Le rugby, c’est un monde

Serge Simon écrit à propos des journalistes sportifs : « Quelques amis avaient décidé de suivre l’équipe de France. Pour financer le voyage, ils se proposèrent d’écrire quelques comptes rendus de matchs pour le journal du pays. Ils ne pouvaient pas imaginer qu’un esprit pervers allait décider d’en faire un métier. Depuis, des milliers de types se font payer leurs voyages de la sorte, sans que personne ne puisse faire quelque chose. Remarque : Antoine Blondin fut un modèle pour les journalistes sportifs. Or, il picolait sec. Du coup, beaucoup de journalistes se sont mis à la picole croyant que le talent se trouvait au fond des bouteilles. Par effet boomerang, un paquet d’alcoolos s’est lancé dans le journalisme sportif pour voyager gratos. »

Je suis journaliste sportif. C’est tout du moins ce qui est imprimé, en lettres capitales, au dos de ma carte de presse. Le syndrome « Serge Simon », je m’y suis frotté très vite. Et très souvent. J’ai entendu mille fois que je devais parfois m’emmerder, à parler de rugby toute l’année. On m’a demandé « si les matchs, finalement, n’étaient pas tous les mêmes ». Si un rugbyman n’en valait pas un autre. Si les rebonds de cette balle ovale n’avaient pas réduit ma vie professionnelle, longue de vingt ans, à un éternel recommencement. Et si je ne serais pas plus utile au monde comme instit, boulanger ou que sais-je encore. Ne m’étant jamais moi-même plongé dans telle introspection, ayant aussi parfois été abandonné par la répartie, je n’ai longtemps su que répondre à ceux qui m’interrogeaient sur le fondamental intérêt de mon métier. Est-ce l’expérience ou la vieillesse, je sais aujourd’hui pourquoi il ne m’a jamais lassé…

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De fait, on peut envisager le rugby sous divers aspects : techniquement, via la domination d’une mêlée sur une autre, la plus grande réussite face aux perches d’un buteur sur son vis-à-vis ; psychologiquement, suivant que l’Anglo-Saxon s’enferme dans un cadre immobile lui offrant une régularité dans la performance et une linéarité dont il peine aussi à s’affranchir, ou que le Latin s’octroie, par atavisme, des triomphes ou des débâcles qui ne surprennent plus que lui. Mais il y a tant d’autres choses, au rugby. Il y a chez lui tant d’autres choses qui nous ramènent, puisants ou misérables, à notre propre vie, notre propre humanité. Il y a chez lui tant d’histoires dans l’Histoire que son existence, au fond, ne saurait être seulement une tocade de happy few ou pire, une « lubie du Sud Ouest ».

Aujourd’hui, je réponds donc à ceux qui me sondent que j’aime le rugby parce qu’il m’a permis de découvrir l’histoire de Lubin-Lebrère, international français du début du siècle, anéantissant la préparation d’un match en Irlande dans un pub de Dublin, sous des flots de Guinness et aux côtés de quelques fanatiques de l’IRA. Je réponds que j’ai aimé écouter Dimitri Yachvili évoquer ses racines et le périple de Chaliko, un aïeul géorgien retenu prisonnier par les nazis. Je raconte l’histoire de Bismarck du Plessis, le talonneur des Springboks, de race afrikaner et élevé parmi des garçons de ferme, ces noirs qui ne parlaient que sotho. Je refais l’histoire de Joe van Niekerk, évaporé dans la jungle costaricaine aux côtés d’une poignée de hippies après avoir tout connu, sous le maillot du RCT. J’explique dans quel état j’ai retrouvé Napolioni Nalaga, dans son petit village de Sigatoka et après trente heures de voyage, à l’époque où la dépression le rendait incapable de revenir en Top 14. Je conte enfin comment, une nuit de bringue à Wellington, le récit de Mathieu Bastareaud provoqua, à l’autre bout du monde, les excuses officielles de François Fillon au Premier ministre néo-zélandais. Je dis tout ça, quoi. Et je termine toujours en paraphrasant Jean Lacouture, journaliste et écrivain : « Le rugby, c’est un monde. »

https://www.midi-olympique.fr/2022/06/14/le-rugby-cest-un-monde-10364596.php

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