avec une seule jambe parce qu’ils n’arrivaient pas à soigner l’infection.

Comment avez-vous réagi ?

Je leur ai dit tout de suite que ce n’était pas envisageable. J’ai envisagé de mettre fin à mes jours. J’ai dit à tout le monde : « s’ils me coupent la jambe, je me suicide ». C’était une période très difficile pour mes parents aussi. J’ai passé deux mois au lit, j’ai pris du poids, je ne dormais plus, c’était un enfer. (Il marque une pause) Si je raconte tout, vous allez me spoiler mon livre de fin de carrière (rires).

Avez-vous tiré des enseignements de cette période compliquée ?

J’ai pris conscience que tout peut s’arrêter très vite. Je me suis également rendu compte que ma famille occupe une place centrale dans ma vie et ma carrière. J’ai pu compter sur eux et leur soutien indéfectible.

Vous quittez ensuite Perpignan pour rejoindre Nevers. Quels souvenirs gardez-vous de ce passage dans la Nièvre ?

Quand je signe à Nevers, ils étaient encore en Fédérale 1 et ils sont montés en Pro D2. Je me suis dit que de toutes façons, quand j’avais signé à Perpignan, ils étaient en Top 14 et ils sont descendus alors j’ai décidé de faire l’inverse. Un gros coup de poker parce que je me disais que pour être à nouveau repéré, il fallait que je reparte dans une équipe d’un niveau en dessous. Je me sentais vraiment bien à Nevers. Comme il n’y avait pas grand-chose à faire, il y avait de l’ambiance dans cette équipe. On passait beaucoup de temps ensemble au café. On allait au PMU entre midi et deux, on buvait des cafés et on jouait au tiercé (rires).

Je suis donc allé à la maison d’arrêt de Seysses. En six heures, tout s’est écroulé.

Après avoir passé plusieurs saisons en Pro D2, trois à Perpignan et deux à Nevers, vous retrouvez le Top 14 en signant à Toulouse en 2019. Mais vous ne jouez qu’un match, face à La Rochelle…

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C’est William Servat qui me recrute pour revenir à Toulouse mais quand j’arrive, il part en équipe de France. Le nouveau coach des avants (Régis Sonnes N.D.L.R.) me prend en tête à tête au bout de dix matchs où je n’avais pas joué. Je faisais de gros entraînements mais il me dit : « de toute façon, je n’aime pas ta tête, je n’aime pas ton jeu, je n’aime rien de toi donc tu ne joueras jamais ». À ce moment-là, j’ai l’impression qu’il cherche à me pousser à bout, comme s’il attendait un mauvais geste de ma part. Je me suis demandé pourquoi on était revenu me chercher, alors que j’étais bien à Nevers.

Que se passe-t-il après cet entretien ?

Après ce rendez-vous, j’étais terriblement agacé. Je me suis dit : « mais comment on peut parler à un joueur de cette façon ? ». Il m’a pourri pour me pousser à bout. C’était une toute petite table, il me parlait très proche. Cet entretien s’est déroulé un jour avant l’incident. J’étais tellement énervé… C’était la goutte d’eau.

L’incident dont vous parlez, c’est cette bagarre qui a éclaté dans la nuit du 30 au 31 janvier 2020. Pouvez-vous nous raconter ?

J’ai eu une altercation dans un bar toulousain. Mais le procès est en cours je ne peux donc pas m’exprimer sur le sujet. Le traitement de certains médias a été très violent à l’époque. Mes proches en ont énormément souffert. J’ai maintenant envie d’aller de l’avant et mettre cette histoire derrière moi.

Après les faits, vous êtes mis à pied par le Stade toulousain…

Oui et ensuite, la police est venue me chercher chez moi, le lendemain. Il y avait une dizaine de policiers, je n’ai pas compris ce qu’il m’arrivait. J’ai bataillé pour ne pas porter les menottes. À 16 heures, j’avais rendez-vous avec la procureure. Finalement, elle a décidé de reporter le rendez-vous au lendemain matin. Elle m’a dit : « comme ça, tu réfléchiras en cellule ». Je suis donc allé à la maison d’arrêt de Seysses. En six heures, tout s’est écroulé.

Si je fais cette Coupe du monde, j’aurais pris ma revanche sur la vie

Comment avez-vous vécu ce moment en cellule ?

La personne qui était passée avant moi avait mis des excréments partout sur les murs. J’ai passé 24 heures dans des conditions de détention affreuses. J’ai même demandé qu’on m’achète une madeleine au distributeur pour dormir avec une madeleine sous le nez pour couper l’odeur, tellement que c’était infecte. La cellule était saccagée. Il y avait des détenus qui sautaient partout, ils tapaient dans les murs, dans les fenêtres, ils criaient, c’était l’anarchie. Là, j’étais au fond du seau. Tu fais un point rapide sur ta vie. À 28 ans, je n’avais pas prévu une fin de carrière aussi tôt. Je me suis dit : « mais comment j’ai pu en arriver là ? ».

Avez-vous réussi à tourner la page de cette histoire ?

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Je n’ai pas le contrôle sur certains événements. Je laisse faire mes avocats. Cette histoire m’a fait grandir. J’ai un passé tellement compliqué que je me dis : « si tu ne l’acceptes pas, tu te renfermes et tu ne peux pas avancer. » Donc je l’ai accepté. Quand je suis sorti de cellule mon premier objectif était de revenir et montrer mes capacités en Top 14. L’équipe de France, c’était un rêve lointain.

Après cet épisode, Xavier Garbajosa, qui était manager du MHR, vous appelle et vous propose un contrat d’un an en tant que joker médical. Était-ce un soulagement ?

J’ai senti que c’était ma dernière chance. Xavier m’a tendu la main, c’est le seul club de Top 14 qui m’a proposé quelque chose alors je me suis mis au travail, avec une préparation physique sérieuse. Avec Xavier, on s’écrit toujours. Je n’arrête pas de le remercier. La première fois qu’on s’est rencontrés, c’était à Narbonne dans un hôtel quand je sortais de ce périple en cellule. Il m’a donné des règles claires. Il m’a dit : « si je te vois dans le centre-ville de Montpellier, tu dégages ». Donc je suis allé habiter à l’extérieur de Montpellier. Je sortais de l’entraînement et je rentrais chez moi. Aujourd’hui, les efforts ont payé et j’ai signé un contrat jusqu’en 2025 avec le MHR. Si j’avais écouté mon ancien agent, j’aurais signé à Biarritz ou à Carcassonne.

Le rugby, le Brennus, l’équipe de France, c’était un rêve de gosse ?

Non. Enfant, j’aimais tous le sport et j’ai d’ailleurs commencé par le football. Pendant mon premier match, j’ai mis un tacle un peu trop appuyé. Juste à côté, il y avait le club de rugby alors ils m’ont dit : « tu vas plutôt essayer le rugby » (rires). J’y suis allé mais j’étais hyperactif, les coachs me faisaient faire des tours de terrain. Je voulais toujours m’amuser. Pour moi, le rugby n’est pas une passion, c’est un jeu.

Finalement, le titre de champion de France n’est-il pas le moment qui vous a le plus marqué dans votre carrière ?

Jouer une finale, c’était vraiment exceptionnel mais personnellement, c’est la demi-finale (face à Bordeaux N.D.L.R.) qui m’a marqué. C’était une remontée d’émotions de toute ma carrière. Je me suis dit : « wouah, tu es en finale ! » Et j’ai pensé à toutes les galères que j’ai connues.

Vous avez connu une ascension tardive, comment l’expliquez-vous ?

On dit que les hommes arrivent à maturité plus tard. Quand je suis arrivé à Montpellier je sortais d’un moment très douloureux à Toulouse. Quand j’étais en cellule, je me suis rendu compte que tout pouvait basculer très vite. C’est un passage de ma vie qui m’a fait grandir. J’ai vu un psychologue sur les conseils de ma sœur (sourire). Le psychologue m’avait dit, il y a deux genres de personnes dans ces moments-là. Soit tu touches le fond et tu t’écrases, soit tu te sers du fond pour rebondir plus haut. J’ai choisi la deuxième solution.

Et cette Coupe du monde en France, vous y croyez ?

Oui. J’ai fait un pari avec un ami d’enfance quand j’avais 17 ans. Je lui ai dit que je participerais à une Coupe du monde, je n’avais pas précisé si ce serait en tant que joueur, arbitre ou porteur d’eau. Après, j’ai galéré et je n’y suis pas encore (rires) ! Je vais tout donner pour y arriver. Tout mon début de carrière, jusqu’à mes 29 ans, j’ai tourné à 60 % de mes capacités. Je jouais, c’est tout. Depuis que je suis arrivée à Montpellier, je me donne à 100 %. Je m’entraîne avec un seul objectif : augmenter mon niveau de jeu. Le staff du XV de France m’a donné des axes de progression. Il faut que j’augmente mes standards si je veux prétendre faire partie de l’aventure. Si je fais cette Coupe du monde, j’aurais pris ma revanche sur la vie.

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